24 juin 2016

Après le référendum sur l’UE et la démission de Cameron, unissons-nous pour façonner la révolte contre l’establishment !

Déclaration du Socialist Workers Party (Grande-Bretagne)

David Cameron a démissionné, et le vote pour le Brexit a plongé le parti conservateur, et les élites britanniques et européennes, dans une crise profonde.
Le pari désespéré de Cameron a echoué, son parti est clivé en deux.
La livre et la bourse ont chuté et les « maîtres de l’univers » ont senti la douleur du rejet.
Malgré le soutien pour le Maintien de la Grande-Bretagne dans l’Union Européenne du gouvernement conservateur, du parti travailliste, du SNP en Ecosse, de Plaid Cymru au Pays de Galles, des Verts, de Sinn Fein en Irlande du Nord, de quasiment toutes les organisations patronales et de la finance internationale, de milliers de dirigeant.e.s d’entreprises, et des chefs de gouvernement ou d’Etat de plusieurs dizaines de pays, dont les Etats-Unis, plus que la moitié des électeurs ont choisi le Brexit.
Maintenant, c’est l’heure pour toute la gauche et tou.te.s les antiracistes, quel que soit leur choix lors du référendum, de s’unir et combattre l’austérité, la destruction des services publics, les attaques contre les réfugiés, l’islamophobie et les fascistes qui ont créé les conditions du meurtre de la députée travailliste Jo Cox.
Les politiciens, les riches et les puissants qui sont si habitué.e.s à arriver à leurs fins ont subi un revers massif.

Révolte

Comme dans de nombreuses autres régions du monde, il y a une révolte contre ceux et celles d’en-haut. Elle peut être tirée vers la droite ou vers la gauche. C’est à nous de la façonner. 
La droite essaiera d’utiliser le vote en faveur du Brexit pour encourager le racisme. C’est un réel danger, mais cette issue est loin d’être inévitable.
L’idée que les millions de travailleur-ses qui ont voté pour quitter l’UE sont tou-te-s des racistes est un mensonge. La campagne officielle pour le Maintien était dominée par des racistes et des forces horribles de droite, mais une grande partie du vote pour le Brexit était très différente.
Un sondage effectué avant le vote indiquait qu’une majorité de ceux et celles qui étaient pour la sortie de l’UE pensaient que l’immigration avait un bon, ou un négligeable, impact sur leur quartier. Un cinquième pensait que l’immigration était bénéfique pour la Grande-Bretagne en tant que pays.
Un autre sondage indiquait qu’un tiers de l’électorat travailliste et des Verts allait voter pour le Brexit. 
Il existe des réserves d’amertume et de frustration partout dans le pays.
Pour beaucoup de Britanniques, le Brexit représentait un rejet d’une UE antidémocratique et sous l’influence des grandes entreprises capitalistes, ainsi que des élites politiques en Grande-Bretagne. Il faut construire sur cette révolte contre les riches et les puissants.
Démocratie
C’est une tragédie que le parti travailliste n’a pas soutenu le Brexit. Une telle décision aurait transformé la campagne dans le sens d’un débat sur la démocratie, comment rompre avec l’austérité et résister la domination des grandes entreprises, plutôt que sur le racisme.
Au lieu de cela, en faisant campagne aux côtés de représentants de la droite, certain.e.s député.e.s travaillistes se sont coupé.e.s de fractions considérables de la classe ouvrière.
Pendant la campagne, quelques dirigeant.e.s du parti travailliste ont remis en cause le droit actuel des citoyen.ne.s de l’UE de venir en Grande-Bretagne.
Jeremy Corbyn ne l’a pas fait. Il devrait appeler dès aujourd’hui à agir contre l’austérité et le racisme, et insister que les dirigeants syndicaux fassent pareil. Ceci est le meilleur moyen d’obtenir les élections législatives anticipées pour lesquelles, selon lui, le parti travailliste est prêt.
Notre journal, Socialist Worker, a mené une campagne pour un Brexit antiraciste et anti-austérité. Nous sommes contents que le Brexit ait gagné. Nous savons que la campagne Lexit (pour une sortie de gauche) à laquelle nous avons participé n’a eu qu’un impact marginal.
Mais nous avons fait en sorte qu’existait une voix anticapitaliste pour la Sortie de l’UE qui n’a pas accrédité les idées racistes.
Racisme
Nous reconnaissons que beaucoup de ceux et celles qui ont voté pour le Maintien l’ont fait parce qu’ils/elles pensaient que c’était le meilleur moyen de faire reculer le racisme de Nigel Farage et de Boris Johnson.
D’autres ont été convaincu.e.s que l’UE défend les droits des salarié.e.s et qu’un vote pour le Brexit renforcerait des forces droitières affreuses.
Nous n’étions pas d’accord avec cette position, mais aujourd’hui c'est crucial pour la gauche de s’unir pour faire tomber la droite et combattre le racisme.
Nous devons nous unir dans les combats contre le racisme, contre l’islamophobie et pour les réfugié.e.s, mobiliser pour la manifestation au congrès du parti conservateur à Birmingham le 2 octobre, soutenir les grèves dans l’enseignement en Angleterre et toutes les autres grèves, défendre le système national de santé, lutter contre la dégradation de l’environnement et la fracturation hydraulique, et beaucoup plus encore.
Nous ne devons pas permettre à la droite de récupérer, et nous devons lutter pour que cette crise se termine avec une droite en morceaux et la gauche antiraciste renforcée.
Dans une période de crise nous avons besoin d’actions, et non de déclarations. Plus il y a des grèves et des protestations et des occupations, mieux sera le résultat de ce vote pour le Brexit.
Nous disons : Sortons la droite, non à l’austérité, laissons entrer les migrant.e.s, pour des élections législatives maintenant !

23 juin 2016

Fear and the Brexit


I was recently criticised, and indeed ‘unfriended’, by a British left-wing intellectual for supposedly mocking those on the left who say they are voting 'Remain' in the British referendum on membership of the European Union out of fear.

Now I should  make it clear that I was in no way mocking those comrades, or those ordinary voters, who are feeling afraid of a racist, right-wing dominated Brexit. Much less those recent or less recent immigrants living in the UK and directly exposed to racist abuse. They indeed do have something to fear, whatever the result of the referendum.

My off-the-cuff remark was based on the observation that much of the opposition to Brexit seems to be based on emotion – rather than on any calmer and more rounded appreciation of the risks and opportunities in the given political situation. In many cases, blind panic would be a more accurate description. And underlying the fear, there is a deep pessimism and fatalism – the result, in many cases, of a series of disappointing splits and failures of the revolutionary left, but more fundamentally, of a loss of political confidence. Indeed, some thinkers on the Left have actually theorised and made a virtue of such pessimism.

That’s not to deny that there is some reason for pessimism, nor preach a blind optimism.

That many antiracists living in the UK are afraid of a victory for Johnson and Farage is understandable and legitimate. Who has never been afraid ? If we are human, and not sectarian robots, we all have feelings like ‘hope’ and ‘fear’. But of course, they are not necessarily conducive to understanding, or a good guide to action.

I remember April-May 2002. Here in France, Jean-Marie Le Pen came second in the first round of the presidential election, beating the Socialist Party candidate, Lionel Jospin, and qualifying for the second round against the incumbent right-wing president Jacques Chirac. Like many people, I was genuinely concerned – to say the least – about the possibility of a fascist victory, or of the consequences of a big vote for the candidate of the Front National in the second round. 

During the interval between the two rounds, many of my comrades announced they would abstain in the second round, playing down the possibility of a win for Le Pen, and playing up the dangers of a win for Chirac. No doubt objectively they were right, but the correctness of their prediction was based on the premise that the vast majority of left-wing and moderate right-wing electors would not follow their example. 

What would have happened if, instead of a few thousand – at best – people had had access to our propaganda, with a handful being convinced by our arguments, we had had a mass press, access to the media and so on ? Comrades were pleased with the purity of their political position, but fortunately nobody was listening. The mass of sincere antiracists, and indeed ordinary decent-minded folk, turned out to vote for the old crook, Chirac, knowing full well who he was, but preferring the lesser – but more importantly, the qualitatively different – evil.

In the event, of course, it turned out that Le Pen’s vote went down, and Chirac was reelected with 82 per cent of the vote. Some comrades said 'We told you so'. Others breathed a sigh of relief. No doubt, the result did not strengthen the Left. But the latter did not disappear, either. Chirac did not usher in fascism, in the way the conservative presidents of the Weimar Republic did. Nor did the threat from the Front National go away. All was, and is, still to play for. In any case, the result was infinitely better than a victory for Le Pen, or even a close call.

So, back to the referendum. The prospect of a victory for Johnson and Farage is hardly a welcome one – though the disarray in Tory ranks may open up opportunities for the Left. But a referendum is not a presidential, or even a parliamentary, election. In 2002, there was at least a hypothetical possibility of a genuine fascist coming to power as a direct result of the voters’ choice. Personally, I would not have taken the risk, if I had had a vote, of handing over power to Le Pen, even though I knew that, in the long run, bourgeois democracy and parliamentary elections are no protection against the threat of fascism.

But in 2016, a victory for the Brexit would not have the same immediate consequences. It could have many different results, depending partly on what the Left did, especially if it could overcome its divisions. And in any case, even if he is a nasty piece of work (like his ex-school chums Osborne and Cameron), no serious socialist believes Johnson is a fascist and, unless British comrades have changed their minds on the question recently, neither do they believe Farage is one.

The word ‘fear’ has also cropped up in anther context in the vocabulary of left reformists and progressives, for whom a victory for Remain represents the triumph of ‘hope over ‘fear’ – meaning not the fear of right-minded people of Johnson/Farage, but ordinary people’s fear of immigration.

I believe this approach is wrong – and not only because it is difficult to imagine any way in which propping up the European Union could provide any sort of hope (the days when the ‘European ideal’ seemed credible and progressive have long gone - only to be temporarily ressuscitated by some of the soft-Left Remainers).

Fear may, indeed, be a widely felt emotion amongst people who perceive immigrants as a ‘threat’. But it isn’t really an appropriate term when talking about racism. Hard-core racists are certainly not motivated by fear. Theirs is a feeling of superiority, or hate, perhaps with deep-rooted psychological causes (no doubt the assassin of Jo Cox was both an ideologically committed fascist and mentally deranged). But we don’t try to win them over by providing ‘hope’ or succour. We have to neutralise them, crush them.

On the other hand, the majority of ordinary people hold contradictory ideas, and are inspired by different emotions. They may be – and rightly so – afraid of being unemployed, afraid of precarity, of losing their homes, of getting into debt, afraid for their children’s prospects, afraid of déclassement. But, except in exceptional cases, they are not afraid of immigrants or immigration as such. Indeed, often their personal experience of immigrants is directly opposed to any such fear. Just ask most users of the National Health Service if they are ‘afraid’ of immigrants.

The notion that soft racists are principally inspired by fear of immigration – or even worse, a fear of ‘loss of identity’ – is wrong and dangerous. Dangeous because it can lead to the idea that we need to assuage their fears by controlling immigration, limiting migrants’ rights or establishing what the FN in France calls ‘national preference’ in employment and housing. It leads to the idea that multiculturalism is dangerous because it is perceived by the ‘white working class’ as a threat to its ‘Britishness’ or ‘Englishness’.  

The problem is not 'fear', but the idea that immigrants, not the bosses, are the cause of the very real problems working people face at the best of times, but especially in a period of UK government/EU-inspired austerity. Which is why socialists have to be put the fight against racism right at the centre of their political activity.

For socialists, the starting point in the fight against racism has to be, not the fear of immigration, but the strength of the working class when it is united.

20 juin 2016

Deux articles que j'ai publiés sur le site d'Ensemble!

Construisons Ensemble! Evitons les faux débats (1) 

Voir sur le site d'Ensemble! ici ...

Cet article répond à deux textes, un de Laurent Lévy (Fonctionnement et type d'organisation) et un autre signé par 16 membres d’Ensemble ! (dont Laurent). Tous les deux sont publiés sous forme de blog sur le site d'Ensemble! Les camarades s’élèvent contre des propositions non-précisées (une « petite musique » qui monte) venant de camarades qui ne sont pas nommé-e-s. C’est un procédé curieux et même désagréable. Ils pensent clairement qu’il y a des principes importants en jeu, mais ne propose aucune mesure concrète, si ce n’est de maintenir des structures « plus ou moins floues » (Laurent). C’est la raison pour laquelle j’ai pensé nécessaire de faire entendre une autre … musique.
[La métaphysique : « Spéculations intellectuelles sur des choses abstraites qui n'aboutissent pas à une solution des problèmes réels ».]
La contribution collective Construire Ensemble !, sous-titrée Un débat qui n’a rien de « stratosphérique », ainsi que le texte séparé de Laurent Lévy, souffrent de trop de généralisations et d’abstractions – l’argumentation est justement « stratosphérique ».
Ainsi, les camarades s’élèvent contre une « conception que nous pensons obsolète de la politique telle qu’elle a été portée par les formes d’organisation de la gauche du XXe siècle », mais ils ne définissent ni cette « conception », ni les « formes » qu’ils pensent obsolètes.
Car le problème ne vient pas, selon eux, des « formes des partis », mais d’une « forme-parti » qui semble exister indépendamment des partis ayant réellement existé. Laurent Lévy nous incite d’abord à débattre cette dernière question« préalable ». Mais au lieu de proposer une définition de celle-ci, il nous fait une caricature d’un parti « fermé », se constituant en « chapelle … considérant la politique comme la propriété des militant-e-s » et « revendiquant … une fonction spécifique dont serait exclu le reste de la société ».
C’est une caricature qui ne correspond ni à la réalité des partis de masse (je ne parle pas des micro-partis qui parfois ressemblent à la caricature mais qui n’ont aucune influence en dehors d’un microcosme sectaire), ni à aucune conception défendue par des camarades d’Ensemble !
Quelle est cette « forme-parti » qui serait l’essence de tous les partis « du XXe siècle » ? A aucun moment les camarades cherchent-ils/elles à analyser ces derniers dans leur contexte historique, en tenant compte de leurs rapports internes et avec le monde extérieur (institutions, syndicats, mouvements de masses, classes sociales …). 
Pensent-ils/elles que le parti social-démocrate allemand d’avant 1914, les partis communistes de l’Internationale Communiste (dont certains deviendront ‘eurocommunistes’ par la suite), le parti travailliste britannique, pour ne mentionner que des représentants de trois grandes familles politiques, partageaient la même conception et avaient le même fonctionnement, et ce indépendamment de la période historique traitée ?
Les formes organisationnelles des siècles passés, dont on sait qu’elles étaient déjà le sujet de vives controverses (il n’y a souvent rien de nouveau sous le soleil) étaient-elles le résultat d’une abstraction (la « forme-parti »), ou des réponses partielles, variées et nécessairement imparfaites aux problèmes réels posés dans des contextes historiques diférents ?
Les camarades considèrent que « penser les modes d'organisation passe par une réflexion sur ce que l'on attend d'une organisation politique de l'émancipation aujourd'hui : qu'elle permette une implication militante du plus grand nombre. »
Pensent-ils/elles que les centaines de milliers de militant-e-s qui ont rejoint les organisations ouvrières « du XXe siècle » (en fait cela remonte au XIXe) n’avaient pas le souci de « l’émancipation » ou de « l’implication du plus grand nombre » ? Ils/elles n’avaient jamais lu le Manifeste Communiste où Marx affirme que « L’émancipation du prolétariat sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes » ? Ils ne connaissaient ni L’Etat et la révolution, de Lénine, ni les écrits de Luxemburg sur les grèves de masse ? Les militant-e-s n'étaient pas impliqué-e-s dans les syndicats, et ne débattaient pas des rapports entre leur parti et ceux-ci ? Leurs organisations n’étaient pas intimement liées au développement des comités des délégué-e-s d’usine en Allemagne, en Italie, en Grande-Bretagne ou aux conseils ouvriers (soviets) en Russie ? 
La question des rapports entre l’organisation politique et les mouvements de masse (entre ‘parti’ et ‘classe’), et celle, liée à la première, des rapports internes à l’organisation (entre militants et collectifs,‘base’ et 'sommet’, 'verticalité' et 'horizontalité' - même si les mots n'existaient pas encore -, ‘centralisme’ et ‘fédéralisme’)- cette question est à la fois ancienne et contemporaine. On ne peut pas la trancher à coups de qualitatifs ou formules creuses comme « nouveau » ou « du XXIe siècle ».
Cessons aussi de créer de faux-débats. Pour Laurent, « le choix d’organisations fermées … est devenu inacceptable ». Mais à part le fait que de telles organisations n’ont existé que très rarement, que veut dire « fermé » dans ce contexte ?
A partir du moment où une organisation adopte un programme, même a minima, elle n’est pas totalement ouverte. Elle est contre le racisme et toutes les discriminations, soutient les luttes ouvrières, se bat contre les traités de libre-échange, défend les droits démocratiques … ? Par conséquent, elle n’accueillera pas des racistes, des chefs d’entreprise, des économistes libéraux ou des personnes qui votent l’état d’urgence.
Il y a forcément une « frontière » (même si elle est invisible) entre l’organisation et le monde extérieur, et c’est normal et nécessaire. Bien sûr, la sélection se fera en grande partie naturellement. Mais cela n’élimine pas la nécessité d’établir des limites et des règles. Si un-e adhérent-e ou un-e sympathisant-e s’avère être raciste ou homophobe, s’allie avec les patrons ou le gouvernement contre des grévistes …, il ou elle ne pourra pas continuer à bénéficier de ce statut – et dans le cas contraire, il y aurait de quoi s’inquiéter. A plus forte raison s’il ou elle a des responsabilités publiques (élu-e, porte-parole …). D’où la nécessité de définir le statut.
Quand Laurent décrit une « organisation de collectifs militants ouverts, poreux, souples, devant servir d’instruments pour l’intervention politique » je ne vois pas qui pourrait être en désaccord. Mais une fois quon l'a dit, on n'a rien dit, ou presque. Clairement, un collectif ayant comme but l’intervention politique doit être ouvert à la société, capable de s’adapter. Mais il ne peut pas être totalement ouvert, non plus, ni souple au point de ne ressembler à rien. Plutôt que poser une fausse alternative idéalisée « ouvert/fermé », essayons de définir précisément le meilleur rapport de l’organisation avec le mouvement social et le régime interne qui convient le mieux à ses objectifs.
La question n'étant pas épuisée, suite au prochain numéro ...

La question d'organisation. Évitons les faux-débats (2).

Voir sur le site d'Ensemble! ici ...

La question d’organisation est liée à celle des rapports entre le ‘parti’ et la classe (ou le mouvement social, si on préfère cette terminologie). Elle est à la fois ancienne et contemporaine. On ne peut pas la trancher à coups d’abstractions ou de formules creuses.
Le mouvement ouvrier – aussi bien les syndicats que les partis – a été depuis toujours sujet à des dérives bureaucratiques. Mais sont-elles inhérentes à toute organisation un tant soit peu structurée ? Le sociologue Michels a déjà répondu à l’affirmatif en 1914 avec sa théorie de la « Loi d’airain de l’oligarchie » (« Qui dit organisation dit tendance à l’oligarchie ») – une théorie basée sur son observation du parti social-démocrate allemand. Mais croire ainsi que les travailleurs n’ont pas la capacité de contrôler leurs propres organisations est un paradoxe pour des socialistes qui pensent qu’ils ont vocation à gérer la société toute entière (« L’émancipation des travailleurs est l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. »)
On nous dit que, pour éviter une telle évolution, l’organisation doit être « souple ». Le cas historique qu’on élève souvent en contre-exemple est celui du parti bolchevique en Russie. En réalité, ce qui caractérisait le plus le parti de Lénine n’était pas qu’il se conformait à un « modèle », mais son pragmatisme et sa souplesse. Non seulement il a réussi à se lier à toutes les luttes (des ouvrier-ères dans les usines, des femmes dans les quartiers, des étudiant-e-s, des soldats …), ce qui démontre qu’il était tout sauf « fermé », mais sa centralisation était si peu achevée qu'au début de 1917 la scission entre bolcheviques et mencheviques ne s’était pas encore réalisée dans de nombreuses régions. Et bien sûr, il était traversé par de nombreux débats et conflits, qui mettaient souvent Lénine en minorité. 
De tous les partis réformistes et révolutionnaires de la première moitié du XXe siècle, c’est le parti bolchevique qui a le mieux su réagir aux événements, suivant le principe léniniste de « fermeté dans les principes, souplesse dans la tactique ». Les rapports de l’organisation avec ses propres adhérents et avec les militant-e-s en général étaient si « souples » et « ouverts » que, à des moments décisifs, Lénine n’hésitait pas à demander que les portes du parti soient ouvertes ou à faire appel aux militant-e-s ouvriers bolcheviques pour contourner le conservatisme et les hésitations d’une fraction conservatrice et hésitante de la direction du parti.
Bien sûr, je ne cite pas cet exemple comme modèle pour notre organisation aujourd’hui (quoiqu’une petite dose de ‘bolchevisme’ ne nous ferait pas de mal !), mais pour démontrer l’importance d’analyser les faits réels, plutôt que de parler de façon abstraite et grandiloquente de « forme-parti », de « verticalité », d’ « horizontalité », de « nouveaux moyens de faire la politique » …
Etre « souple », donc, est une évidence. Mais cela signifie-t-il qu’il faut se méfier de tout formalisme ? Non, et ceci pour au moins deux raisons. La première est une question de « bon sens ». Si pour éviter tout risque il faut une structure tellement « floue » (le mot est de Laurent) qu’elle empêche toute intervention cohérente, cela nous condamne à rester spectateur-trice-s.  
La deuxième raison est que le manque de formalisme est souvent source, non pas d’une plus grande démocratie, mais de son contraire. Des débats récents dans Ensemble ! en sont une démonstration. Le refus de prendre la question d’organisation au sérieux, avec comme conséquence l’absence de véritables statuts, a favorisé un fonctionnement plutôt opaque. A titre d’exemple, prenons le processus qui, à l’Assemblée Générale du 11-12 juin, a conduit à l’élection d’une nouvelle Equipe d’Animation Nationale. Finalement, celle-ci a eu lieu dans la confusion et il a été décidé de revoir sa composition de nouveau lors d’une prochaine Réunion Nationale. Cette situation aurait pu être évitée par l’adoption de quelques règles claires et simples, comme celle, pourtant élémentaire, de définir le nombre de ses membres (en ajoutant sans doute le principe de parité hommes/femmes). Aucune règle n’est parfaite. Mais l’absence de règles nuit à la clarté et donc à la démocratie (sans parler même de l’efficacité).
Au lieu de proposer des améliorations concrètes, les camarades agitent le spectre d’un « projet de constituer un nouveau ‘parti’ dont la seule différence avec les organisations traditionnelles du XXe siècle serait d’avoir une meilleure orientation politique » - sans nous dire qui porterait ce projet ni nous éclairer sur son contenu. Ils nous mettent en garde contre des « mesures organisationnelles » qui « tourne[rait] le dos à l’évolution … des modes d’engagement et de militantisme qui caractérisent les mouvements de lutte les plus dynamiques et les plus porteurs de l’avenir » - tout en concédant que ces mesures sont appuyées par des arguments qui pourraient relever du « bon sens ».
Mais de quoi s’agit-il exactement ? Encore une fois, ils ne nous disent pas, si ce n’est une vague « volonté … d’établir des mesures tendant à définir des critères d’appartenance plus précis … et à distinguer parmi les militant-e-s … ceux et celles qui, par l’accomplissement de telle ou telle formalité, seraient vraiment dignes que leur contribution à nos réflexions et à nos choix soit reconnue, et lesquel-le-s ne le seraient pas ». La seule mesure concrète à laquelle une telle charge pourrait faire référence, si je comprends bien, est celle que, pour pouvoir faire valoir du statut d’adhérent-e, chaque militant-e devrait participer financièrement au fonctionnement (s’il y en a d’autres, que les camarades les précisent).
Cela dresse-t-il vraiment une Muraille de Chine entre les adhérent-e-s et les « milliers de militant-e-s qui refusent toute forme d’embrigadement » - d’autant plus qu’on peut facilement imaginer un système souple ( !) et transparent de cotisations minimales, voire de dérogations, sous le contrôle par exemple du trésorier ou des instances locales. Reste que le principe de la participation financière est légitime. Ces « milliers de militant-e-s » sont-ils/elles incapables de comprendre qu’une organisation a besoin d’argent pour fonctionner ? Demander une contribution financière, suivant un barème qui reste indicatif, avec la possibilité à tout moment de la modifier ou la suspendre, constitue-t-il un« embrigadement » ? En sachant que tou-te-s les adhérént-e-s et sympathisant-e-s peuvent participer à tous nos débats et donner leur avis – nos réunions étant, sauf cas particuliers, ouvertes à tous et à toutes.
Franchement, pour y voir une tentative de constituer une organisation « fermée » - et pourquoi pas une mise au pas par une bureaucratie toute puissante pendant qu’on y est ? - il faut vraiment avoir beaucoup d’imagination. Ou avoir été traumatisé par je ne sais quelle expérience – ou erreurs – passée(s).
Les camarades signataires nous font aussi une belle leçon de morale, en exigeant que « soit reconnue comme appartenant à l’organisation, à égale dignité avec les autres, toute personne qui contribue à son existence et à son activité – quelle que soit l’intensité ou la temporalité de cette contribution. »
Passons sur le fait que l’« existence » d’une organisation suppose des moyens financiers et notons également que les camarades admettent ici la notion d’« appartenance » à notre organisation.
Qui propose de ne pas reconnaître la dignité de qui que ce soit ? Toute contribution sincère venant d’une personne proche de nous doit être écoutée et prise en compte si elle peut faire avancer la cause.
Qui suggère que tou-te-s les adhérent-e-s doivent militer avec la même intensité ? De chacun-e selon ses capacités …
Ce débat est d’autant plus surréaliste que les camarades eux/elles-mêmes reconnaissent qu’ « il est nécessaire de nous organiser, et d’améliorer en permanence notre organisation », y compris en mettant en place « des coordinations locales, départementales ou régionales » et en améliorant « les relations entre l’animation nationale du mouvement et ses différents niveaux d’animation locale ».
Encore une fois, si les mots sont souvent importants, ne nous faisons pas peur inutilement. Un « mouvement » ou une« organisation » ayant des « coordinations locales, départementales [et] régionales », ainsi qu’une « animation nationale » et des niveaux différentes d’ « animations locales », et bien sûr des Assemblées Générales pour élire et contrôler ses instances, des porte-parole, quelques permanents pour faire fonctionner tout ça, des locaux, des publications, des candidat-e-s et des élu-e-s, tenant une Université d’été et organisant diverses formations, des réunions publiques … pourrait bien s’appeler un « parti ». Et personne, à ma connaissance, n’a refusé que nous nous dotions d’une telle structure. 

15 juin 2016

Manifestation historique à Paris contre la Loi Travail

Quelques photos de la magnifique manifestation du 14 juin prises au point fixe d'Ensemble! (angle Bld du Port-Royal/rue de la Glacière). La police dit 80 000, nous 1 000 000. Quelque soit le chiffre exact, c'était une démonstration de force énorme, joyeuse et déterminée qui ne sentait pas la fin d'un mouvement. Juste une étape importante non seulement dans la mobilisation populaire mais dans la politisation. Le vrai perdant dans l'affaire, c'est Hollande, Valls et le Parti Socialiste.
A noter les images du cortège impressionnant et très applaudi des dockers du Havre.























9 juin 2016

Lutter contre le sionisme et l’antisémitisme

Il m'a semblé utile de republier ce petit texte.

Tony Cliff, de son vrai nom Ygaël Gluckstein, est né en Palestine en 1917 et a commencé à militer sous le mandat britannique avant de s’installer en Grande-Bretagne après la Deuxième Guerre Mondiale où il fonda l'organisation qui devint par la suite le Socialist Workers Party (G-B). D'abord sioniste de gauche, il rompt très jeune avec le sionisme, devient communiste puis adhère à la Quatrième Internationale trotskiste. Il analyse ici l’oppression des juifs sous le capitalisme, les vices consubstantiels au sionisme et la seule solution réelle qu’il voit pour le Proche-Orient.
 
La naissance du sionisme
La Révolution française a émancipé les juifs. Entre 1789 et les unifications allemande et italienne un siècle plus tard, le ghetto économique et intellectuel a disparu. Mendelssohn, Heine et Marx, tous trois juifs, étaient des représentants de la culture allemande. L’antisémitisme était répandu, il y avait même des pogroms, mais cela se passait en Russie, où le poids du féodalisme se faisait encore sentir et où le capitalisme moderne avait à peine mis le pied. Quand le capitalisme devint sénile et décadent, en particulier après la grande dépression de 1929, il se retourna contre l’œuvre démocratique de sa jeunesse. Les juifs ne furent alors plus rejetés dans le ghetto, mais bien pire – dans les chambres à gaz.
Entre ces deux périodes, la France avait connu un terrible épisode antisémite. En 1895, un officier juif, Dreyfus, fut accusé d’être un espion allemand. Ce qui avait commencé comme un procès – chasse aux sorcières dégénéra en hystérie collective contre les juifs. Cette vague d’antisémitisme était le sous-produit de la bataille que se livraient l’impérialisme français naissant et l’empire germanique. Un journaliste viennois en résidence à Paris à l’époque, Theodor Herzl, tira des événements la conclusion que l’antisémitisme était naturel et inévitable. Il écrivait en juin 1895 :
A Paris, comme je l’ai dit, j’ai finit par adopter une attitude plus libérale envers l’antisémitisme, que je commençai alors à comprendre historiquement et à pardonner. Par dessus tout, je reconnus la vacuité et la futilité de toute tentative de " combattre " l’antisémitisme. "
Hertzl critiqua Zola et d’autres Français, essentiellement des socialistes, qui prenaient la défense de Dreyfus. Il se plaignait que les juifs " rechercheraient la protection des socialistes et des destructeurs de l’ordre social existant… En vérité, ce ne sont plus des juifs. Assurément, ils ne sont pas davantage français. Ils vont probablement devenir les dirigeants de l’anarchisme européen ".
Son opinion était qu’en réponse à l’antisémitisme les juifs devaient quitter les pays où ils étaient indésirables et fonder leur propre Etat. Dans cet effort, déclara-t-il, " les antisémites seront nos amis les plus sûrs… nos alliés ". Il alla jusqu’à rencontrer le ministre de l’Intérieur du tsar, Plehve, celui-là même qui avait organisé le pogrom de Kichinev en 1903. L’appât qu’il agita devant lui était que la sortie des juifs de Russie affaiblirait le mouvement révolutionnaire, le pire ennemi de Plehve.
Si l’antagonisme entre juifs et non-juifs est donc ainsi inévitable, il en va bien évidemment de même pour l’antagonisme entre juifs et arabes en Palestine. Au départ, dans la définition de Herzl, le sionisme consistait à "  donner une terre sans peuple à un peuple sans terre. " Quand on attira son attention sur le fait qu’il y avait des arabes en Palestine, Herzl se déclara convaincu qu’il suffirait de s’en débarrasser. Il écrivait le 12 juin 1895 : " Nous essayerons de convaincre la population pauvre de traverser la frontière en lui procurant des emplois dans les pays limitrophes, tout en lui interdisant tout emploi dans notre pays ". Quelle manifestation éhontée d’intention ethno-purificatrice !
Une économie sioniste fermée
Les sionistes qui ont émigrés en Palestine à la fin du XIXème siècle n’avaient pas le projet de mettre en place une économie semblable à celle des blancs d’Afrique du Sud. Là, les blancs étaient des capitalistes, et les noirs des travailleurs. Les sionistes voulaient que toute la population soit juive. Avec le niveau de vie très bas des arabes comparé à celui des européens, et avec un taux de chômage tant réel que caché très élevé, la seule façon d’atteindre ce but était de fermer le marché du travail juif aux Arabes. Pour cela, un certain nombre de méthodes furent mises au point. D’abord, le Fonds National Juif, propriétaire d’une grande partie des terres possédées par des juifs, avec entre autre un gros morceau de Tel-Aviv, s’était doté d’un statut qui spécifiait que seul les juifs pouvaient être employés sur ces terres.
Au surplus, la fédération des syndicats sionistes, la Histadrout ( Fédération Générale Hébreue du Travail.) percevait sur ses membres deux cotisations : l’une pour la défense de la main-d’œuvre hébreue, l’autre pour la défense de la production hébreue. La Histadrout organisait des piquets contre les propriétaires de vergers qui employaient des travailleurs arabes, obligeant les patrons à les renvoyer. Il était également courant de voir des jeunes gens patrouiller sur les marchés parmi les femmes vendant des légumes et des œufs, et s’ils y trouvaient une marchande arabe, ils versaient de la paraffine sur ses légumes et brisaient ses œufs.
Je me souviens qu’en 1945 à Tel-Aviv un café fut attaqué et presque entièrement détruit parce que le bruit courrait qu’un Arabe était employé à la plonge. J’ai aussi le souvenir, lorsque j’étais étudiant à l’Université Hébreue de Jérusalem entre 1936 et 1939, de manifestations répétées contre le vice-recteur de l’Université, le Docteur Magnus, un juif américain juif et libéral, dont le seul crime était d’être le locataire d’un arabe.
Dépendance de l’impérialisme
Sachant qu’ils auraient à faire face à la résistance des Palestiniens, les sionistes ont toujours été conscients qu’ils avaient besoin de l’aide des impérialistes dont l’influence était dominante en Palestine à l’époque.
Le 19 octobre1898, Herzl alla à Constantinople rencontrer le Kaiser Guillaume II. A cette époque, la Palestine faisait partie de l’empire ottoman, qui était un allié des Allemands. Herzl expliqua au Kaiser qu’un établissement juif en Israël, augmenterait l’influence allemande, puisque le centre du sionisme était en Autriche, alliée de l’empire allemand. Puis il agita une autre carotte : " Je lui expliquai que nous détournions les Juifs des partis révolutionnaires. "
Vers la fin de la première guerre mondiale, quand il fut clair que les Anglais allaient s’emparer de la Palestine, le dirigeant sioniste de l’époque, Chaim Weitzmann, contacta le secrétaire du Foreign Office britannique, Arthur Balfour, et obtint de lui, le 2 novembre 1917, une déclaration promettant aux juifs la création d’un foyer national en Palestine. Sir Ronald Storrs, le premier gouverneur militaire de Jérusalem, expliqua que l’entreprise sioniste bénéficiait aussi bien à celui qui donnait qu’à celui qui recevait, en réalisant pour l’Angleterre " un petit Ulster juif loyaliste " dans une mer d’arabisme potentiellement hostile. Les sionistes devenaient ainsi les Orangistes de Palestine.
Après la Deuxième Guerre Mondiale, il était évident que la puissance désormais dominante au Moyen-Orient n’était plus l’Angleterre mais les USA. Ben Gourion, le dirigeant sioniste de l’époque, se précipita par conséquent à Washington pour établir des accords avec les Américains. Israël est aujourd’hui le satellite le plus sûr des Etats-Unis. Ce n’est pas pour rien qu‘Israël reçoit plus d’aide économique américaine qu’aucun autre pays, bien qu’il soit si petit. Il reçoit aussi plus d’aide militaire qu’aucun autre pays au monde.
L’holocauste
Comprenant la barbarie du nazisme, Trotsky avait prévu l’extermination des juifs. Le 22 décembre 1938, il écrivait :
" Il est possible de s’imaginer sans difficultés ce qui attend les Juifs lorsque la guerre qui vient va éclater. Mais même sans guerre, les prochains développements de la réaction mondiale signifie avec certitude l’extermination physique des Juifs... Seule une audacieuse mobilisation des travailleurs contre la réaction, la création de milices ouvrières, une résistance physique directe aux bandes fascistes, accroissant la confiance, l’activité et l’audace de tous les opprimés, peut provoquer un changement dans le rapport des forces, stopper la vague mondiale de fascisme, et ouvrir un nouveau chapitre dans l’histoire de l’Humanité. "
Jusqu’à la deuxième guerre mondiale, l’écrasante majorité des juifs dans le monde, en particulier les ouvriers juifs, ne soutenaient pas le sionisme. Ainsi en Pologne, où vivait la communauté juive la plus nombreuse d’Europe, des élections municipales eurent lieu en décembre 1938 et janvier 1939 à Varsovie, Lodz, Cracovie, Lvov, Vilna, et d’autres villes. Le Bund, une organisation socialiste juive anti-sioniste, obtint 70% des voix dans les quartiers juifs. Le Bund gagna 17 des 20 sièges à pourvoir à Varsovie alors que les sionistes n’en obtenaient qu’un seul.
Tout ceci fut radicalement modifié par l’Holocauste. Il est difficile de trouver un juif européen qui n’y ait pas perdu au moins un membre de sa famille. Je me souviens que peu avant la guerre, une tante de Dantzig vint nous rendre visite en Palestine. Je n’ai pas connu le reste de sa famille mais elle a, en même temps que tous les autres, disparu dans l’holocauste. Une de mes cousines, avec laquelle j’étais très lié, alla habiter en Europe avec son mari et son enfant de cinq ans, juste avant la guerre. Eux aussi furent mis à mort dans les chambres à gaz.
La catastrophe
C’est le terme qu’utilisent les Palestiniens pour parler de la création de l’Etat d’Israël en 1948. Depuis, à l’occasion des trois guerres qui ont opposé Israël et les Arabes en 1948, 1967 et 1973, il y a eu une purification ethnique des Palestiniens. Aujourd’hui, il y a 3.400.000 réfugiés palestiniens, beaucoup plus que ceux qui sont restés. Les chiffres de la propriété foncière attestent de leur élimination : en 1917, les juifs possédaient 2,5% des terres du pays. En 1948, le chiffre progressa à 5,7%, et aujourd’hui, il est d’environ 95% à l’intérieur des frontières d’avant 1967, alors que les arabes ne possèdent que 5% des terres.
Nous sommes en présence d’un des cas les plus tragiques de l’histoire, où une nation opprimée, comme les juifs, ayant souffert de la barbarie des nazis, a exercé une oppression barbare sur une autre Nation – les Palestiniens, qui n’avaient pas la moindre responsabilité dans l’holocauste.
La solution
Les Palestiniens ne disposent pas des forces qui leur permettraient de se libérer eux-mêmes. Ils n’ont même pas la force d’arracher des réformes sérieuses. Ils ne sont pas comme les Noirs d’Afrique du Sud, qui ont accomplis d’importantes réformes. Ils se sont débarrassés de l’apartheid, ont obtenu le droit de vote, et élu un noir comme président. Il est vrai que l’apartheid économique est toujours en place. La richesse est toujours concentrée entre les mains d’un petit groupe de blancs, avec en plus maintenant un petit nombre de noirs riches. L’immense majorité des noirs est toujours dans la plus affreuse misère. Les Noirs en Afrique du Sud sont incomparablement plus forts que les Palestiniens. D’abord, il y a cinq ou six fois plus de noirs que de blancs en Afrique du Sud, alors que le nombre des Palestiniens est plus ou moins égal à celui des Israéliens (la majorité des Palestiniens étant réfugiés). Deuxièmement, les travailleurs noirs sont au cœur de l’économie sud-africaine, alors que les Palestiniens sont économiquement très marginaux. Le syndicat Sud-africain COSATU est un syndicat puissant qui a joué un rôle crucial dans l’élimination de l’apartheid. Les Palestiniens n’ont pas d’organisation syndicale comparable.
S’il y a une situation dans laquelle la théorie trotskiste de la révolution permanente s’applique à la perfection, c’est bien celle des Palestiniens. Cette théorie proclame qu’aucune revendication démocratique, aucune libération nationale ne peut être accomplie sans révolution prolétarienne. La clef du destin des Palestiniens, et de tout le Moyen-Orient, est entre les mains de la classe ouvrière arabe, dont les principales positions de force sont en Egypte, et dans une moindre mesure, en Syrie, Irak, Liban et autres. Tragiquement, le potentiel des travailleurs arabes ne s’est pas transformé en réalité du fait du rôle néfaste du stalinisme, qui a dominé la gauche au Moyen-Orient pendant une longue période. Ce sont les staliniens qui ont ouvert la voie au parti Baas et à Saddam Hussein en Irak, qui ont permis à Assad et au Baas syrien de prendre le pouvoir, qui ont ouvert la porte à Nasser et aux islamistes qui lui ont succédé en Egypte.
Une révolution de la classe ouvrière arabe signifierait la fin de l’impérialisme et sonnerait le glas du sionisme. C’est une hypocrisie de prétendre que cela menacerait dans leur vie les Juifs de la région. Quand l’apartheid était en vigueur en Afrique du Sud, les partisans du régime proclamaient que les partisans de l’ANC étaient pour le massacre des blancs. Rien de semblable ne s’est produit.
Tony Cliff

26 mai 2016

Manifestation à Paris contre la Loi El Khomri, 26 mai 2016

Des vues prises à l'angle du Boulevard Diderot et de l'Avenue Daumesnil, près du point fixe d'Ensemble!

Les flics essaient de nous impressionner



Mais nous sommes bien là, motivé-e-s ...


Les dirigeants syndicaux, Martinez de la CGT, Mailly de FO ...



Des cortèges de la CGT (très nombreux), de FO, de SUD ... Des hospitaliers, des cheminots, des journalistes et ouvriers de la presse, des enseignants, des travailleurs du secteur privé (Peugeot, Renault ...), de la culture, de la RATP, d'Air France, d'EDF et même de la Préfecture de police, des fonctionnaires, des précaires, beaucoup de jeunes, des organisations politiques ...



















23 mai 2016

Malgré la haine et le racisme du Figaro, Saint-Denis est et restera fière, digne, populaire et rebelle !

Une fois de plus, une fois de trop, un journal, le Figaro Magazine, veut faire passer Saint-Denis pour une ville où règne un islam fanatique et où ses habitant-e-s seraient pour une grande part des intégristes.
ENSEMBLE ! condamne cette tentative réitérée de division et de stigmatisation.
Le Figaro Magazine voudrait nous faire croire qu’à Saint-Denis on ne trouve que de la viande halal ou que ce sont les salafistes qui imposent les tenues des habitantes. Tout cela n’est pas sérieux pour quiconque vit ou travaille à Saint-Denis.
Le jeu mortifère qui consiste à prendre quelques cas pour en faire des généralités sur notre ville ne relève pas du journalisme. C’est une opération politique qui vise à assimiler et amalgamer « quartiers populaires », « musulmans », « islam », « islamisme », « salafisme », « intégrisme » et « terrorisme ». Un vrai travail d’enquête journalistique aurait consisté non pas à rédiger un dossier à charge, mais à montrer les différentes facettes de la réalité des Dionysien-ne-s. La journaliste aurait alors vu que les Dionysien-ne-s ont de nombreux problèmes qui n’ont pas à voir avec l’islam : la dégradation des conditions de travail, le chômage, le recul voire la disparition des services publics, les discriminations subies à l’embauche ou à l’école, une police nationale réduite à peau de chagrin… Dans bien des cas, Saint-Denis est effectivement une zone de non droit : non droit à l’égalité scolaire ou à l’accès à l’emploi.
Rien d’étonnant que ce soit le journal de Dassault, qui s’enrichit en finançant les guerres et en vendant des armes, notamment au Moyen-Orient, qui déverse ces clichés et ces mensonges. Mais cette haine et cette stigmatisation qu'ils ont à l'égard des quartiers populaires, ne sont pas acceptables, alors même que les habitant-e-s de Saint-Denis ont été frappés par les attentats de novembre dernier.
ENSEMBLE! dénonce et condamne ces caricatures dignes des années 1930 et le racisme et l’islamophobie qu’elles véhiculent. Parce qu’il n’est plus possible de laisser passer sans sanction ces clichés racistes et islamophobes, ENSEMBLE! demandent expressément au Maire de Saint-Denis d’entamer une procédure juridique contre le Figaro Magazine.
Cette stigmatisation des Dionysien-e-s se produit alors que de nombreux salarié-e-s, de jeunes et d'étudiant-e-s, des parents d’élèves, des enseignant-e-s sont mobilisés contre la loi « Travail » et contre les effets des politiques d’austérité. Nous ne nous laisserons pas diviser. Debouts dans l’adversité, fier-e-s de nos origines multiples, rassemblé-e-s autour de nos valeurs de solidarité et de fraternité, nous continuerons de lutter contre leur racisme et pour l’égalité.
Saint-Denis, le 21 mai 2016
Communiqué d'Ensemble St-Denis

Voir aussi: Notre fierté de vivre à Saint-Denis: une réponse au Figaro Magazine

18 mai 2016

Grande-Bretagne: la gauche et le referendum sur le Brexit


« To brexit or not to brexit ». Quitter l’Union Européenne ou rester ? Telle est la question posée par le referendum du 23 juin. L’opinion semble très partagée ; certains sondages donnent la majorité au Brexit.

Rappelons que la gauche, ou la pression de la gauche, n’était pas à l’origine du referendum. Au contraire, la décision fut la réponse du premier ministre conservateur David Cameron à une revendication de son aile droite ‘europhobe’ et à la concurrence du parti souverainiste xénophobe, l’UKIP (1), qui est actuellement à environ 15% dans les sondages. Les europhobes ne représentent pas une frange marginale du parti conservateur ou de son électorat. Ils comprennent l’ancien leader du parti, aujourd’hui ministre du travail, Ian Duncan Smith, le leader de la majorité à la Chambre des Communes, le ministre de la justice et le principal challenger pour le leadership du parti, l’ancien maire de Londres Boris Johnson.

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L’opposition parlementaire de gauche conduite par Jeremy Corbyn se trouve dans le même camp sur cette question que Cameron, tout comme les gouvernements écossais (dirigé par la nationaliste Nicola Sturgeon) et gallois (dirigé par un travailliste). Parmi les dirigeants du Royaume-Uni, seule la première ministre de l’Irlande du Nord, Arlene Foster du très conservateur Democratic Unionist Party, appelle ses électeurs à voter ‘Non’ à l’UE.

La majorité des responsables politiques a clairement fait le choix de rester dans l’UE. C’est aussi le choix – mais cela n’a rien d’un hasard – de la majorité des dirigeants d’entreprise.

L’aile gauche du parti travailliste et les principaux syndicats étaient longtemps hostiles à l’adhésion du Royaume-Uni au Marché Commun (devenu l’Union Européenne). Mais, depuis au moins la fin des années 1980, quand Margaret Thatcher gouvernait à Westminster et le progressiste Jacques Delors à Bruxelles, ils ont fait le choix de défendre l’Europe ‘sociale’ considérée comme un bouclier contre les effets des politiques néolibérales et les lois antisyndicales adoptées par des gouvernements britanniques successifs. Aujourd’hui, des dirigeants d’organisations ouvrières qui comptent encore des millions d’adhérents avec le potentiel de faire échec à ces politiques affirment que si les salarié-e-s britanniques bénéficient (encore un peu !) d’une certaine protection sociale et de certains droits au travail c’est surtout grâce à … l’Union Européenne.

Rappelons que l’Etat-providence britannique, tout comme les conquêtes sociales en France au lendemain de la 2ème guerre mondiale, a été à la fois le produit de luttes syndicales et politiques et un moyen pour la classe dirigeante d’éloigner la perspective d’une transformation sociale beaucoup plus radicale (« Si vous ne voulez pas une révolution, donnez-leur des réformes »). L’UE, quant à elle, a été le moyen pour les bourgeoisies européennes de réorganiser les marchés afin de faire face à la concurrence internationale.

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Le Royaume-Uni est membre de l’UE sous ses différentes appellations depuis 1973. Les salarié-e-s pauvres, les privé-e-s d’emploi, les précaires et les personnes handicapées, les travailleur-ses embauché-e-s avec des contrats « zéro heures » et les internes des hôpitaux qui manifestent depuis des mois contre de nouveaux contrats sont-ils/elles aujourd’hui protégé-e-s des effets ravageurs des mesures antisociales prises par Cameron et ses prédecesseurs ? Il suffit de voir le dernier film de Ken Loach, très réaliste, pour être convaincu du contraire !

DE TONY BENN A TONY BLAIR

Bien sûr, Cameron et son ministre de l’économie George Osborne aimerait aller plus loin encore – tout en restant dans l’UE. Sa stratégie cherchant à négocier une ‘réforme’ dans le cadre de l’UE permettant au patronat britannique de se soustraire à certaines règles et contenant des gestes en direction de l’électorat raciste, a refroidi pendant un temps l’ardeur des syndicats pour le Maintien. Certains ont même brandi la menace de soutenir le Brexit. Ce fut également la position de John McDonnell, le bras droit de Jeremy Corbyn et potentiel future ministre de l’économie.


Ces hésitations furent illustrées par la volte-face de l’auteur et chroniqueur prolifique Owen Jones, membre du parti travailliste et soutien de Corbyn pendant sa campagne pour le leadership du parti. Après avoir écrit en juillet 2015 que « Le moment est venu pour la gauche de faire campagne contre l’UE », il a annoncé quelques mois plus tard qu’il ferait campagne pour le Maintien.

Le temps où une puissante aile gauche du Labour Party, très liée aux syndicats, s’opposait à cet alignement sur l’Europe capitaliste, sur des bases certes souvent protectionnistes, est révolu. Jeremy Corbyn lui-même, un proche du leader charismatique de cette aile gauche, Tony Benn, et partisan en 1975 du retrait du Marché Commun, s’est rallié (par conviction ou pour des raisons de politique interne au parti travailliste, il est difficile de savoir) à la position ‘pro-européenne’.

Le site des partisans travaillistes du Brexit, Labour Leave, avance des arguments solides contre l’UE et le traité de libre-échange transatlantique (TAFTA). Mais parmi les quelques personnalités travaillistes en faveur du Brexit, aucune n’a la stature – et de loin – d’un Tony Benn, et certains sont plutôt classés à la droite du parti.

A l’aile droite et social-libérale du parti travailliste il n’y a aucune ambiguïté. Elle est entièrement acquise par principe à la défense de l’Union Européenne, comme elle est partisane enthousiaste de l’alliance atlantique et du renouvellement de la force de frappe nucléaire et de tous les traités de libre-échange. Ces membres sont aussi de fervents soutiens d’Israël qui accusent de façon éhontée l’aile gauche d’antisémitisme afin de discréditer Corbyn. Un de ses dirigeants a déclaré qu’il soutiendra le ‘Oui’ (à l’Europe) même dans le cas où cela conduirait à un affaiblissement des droits des salariés. Parmi les membres de cette aile droite travailliste on trouve Hillary Benn (le fils de Tony Benn), que Corbyn a nommé porte-parole pour les affaires étrangères mais qui continue à essayer de le saboter, et le nouveau maire de Londres, Sadiq Khan. Et bien sûr, quoique plus occupé à faire le tour du monde des séminaires grassement payé pour chefs d’entreprise et autres « décideurs », il y a aussi le criminel de guerre Tony Blair.

Si voter pour le Brexit, ce serait « mélanger ses voix » à des gens pas du tout fréquentables comme Boris Johnson ou le leader de l’UKIP Nigel Farage, on voit que voter pour Rester n’est guère mieux.

Avec des hésitations et des nuances, donc, les travaillistes et les syndicats sont aujourd’hui pour l’essentiel dans le camp « Remain ». Ainsi, sur le site internet de UNITE the Union (1,42 million d’adhérents), on peut lire le slogan « Votez pour des emplois, votez pour vos droits, Votez pour rester dans l’UE ». Et aussi : « [A]lors que l’UE a besoin d’une réforme urgente pour retrouver sa mission initiale de solidarité entre les nations, rester dans l’Europe reste le meilleur espoir pour les emplois et les droits des travailleurs britanniques ». Enfin, le syndicat cite Corbyn : « Voter pour Rester, c’est voter pour prendre le contrôle de votre avenir ».



Cette position est partagée par le GMB, un syndicat généraliste très implanté dans l’industrie et le commerce avec 650 000 adhérents et depuis toujours un bastion de la droite travailliste, le Communication Workers Union qui compte 200 000 adhérents et Unison, le géant du secteur public (1,3 million). Le secrétaire-général d’Unison a salué cette décision en soulignant le risque d’une récession si le pays quitte l’Union. « Les salariés du secteur public savent que les services qu’ils livrent et le public qui en dépend seront mieux lotis si le pays reste dans l’Europe que s’il la quitte ». On pourrait lui demander si les salariés et usagers du secteur public grec ont la même opinion positive de l’UE.

Ce type de discours qui fait abstraction des politiques monétaires et budgétaires réelles de l’UE ne peut pas cacher le fait que la majorité des dirigeants syndicaux ne font rien, ou presque, pour lutter contre l’austérité, y compris aux moments où la mobilisation de la base est forte. Ce sont les défaites et l’affaiblissement du mouvement syndical qui conduisent autant de militants à placer leurs espoirs à la fois dans le retour au pouvoir du parti travailliste (quitte à poursuivre une stratégie « réaliste ») et dans les institutions européennes plutôt que dans leur propre capacité à imposer leurs revendications.

Même un syndicat assez combatif, celui des pompiers (Fire Brigades Union), a décidé lors de son congrès annuel de soutenir le « Remain ». Les défenseurs de cette position se sont appuyés sur le rôle que pourrait jouer Boris Johnson en cas de vote en faveur du Brexit, car en tant que maire de Londres celui-ci a poursuivi une politique de réduction des dépenses avec des fermetures de casernes de pompiers.

DES SYNDICATS A CONTRE-COURANT

Cependant, quelques syndicats sont à contre-courant. Le plus important est le RMT, avec 80 000 adhérents concentrés dans des secteurs stratégiques comme les chemins de fer et les transports maritimes. Désaffilié du Labour en 2004 pour ses liens avec l’extrême gauche, ce syndicat s’oppose à l’UE pour les politiques d’austérité imposées à des pays comme la Grèce et sur le terrain de la libéralisation du marché des transports. Il dénonce l’idée que l’UE protège les intérêts des salariés comme un « mythe » et se dit fier de défendre la tradition d’une opposition progressiste et socialiste à l’UE. il a été rejoint par deux autres syndicats : ASLEF (conducteurs de train) et le BFAWU (industrie alimentaire). Dans un communiqué commun, les trois syndicats dénonce à la fois la "Fortresse Europe" et la "Fortresse Grande-Bretagne".

Au parti travailliste, la campagne officielle est présidée par Alan Johnson, qui n’est rien de moins qu’un des favoris de la droite du parti pour succéder à Jeremy Corbyn si elle réussit à le contraindre à la démission. Sur le site de la campagne on peut lire « La Grande-Bretagne est mieux dans l’Europe. C’est clair qu’être dans l’UE nous apporte des emplois, de la croissance et des investissements. L’UE a aidé à assurer des droits pour les travailleurs et à rendre plus prospères les consommateurs. » Aux arguments économiques et sociaux avancés par les syndicats, il ajoute un argument sécuritaire (« Des milliers de criminels, dont des terroristes, ont été arrêtés grâce au Mandat d’Arrêt Européen ») et celui que « L’appartenance à l’UE augmente l’influence de la Grande-Bretagne dans le monde et nous permet d’accéder au premier rang des nations ».

A la gauche de la gauche, aucun courant ne défend l’UE avec autant d’enthousiasme que les dirigeants syndicaux. La crise grecque, les négociations secrètes avec les Etats-Unis pour conclure un traité de libre-échange, la montée de la droite xénophobe dans de nombreux pays de l’Union et le traitement des réfugiés sont venues confirmer l’analyse de l’UE comme un cartel de pays capitalistes formé pour défendre les intérêts des capitaux européens.

Néanmoins, deux positions s’affrontent. (Il y a aussi des camarades qui pensent que la question des rapports du Royaume-Uni avec l’UE est une querelle entre deux fractions de la bourgeoisie aussi réactionnaires l’une que l’autre, et que la meilleure position est de s’abstenir.)

Pour les uns, probablement majoritaires, le principal danger est celui d’une victoire du camp du Non à l’UE au bout d’une campagne dominée inévitablement, et pratiquement à l’exclusion de toute autre considération, par la question de l’immigration. Ce serait un formidable encouragement pour les forces les plus réactionnaires, et notamment pour l’UKIP. En plus, la sortie de l’UE conduirait à un gouvernement encore plus droitier que celui de Cameron, à un nouveau tour de vis de l’austérité et à une accélération du démantèlement des services publics.

Pour les autres, pas question de venir au secours d’une institution qui joue un rôle clé dans l’organisation du capitalisme au niveau européen et mondial, surtout après des années d’austérité et les différents plans imposés à l’Irlande, à l’Espagne, au Portugal, à la Grèce et à d’autres pays. L’intégration des économies européennes sous les auspices de l’UE n’est rien de moins que la forme que prend le capitalisme au niveau européen. Concrètement, la meilleure façon de manifester sa solidarité avec le peuple grec, à qui les institutions internationales veulent encore imposer de nouveaux sacrifices, est de s’opposer frontalement à l’UE – et quoi de mieux qu’une sortie de la Grande-Bretagne qui en appellerait certainement d’autres ? 

Quant à la montée du racisme et au déni des droits des migrants, il suffit de regarder ce qui se passe aujourd’hui dans les pays de l’UE pour savoir que les vrais responsables sont les gouvernements européens et les institutions. L’internationalisme, donc, ne signifie pas soutenir une institution comme l’UE.

Parmi les organisations qui sont pour une ‘sortie à gauche’ (Left exit ou Lexit), on compte le Socialist Workers Party, le Communist Party of Britain (CPB, une petite organisation dont le poids n’a rien à voir avec celui du PCF), le Socialist Party (trotskiste), Respect (le parti de George Galloway) et Counterfire, ainsi que des mouvements de gauche de travailleurs indiens, bangladeshi et kurdes. Une réunion récente de militant-e-s de RS21 (Revolutionary Socialism in the 21st Century) a voté également pour une ‘sortie internationaliste’.

Plusieurs de ces mouvements ont lancé la campagne Lexit – the Left Leave campaign, qui a tenu un meetinginternationaliste contre l’UE le 18 mai avec, en plus de porte-paroles du SWP, de Counterfire et du CPB, des orateurs français (Philippe Cordat, de la CGT région Centre), grec (d’Antarsya), irlandais (une députée de People Before Profit) et catalan (du CUP).

D’un point de vue politique, ces camarades pensent qu’une défaite pour Cameron, suivie sans doute par sa démission, aggraverait la crise de la droite et ouvrirait de nouvelles possibilités pour la gauche – une analyse qui est qualifiée de « pas crédible » par les partisans à gauche du Maintien. De ce point de vue, la décision de Corbyn de faire campagne pour le Maintien en même temps que David Cameron et compagnie (mais pas à ses côtés – quoique certains travaillistes de droite ont franchi ce pas) est une grande occasion manquée.

En désaccord avec cette perspective, les organisations de la gauche de la gauche qui soutiennent le Maintien tiennent une série de meetings avec comme mot d’ordre ‘Une Autre Europe est Possible’ auxquels participent l’ancien ministre de l’économie grec Yannis Varoufakis, John McDonnell, Salma Yaqoob, la députée des Verts Caroline Lucas et leur porte-parole Nathalie Bennett ...

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S’agit-il, pour autant, de vouloir « réformer » l’UE ? Cela doit être une évidence que la nature anti-démocratique des institutions empêche tout changement significatif par les moyens réformistes classiques. John Hilary, directeur de l’ONG War on Want, pose la question ainsi sur le site de Lexit – the Left Leave campaign :

Résultats de recherche d'images pour « Greece austerity »« Existe-il une possibilité réelle de soumettre les institutions de l’UE aux réformes radicales qui permettraient de les convertir à un ‘agenda’ social progressiste ? Ou devons-nous accepter l’idée que ces institutions, non-élues et non-responsables aux citoyen-ne-s, ne seront jamais susceptibles d’être transformées pour servir la population européenne ? Si c’est le cas, un vote pour rester dans l’UE est automatiquement un vote pour la continuation de l’austérité et de la domination néolibérale capitaliste. »

Pour les camarades de la gauche radicale qui participent à la campagne Une Autre Europe est Possible, il s’agit plutôt de travailler à une convergence des luttes dans les différents pays de l’Europe pour imposer d’autres politiques. Ce fut d’ailleurs initialement la position de l’auteur Tariq Ali, avant sa décision de faire campagne pour le Lexit.


SOLIDARITE AVEC LES MIGRANTS

Pour eux/elles, il n’est pas possible d’être solidaires des travailleurs européens tout en prônant le retrait de l’UE. Le soutien au Brexit ne serait donc pas compatible avec l’internationalisme. C’est une question qui se pose concrètement en Grande-Bretagne, où travaillent aujourd'hui 2,15 millions de salariés venus des autres pays de l’UE et la deuxième langue la plus parlée du pays est ... le polonais. Que dire à une ouvrière polonaise qui craint que le Brexit conduise à son expulsion, ou au moins à une dégradation de ses conditions de séjour et de travail ? On peut lui répondre qu’il y a peu de chances que cela se produise, étant donné l’intégration de la production au niveau européen, que le Royaume-Uni soit « In » ou « Out », et le nombre de Britanniques qui vivent ou travaillent dans les autres pays de l’UE. Mais il faut reconnaître que ces craintes sont légitimes.

Que dire aussi à un travailleur portugais ou grec qui voit les mesures d’austérité imposées à son pays par les institutions internationales – des mesures qui l’ont peut-être poussé à s’exiler ? Que son avenir dépend du Maintien du Royaume-Uni dans l’UE ? Quelles que soient les réponses apportées à ces questions, il faut démontrer concrètement que la gauche radicale restera solidaire des migrant-e-s, qu’ils/elles soient originaires de l’UE ou pas, et luttera pour leur droit de séjourner, de travailler et de s’installer dans le pays de leur choix, quelle que soit l’issue du referendum.


Parmi les organisations qui sont pour le Maintien, on compte Socialist Resistance, Left Unity (dont fait partie SR) et le Scottish Socialist Party. C’est sans doute aussi le cas de la grande majorité des militant-e-s qui ont rejoint le parti travailliste dans la foulée de l’élection de Jeremy Corbyn et qui ont formé l’association Momentum. Ont pris également position pour le Maintien, Sinn Fein en Irlande du Nord et Plaid Cymru (le parti nationaliste gallois), sans compter le Scottish National Party que beaucoup ne classent pas à gauche.

Le débat donc est vif dans la gauche radicale. Mais il faut noter que, malgré les différences importantes, il y a un large accord sur la nature capitaliste de l’UE, la nécessité de résister aux politiques d’austérité imposées par les institutions européennes, l’urgence de défendre la liberté de mouvement dans l’UE mais aussi d’accueillir les réfugiés et les migrants non-communautaires, et le refus de toute forme de chauvinisme et de racisme. Des débats et des actions communes, comme l’organisation de convois pour venir en aide aux réfugiés de Calais, continuent. Ainsi, plusieurs débats publics sont prévus entre, pour le Maintien, des représentants des Verts et de Momentum et, pour le Lexit, le Socialist Workers Party.

Résultats de recherche d'images pour « Farage UKIP »Nigel Farage de l'UKIP

Comme avec tout referendum, faire un choix implique être dans le même « camp », le Jour-J, que des gens avec qui on n’a rien en commun politiquement. Nous avons connu ce problème en France lors des referendums sur le Traité de Maastricht et le Traité Constitutionnel Européen. Il est facile de reprocher aux partisans du Lexit de faire le jeu des eurosceptiques de droite, voire des fascistes, tout comme il est facile de reprocher aux partisans du Maintien de faire le jeu de Cameron et du grand patronat. Mais pour l’essentiel le débat se fait sur le fond, aidé par le fait que les camarades des deux côtés font attention à se distinguer des deux campagnes officielles et des forces qui sont encore plus dangereuses. Il n’est pas question pour la campagne Lexit, par exemple, de s’associer de quelque façon que ce soit avec la droite nationaliste (piège que n’a pas évité le leader de Respect, George Galloway, qui est allé jusqu’à partager une tribune avec Nigel Farage de l’UKIP).

Le débat continuera, donc, jusqu’au 23 juin – et sans doute après. Il ne s’agit pas d’un foisonnement de débats et de collectifs locaux comme nous avons vu lors du referendum européen de 2005 en France. L’anticapitalisme et l’internationalisme sont exclus du débat tel qu’il est reflété par les médias, acquis, estime-t-on, à 75% au Maintien (l’autre 25% étant à la droite de la droite). Pour eux, le seul enjeu est de savoir laquelle des deux options est « dans le meilleur intérêt de la nation ». C’est aussi l’occasion pour les politiciens de déployer leurs talents de démagogue – comme quand David Cameron assure que « ce sont les pauvres qui paieront les frais d’un Brexit » et que Daech soutient probablement le Brexit ou quand Boris Johnson compare le projet européen à celui de Napoléon ou d’Hitler.

Raison de plus pour la gauche radicale de ne pas se laisser enfermée par les termes de ce débat tronqué et de faire entendre une autre voix – celle d’une opposition à l’UE capitaliste et d’un véritable internationalisme.

Colin Falconer, militant d’Ensemble ! (et partisan du Lexit)
Le 19 mai 2016


(1)  United Kingdom Independence Party, ou Parti pour l’Indépendance du Royaume-Uni (sic).