5 mai 2019

Elections européennes : Un appel de militant.es d’Ensemble ! à voter à gauche et à surmonter les divisions de notre camp


Les élections au parlement européen du 26 mai seront sans doute marquées par une abstention massive, signe, entre autres, d’une désaffection croissante à l’égard de l’Union Européenne.

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Ce sera aussi une nouvelle preuve d’une crise politique durable à l’échelle mondiale, illustrée par l’élection de Trump, de Salvini, de Bolsonaro, la crise du brexit, la montée de l’extrême droite en Europe de la Finlande jusqu’en Espagne … mais aussi par les soulèvements en Algérie et au Soudan, l’éruption du mouvement des Gilets Jaunes en France, les mobilisations pour l’égalité hommes/femmes, contre le changement climatique et contre le racisme, les succès possibles de Corbyn ou de Sanders.

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Commençons par deux points essentiels à nos yeux. Des millions d’extra-communautaires sont installée.es durablement dans l’UE, mais ne pourront pas participer à ces élections. Nous défendons le droit de vote pour tous ceux et toutes celles qui y vivent. La liberté de circulation et d’installation ne s’appliquent qu’à l’intérieur de la Forteresse Europe : nous disons « Ouvrons les frontières ! »

Selon les dernières estimations, LREM (Macron) et le RN (Le Pen) partageront un peu moins que la moitié des voix exprimées, Les Républicains et d’autres listes de droite autour de 20 pour cent. Le score des Verts est difficile à estimer, mais pour l’instant leur liste ne semble pas beaucoup bénéficier de la prise de conscience des effets du changement climatique, de la pollution, des menaces pour la santé. Le PS et ses alliés sont au plus bas.

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Et dans ce contexte, où en est la gauche radicale ? Par ses divisions et sa logique partidaire, son échec est cuisant. Elle a échoué à donner une voix à la colère qui monte dans le pays. Elle n’a pas su répondre de façon claire à la montée du nationalisme, des idéologies de la haine, du rejet des migrant.es fuyant la misère, les guerres et les catastrophes écologiques. Elle a été incapable de démontrer qu’il existe une alternative à l’Europe libérale, aux traités de libre-échange, à l’austérité, aux privatisations des biens communs, alors que les résistances existent.

Parmi les diverses listes de gauche, celle de la FI, qu’une partie de nos camarades a choisi d’intégrer, reste en tête. Mais elle a perdu en pourcentage plus que la moitié de son score aux présidentielles. Nous avons des critiques à l’égard de ce mouvement - de sa direction surtout. Mais toutes ces listes portent une part de responsabilité dans la débâcle, alors que les orientations qu’elles défendent, si elles divergent sur des points parfois importants, se ressemblent sur beaucoup d’autres. Malheureusement, les responsables de la gauche de transformation sociale ont choisi de se compter et voir qui pourra revendiquer l'hégémonie aux prochaines municipales.

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Membres ou sympathisant.es d’Ensemble!, Mouvement pour une Alternative de Gauche Ecologiste et Solidaire, refusons cette logique. Nous ne pensons pas que cette élection puisse changer cet état de fait. Mais nous ne sommes pas indifférent.es aux conséquences pour les classes populaires, et pour le mouvement social, d’une victoire écrasante, démoralisante des forces du système et de la réaction.

Dans cette situation difficile, des camarades appellent à voter « sans illusions » pour la liste, conduite par Manon Aubry, sans taire leurs critiques à l’égard de la FI.

La tentation existe aussi, en réaction au sectarisme des uns et des autres, de s’abstenir ou de voter blanc. Pour certain.es, l’abstention se justifie par la remise en question, présente par exemple chez les Gilets Jaunes, de la démocratie représentative. De nombreux-ses militant.es pensent qu’il faut privilégier le soutien aux luttes et la construction d’alternatives et de nouvelles formes de démocratie aux dépends de la politique électorale.

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La gauche est à reconstruire, en s’inspirant du bouillonnement d’initiatives et d’idées qui secoue la société de fond en comble. Nous ne militons pas pour un simple arrangement au sommet. Nous préconisons une alliance de combat qui dépasse le cadre électoral – un « tous ensemble » de forces politiques, syndicales, associatives, de ceux et celles qui agissent dans la rue et sur les ronds-points, sur les lieux de travail, dans les quartiers populaires.

Mais nous ne pensons pas qu’il faille rester muet à l’occasion d’une élection aux enjeux nationaux et européens. Prôner l’abstention reviendrait à offrir une prime aux listes de droite et d’extrême droite. Nous ne devons pas leur faire ce cadeau.

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Les crises politiques et sociales aiguisent l’exigence d’une rupture avec les politiques imposées au sein de l’UE. Le choix n’est pas entre un vote prétendument « progressiste » pour Macron et un vote nationaliste et xénophobe. Il est possible et nécessaire de proposer des perspectives, en France et en Europe, pour une transformation sociale, démocratique, écologique, féministe, antiraciste, antimilitariste (rupture avec l’OTAN, désarmement …). Mais cela nous oblige à surmonter querelles et divisions pour défendre la perspective de rupture avec les traités européens sur des bases internationalistes, et écarter l’impasse d’une sortie ‘brutale’ et unilatérale de l’UE.   

Lors de ces élections, il n’en sera rien et nous paierons le prix politique de cet échec. Néanmoins, nous devons tout faire pour en limiter les effets, pour ne pas compromettre l’avenir en rajoutant la division à la division. Nous appelons donc lors de ces élections à voter, sans accompagner cet appel d’un choix privilégié, en faveur d’une des listes à la gauche du PS. A chacune et chacun d’opter pour la liste qui, à son avis, porte le mieux – ou le moins mal – les réponses nécessaires.

Le 25 avril 2019

SIGNATAIRES

Voir l'article sur le site d'Ensemble! 

18 mars 2019

Solidarité avec les Musulmans ! Non à l’Islamophobie ! Non à la ‘Suprématie Blanche’ !


Déclaration de l’International Socialist Organisation of Aotearoa/New Zealand (ISO-NZ), 17 mars 2019

C'est presque incompréhensible. Cinquante personnes sont mortes. Cinquante autres sont blessées. Des centaines, voire des milliers de personnes sont confrontées à un deuil et à une perte inimaginable. C’était une attaque contre des musulmans en tant que musulmans, en ciblant leurs lieux saints, commise leur jour saint. C'était un acte de terreur. Notre point de départ est la solidarité : avec ceux qui ont été blessés et tués, avec leurs familles et leurs proches et avec tous les musulmans et les migrants de ces îles. Cette violence terroriste - un massacre racial - visait à nous diviser. Nous nous unissons à ceux qui souffrent.

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La barbarie de cet acte défie l’entendement, mais il a une logique politique. Il s’agissait d’un acte de terrorisme calculé, faisant appel au fascisme et à l’islamophobie. Il n’y a pas de grand mystère ici et les dirigeants musulmans parlent depuis des années de la normalisation et de la banalisation de la haine islamophobe. Chaque politicien, chaque chroniqueur et animateur de talk-show, chaque célébrité intellectuelle et dans les médias qui a joué un rôle dans la normalisation du fanatisme anti-musulman porte une part de responsabilité dans cette tragédie. 

« L'interdiction des musulmans » de Trump et la Guerre contre le Terrorisme dans le monde ont préparé le terrain, mais des personnalités locales ont apporté leur contribution. Les chroniqueurs du [site d’informations] Stuff et du New Zealand Herald se sont alignés l’année dernière pour défendre les « droits » des fascistes Stefan Molyneux et Lauren Southern. [Le journaliste de l’audio-visuel] Sean Plunket a promu [l’écrivain néo conservateur canadien] Jordan Peterson plus tôt cette année. Lors d'un événement, Peterson a été vu en train de sourire aux côtés d'un fan portant un t-shirt « Islamophobe et fier ». 

Simon Bridges, Judith Collins et le National Party [centre-droit] ont flirté avec la rhétorique de droite et d'extrême droite au sujet de l'ONU. Il est socialement et politiquement acceptable dans les cercles traditionnels de parler de l'islam et des musulmans comme un problème ou une question à traiter. L'année dernière, des centaines de personnes s'étaient rassemblées à Auckland contre « la charia » et Stephen Berry du [parti politique libéral ACT] était présent pour les soutenir. Des groupes fascistes à Christchurch ont perturbé des meetings électoraux en 2011 et des musulmans, des juifs et d'autres minorités visibles ont signalé des graffitis, du harcèlement et des abus sur leurs lieux de rassemblement à travers le pays depuis des années. Tout cela pendant que la plupart des commentateurs voudraient nous faire croire que la « politique de l'identité » et le déclin de la liberté d'expression sont les questions d'actualité. 

C'est dans ce contexte que la violence fasciste s'est développée. Beaucoup de ceux qui ont été assassinés étaient des réfugiés et des migrants. Il y a une cruauté supplémentaire dans le fait que ceux qui sont venus ici fuyant la persécution dans leurs pays d’origine devraient y faire face dans leur nouveau pays d’adoption, et cela aussi a une logique politique. La vérité est que chaque parti politique du parlement actuel a, au cours de la dernière décennie, joué avec et encouragé la rhétorique anti-immigrés. Winston Peters [vice premier-ministre dans le gouvernement de coalition actuel, dirigeant du parti nationaliste New Zealand First] a parlé de « l'impact réel de l'immigration sur le mode de vie des Kiwis » en 2017. Le National Party s'est opposé au doublement du quota de réfugiés. Le fascisme meurtrier peut être extrême, mais il ne peut exister sans la culture politique anti-musulmane et anti-immigrée plus large promue par les milieux traditionnels (‘mainstream’).

Il ne s’agit donc pas d’un événement inexplicable. Il doit être compris comme une expression de l’islamophobie et de l’idéologie de la suprématie blanche et être combattu en conséquence.

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Le racisme imprègne la société néo-zélandaise, nulle part ailleurs plus que dans le maintien de l'ordre. La communauté musulmane connaît les menaces auxquelles elle est confrontée depuis des années et pourtant rien n’a été fait. Anjum Rahman, du Conseil des femmes islamiques de Nouvelle-Zélande a expliqué comment son organisation avait plaidé et supplié les autorités de prendre au sérieux les menaces antimusulmans. Des millions de dollars ont été gaspillés pour la persécution d'activistes maoris sous des accusations de « terreur » forgées de toutes pièces, et pour la surveillance de mosquées telles que celle de Linwood. Des militants pour la paix ont été poursuivis et harcelés pour avoir organisé des manifestations lors de conférences sur les armes à Wellington, et de plus en plus d’argent gaspillé pour de fausses poursuites. Et pourtant, les tueurs ont pu s'organiser sans être détectés. Des questions sérieuses doivent être posées sur les priorités, la politique et les préjugés de la police.

Et quelle a été la réaction de la police depuis la tragédie ? Décourager les musulmans et les minorités visibles de se rassembler en public et essayer de garder les gens à l'écart des veilles et des manifestations. Ils sont totalement sans autorité morale.

Il y a un chemin différent. C'est le chemin de la solidarité. Chaque rassemblement, chaque veillée, chaque manifestation avec les musulmans montre le pouvoir que nous pouvons avoir collectivement. Le terrorisme tente de nous isoler et de nous diviser. Les mobilisations de masse, se faisant confiance en tant que travailleurs, montrent que nous ne laisserons pas les musulmans être isolés et que nous ne serons pas divisés. Cela peut réconforter et donner du courage aux opprimés et inciter d’autres travailleurs à faire preuve de plus de solidarité.

Nous devons organiser des rassemblements de solidarité dans les semaines à venir pour faire passer ce message : les musulmans sont les bienvenus, pas le racisme ; à bas l'islamophobie et la haine suprématiste blanche !

Nous sommes unis dans le chagrin, mais c'est un chagrin politique. Il répond à une haine fasciste. Le fascisme déteste nos libertés - les libertés civiles et religieuses des musulmans, les droits de notre diversité, le pouvoir des travailleurs en tant que collectifs - et nous devons montrer notre rejet de la haine qui motive ce massacre racial en exerçant ces libertés collectivement. Le deuil et le respect, dans ce contexte, signifient rester dans la rue. Les événements syndicaux doivent avoir lieu. Les rassemblements, les grèves et les réunions d'arrêt au travail sont les moteurs de l'unité et du pouvoir de la classe, ce que l'extrême droite déteste. Ils nous donnent la chance d'être ensemble dans l'unité de la classe ouvrière, musulmans et non musulmans, visiblement unis et en train de se battre. Nous nous opposons à tout appel à reporter ou à annuler une activité syndicale.

Le fascisme est la politique du désespoir. Il espère provoquer le désespoir chez les autres, par le biais d'actes bestiaux de cruauté comme ceux commis à Christchurch. Cela nourrit le racisme, le fanatisme, la peur et le dégoût de l'autre. Il grandit dans le désespoir. Le socialisme est la politique de l'espoir, de l'unité de la classe ouvrière, de la coopération d'en bas contre la suprématie blanche et des divisions promues d'en haut. Les rassemblements de masse à travers le pays depuis cette atrocité montrent une voie à suivre : solidarité, espoir, défi. Affronter le fascisme et chasser le bigotisme anti-musulman et anti-immigré hors de la société est une tâche urgente pour nous tous aujourd'hui.

D'abord nous pleurons, maintenant nous organisons.

23 octobre 2018

Royaume-Uni : les 'anti-brexit' en marche


Samedi 20 octobre, 700 000 personnes ont manifesté à Londres pour demander un deuxième référendum sur le brexit – ou plus précisément un People’s Vote sur les termes qui auront été négociés entre l’UE et le gouvernement britannique.

Ce fut une des plus grandes mobilisations de l’histoire du Royaume-Uni, derrière celle de 2003 contre la guerre en Iraq, mais avant celle de 2002 organisée par la Countryside Alliance (l’alliance des campagnes) contre … l’interdiction de la chasse à courre.

Il faut analyser cet événement considérable avec beaucoup de prudence. Faut-il la voir principalement comme l’expression d’une opposition ‘progressiste’ et antiraciste au brexit face à la montée de la xénophobie qui a accompagné le referendum de 2016 ? Ou comme un mouvement pro-Union Européenne (il y avait naturellement beaucoup de drapeaux européens) ? Il y a sans doute beaucoup d’ingrédients et il serait dangereux de trop généraliser.

L’interpréter comme un rejet du nationalisme serait au minimum exagéré, dans la mesure où beaucoup d’opposants au brexit pensent que celui-ci va justement à l’encontre de « l’intérêt national ». Tout au moins ils rejettent le nationalisme caricatural d’un Boris Johnson (le leader de la faction eurosceptique du parti conservateur) ou d’un Nigel Farage (le député européen et ancien leader du parti xénophobe, UKIP).

Pour ses organisateurs-trices et beaucoup des participant-e-s, le but était surtout de revendiquer une consultation populaire au nom de la démocratie, même s’ils/elles n’ont jamais caché leur volonté d’empêcher le brexit. L’un des ‘Marcheurs’ les plus connus, Alastair Campbell, en se félicitant du succès de la Marche, a affirmé que le gouvernement devait entendre « la voix du peuple ». Ce qui ne manque pas de piquant, car Campbell était en 2003 le principal communicant de Tony Blair – celui qui mentait de façon éhontée au sujet des prétendues « armes de destruction massive » de Saddam Hussein – et il n’a pas eu le même souci de respecter la volonté populaire à l’époque.

Ce détail résume le principal problème de cette manifestation. Comment se positionner par rapport à un mouvement lancé et animé, certes, par quelques personnalités venant de la gauche (l’ancienne dirigeante des Verts, Caroline Lucas, quelques députés du parti nationaliste gallois …) mais beaucoup plus de l’aile droite du parti travailliste, du Parti libéral-démocrate (un peu l’équivalent du Modem) et de la droite ? Pour certains travaillistes il y avait une motivation non-avouée mais assez transparente : soutenir ce mouvement est aussi une tactique pour mettre Jeremy Corbyn en difficulté sur une question où ils estiment qu’il est plus vulnérable que d’autres. Il est en même temps évident que beaucoup d’admirateurs de Corbyn ont manifesté le 20 octobre, même si, selon des observateurs, il y avait peu de banderoles des sections du parti travailliste.

Les milieux d’affaires s’inquiètent de plus en plus des conditions dans les lesquelles le brexit aura lieu, et ils se plaignent des effets de l’incertitude créée par les longues négociations avec les représentant-e-s de l’UE. En 2018 l’homme d’affaires Julian Dunkerton a fait un don au mouvement pour un People’s Vote d’un million de livres.

Trois jours avant la Marche, le journal The Guardian a publié une tribune en sa faveur signée par l’ancien premier ministre travailliste Tony Blair (fervent partisan de la guerre en Iraq, ami du régime saoudien, conférencier milliardaire et j’en passe), Nick Clegg (ancien vice-premier ministre libéral-démocrate dans un gouvernement de coalition avec le conservateur David Cameron, aujourd’hui un des vice-présidents du géant américain Facebook) et le baron Michael Heseltine (ancien ministre de Margaret Thatcher et vice-premier ministre de droite sous John Major). Aucun des trois ne peut être traité de ‘progressiste’, même au sens macronien du terme.

Tout ceci ne signifie pas que les participant-e-s de la Marche partagent les objectifs des politiques et des lobbyistes pro-Remain. Beaucoup ont sans doute défilé malgré le rôle joué par ces gens-là, et parce qu’ils estiment que la faction pro-brexit de la classe dirigeante est encore plus révoltante (et ils ont quelques raisons de le penser). Le vote pour et contre le brexit ne s’est pas fait sur des lignes de classe bien nettes et la manifestation du 20 octobre n’était sans doute pas – ou pas complètement – une « manifestation des classes moyennes » comme certains camarades l’ont caricaturée.

Ce qu’on peut dire est que la majorité des manifestant-e-s manquent de clarté sur la nature de l’UE. La sortie de l’UE est clairement opposée depuis le début par une fraction très importante du patronat, ainsi que par une grande partie des professions libérales et des « classes moyennes » éduquées, des étudiant-e-s etc. La campagne pour un People’s Vote agrège des mouvements et des individus ayant des intérêts contradictoires, mais elle sert principalement les intérêts de la fraction du patronat qui préfère l’intégration dans le marché unique européen à une sortie hasardeuse.

Malgré cela, une partie de la gauche radicale, effrayée par la montée du racisme et hostile aux courants souverainistes de droite et (dans une bien moindre mesure) de gauche, a également choisi de soutenir le maintien du Royaume-Uni dans l’UE. Aujourd’hui ils soutiennent la revendication d’un People’s Vote.

Ces courants, qui ont milité pour ‘Une Autre Europe est Possible’ (position restée cependant aussi inaudible que celles des camarades qui soutenaient le Lexit, c’est-à-dire la sortie de l’UE sur des bases antinéolibérales), connaissent pour la plupart la nature de l’UE, le contenu des traités et son traitement des migrant-e-s. Ils connaissent également l’histoire récente de la Grèce. Mais ils considèrent que, tout compte fait, sortir de l’UE dans le contexte actuel représente un trop grand danger pour les travailleur-euse-s britanniques et les résident-e-s communautaires.

L’histoire récente du Royaume-Uni n’a pas facilité une prise de conscience à une échelle de masse, ni même au niveau des militant-e-s, de l’UE comme un ‘club des patrons’ ayant comme but la défense des intérêts capitalistes à l’échelle du continent. Les attaques contre le mouvement ouvrier, l’austérité, les privatisations ont été l’œuvre des gouvernements britanniques successifs depuis au moins l’époque de Margaret Thatcher (mais on oublie souvent de remarquer que l’UE et les autres gouvernements européens se sont fort bien accommodés de cette évolution dont ils se sont souvent inspirés). Dans une situation de recul au niveau européen, les liens entre les gauches radicales et les mouvements sociaux britanniques et européen-ne-s – jamais très forts – se sont encore distendus. C’est une situation qui n’est pas de nature à favoriser l’émergence d’une stratégie commune face aux grandes entreprises européennes, aux banques et à l’UE.

Pour toutes ces raisons, donc, l’idée s’est répandue que, pour éviter de nouvelles attaques contre les populations les plus vulnérables, la meilleure réponse est … de rester dans l’UE, sans dans la majorité des cas remettre en cause la nature de celle-ci. Ceci est naturellement une illusion et c’est sur le terrain des luttes et d’une possible victoire travailliste aux urnes qu’il est possible de renverser le rapport de forces, pas en comptant sur l’UE ou sur un quelconque axe ‘progressiste’ de pays européens (surtout s’il est mené par la France de Macron !).
Il sera nécessaire de lutter quel que soit le résultat des négociations avec l’UE ou d’un éventuel deuxième referendum. Et pour cela il est indispensable que le mouvement ouvrier ne se divise pas de nouveau sur la question du brexit. De ce point de vue les conséquences d’une deuxième campagne référendaire seraient négatives pour notre camp social, quel que soit le résultat.

L’un des principaux enjeux actuellement est de mieux lutter contre le racisme et l’extrême-droite. Pour cela il faut mener un combat d’idées, impliquer les syndicats et les partis de gauche, mobiliser dans la rue ... Les antiracistes les plus déterminé-e-s ne se trouvent pas tou-te-s du côté du Remain ou d’un People’s Vote, loin de là. Et si parmi les 700 000 Marcheurs, la majorité est sans doute sincèrement convaincue que le brexit est une mauvaise chose pour la « cohésion sociale », très peu sont activement engagés dans ce combat. S’il y avait seulement dix pour cent d’eux dans la rue pour défendre les victimes du racisme et de la xénophobie (ou pour manifester ou faire grève pour défendre les intérêts des classes populaires contre les attaques néolibérales) ce serait un énorme progrès.

Malheureusement, le niveau de luttes est au plus bas. Lors des dernières mobilisations antiracistes, ce n’était pas 70 000 personnes qui sont descendues dans la rue, mais même pas 7 000, à tel point que parfois les antifascistes étaient 4 ou 5 fois moins nombreux-ses que les nervis d’extrême-droite recrutés parmi les groupes de supporters ‘ultra’. Et parmi cette minorité courageuse, beaucoup ne sont pas pour un People’s Vote, soit parce qu’ils sont opposés à l’UE, soit parce qu’ils considèrent qu’un deuxième vote aurait comme effet de ranimer les tensions qui ont apparu lors du referendum de 2016, au profit justement de l’extrême-droite.

La réalité, comme toujours, est complexe. De nombreuses explications contradictoires existent du vote des Britanniques et des pronostics ont été invalidés. Il y a bien eu un pic d’agressions xénophobes et il existe encore un fort sentiment d’insécurité chez les nombreux-ses résident-e-s communautaires. Mais il n’y a pas eu une vague de ‘pogroms’, ni un triomphe de la droite dure. Le parti xénophobe UKIP, que beaucoup donnaient comme principal bénéficiaire si le brexit était majoritaire, a implosé (sa nouvelle direction essaie aujourd’hui d’accrocher son wagon au train de l’extrême-droite). Boris Johnson, le chef de file des eurosceptiques de droite n’a pas été propulsé à la tête du gouvernement et a même dû se résigner à préparer sa revanche depuis les bancs des députés conservateurs. Et pendant ce temps à gauche le mouvement en faveur de Jeremy Corbyn a continué à se développer, notamment dans la jeunesse, mettant la question sociale et la politique de classe au centre du débat public. C’est bien sûr sur ce terrain-là que le combat doit se situer, et non sur celui du brexit. Ou comme dit beaucoup de militant-e-s, le vrai People’s Vote serait des élections générales suivant une dissolution du parlement par une Theresa May embourbée dans ses contradictions.

Plus récemment il y a eu une résurgence de l’extrême-droite, sous une forme particulièrement dangereuse, avec des manifestations de rue pratiquement toutes les semaines qui réunissent dans certains cas jusqu’à 15 000 personnes (mais parfois quelques dizaines ou centaines seulement, grâce à l’opposition qu’elles rencontrent dans la rue et à leurs propres divisions).

Cette extrême-droite ne se base pas principalement sur la question du brexit ; ni même sur la ‘concurrence’ des travailleur-ses venant de l’Europe de l’Est, mais sur la prétendue menace islamiste et l’incompatibilité supposée de l’islam avec la culture britannique. Elle paraît de plus en plus, non pas comme un simple courant populiste, eurosceptique et xénophobe, mais comme un véritable fascisme, raciste, macho, violent, militariste, hostile aux syndicats et aux « traîtres » de gauche (Corbyn en tête).

Cette montée d’une extrême-droite dure a des racines profondes et des causes multiples. Pour la combattre il faut unir toutes les forces antiracistes, en impliquant des syndicalistes, des militants travaillistes et d’autres partis ou aucun, quelques soient leurs divergences sur le brexit. Il en va de même pour la lutte contre les politiques austéritaires et pour un gouvernement travailliste ayant la volonté et la capacité (grâce au rapport de forces) d’appliquer un programme de gauche.

21 septembre 2018

Aufstehen: La mauvaise stratégie pour combattre la droite, par Marx21

Allemagne : Le projet du rassemblement « Aufstehen » (Debout) - la mauvaise stratégie pour combattre la droite

Thèses de marx21 sur le lancement du rassemblement Aufstehen

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Le lancement du rassemblement Aufstehen a été accueilli avec enthousiasme dans les médias et auprès du public. Cent mille personnes se sont déjà inscrites sur le site internet du mouvement depuis le 4 août. Selon un sondage publié par le magazine Focus, un tiers des personnes interrogées pourraient envisager à voter pour une telle alliance si elle présentait des candidats aux élections fédérales. Cette popularité illustre l’espoir d’une nouvelle percée de la gauche. La question posée initialement est correcte : Comment la gauche peut-elle se renforcer face aux succès menaçants de l’AfD et à l’érosion de la social-démocratie ? Les réponses politiques qu’apporte le nouveau mouvement sont, cependant, insuffisantes. Les faiblesses politiques du rassemblement apparaissent déjà à la lecture du texte de l’Appel, mais sont encore plus évidentes dans les déclarations et interviews des initiateurs qui l’ont accompagné. Il est important de les garder en tête. Avec la création d’Aufstehen, la lutte dans Die Linke autour de l’orientation du parti entrera dans une phase décisive.

1. Il est nécessaire et correct de défendre la justice sociale et la paix … mais aussi de résister face au racisme et à la démagogie de la droite La crise du SPD trouve son origine dans son orientation pro-capitaliste qui fait que son souci principal est la compétitivité de l’économie allemande. La précarisation au travail et dans la vie de tous les jours, les diktats austéritaires en Europe et la militarisation de la politique étrangère résultent de cette orientation. Ils sont en contradiction avec les aspirations d’amélioration de leur situation de la clientèle social-démocrate traditionnelle. En plus, la Grande Coalition à laquelle participe le SPD poursuit une politique de réduction des budgets sociaux, de réarmement et d’interventions à l’étranger et se sert des réfugié-e-s comme boucs-émissaires. Il est juste et indispensable d’organiser la résistance à cette politique. Pour le faire, il faudra activer et mobiliser beaucoup plus de gens que cela n’a été le cas jusqu’à présent. Seuls, les militant-e-s de Die Linke n’y arriveront pas. Convaincre davantage de personnes à s’engager et à s’activer pour défendre leurs propres intérêts est la bonne méthode. En résumé, nous avons besoin de plus de résistance et de luttes de classe, ainsi que d’une critique radicale d’un système économique qui mène aux crises, aux guerres, aux souffrances et aux catastrophes écologiques.

Le mouvement Aufstehen ne remplit pas ces conditions, en particulier parce que ses initiateurs séparent la lutte pour la justice sociale de la lutte contre le racisme. C’est une mauvaise approche pour affaiblir la droite, et les solutions proposées sont fausses.

2. Un problème majeur avec les dirigeants d’Aufstehen est qu’ils se sont mal positionnés dans le débat sur les migrations, en opposant les besoins des réfugié-e-s à ceux de la classe ouvrière locale

Dans un entretien avec le journal Welt am Sonntag, Oskar Lafontaine a réaffirmé son point de vue que, pour affaiblir l’AfD, l’immigration doit être limitée. Avec Sahra Wagenknecht, il n’a pas réussi à imposer cette position à l’intérieur de Die Linke. Au contraire, le dernier congrès de Die Linke a confirmé l’opposition du parti à une politique isolationniste. En revanche, l’approche de Lafontaine et Wagenknecht à la question migratoire constitue un élément fondamental dans la fondation du nouveau mouvement. Dans un portrait de quelques partisans notables d’Aufstehen, l’hebdomadaire Die Zeit a écrit ceci : « Stegemann et Streeck considèrent que l’appel d’Andrea Nahles [secrétaire-général du SPD] pour une politique pragmatique en matière d’accueil des réfugiés (« Nous ne pouvons pas accueillir tout le monde ») est le premier résultat du lancement du nouveau mouvement. » Ici, il est remarquable que leur mouvement ne fasse aucune référence aux mobilisations en cours contre [Horst] Seehofer [ministre de l’intérieur allemand, membre de la CSU bavaroise] et contre l’AfD, mais, au contraire, prend explicitement ses distances avec « une culture d’accueil sans limites » (Wagenknecht/Stegemann). Comme un moulin à prières, ils recyclent l’idée que les problèmes sociaux et les conflits pour le partage des richesses qui existent ont été aggravés par l’arrivée des réfugiés – au dépend des Allemands. Ils ne font même pas d’efforts pour fournir des preuves concrètes de cette affirmation.

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Cet appel à l’isolement est une mauvaise réponse. Si les migrant-e-s sont traité-e-s comme des bouc-émissaires, alors d’abord cela détourne l’attention des vrais responsables et de ceux et celles qui profitent du dumping salarial et des propriétaires de logements sans scrupules. Les réponses de gauche aux conflits pour des ressources et à la compétition entre les salariés et entre ceux et celles qui cherchent un logement doivent être anticapitalistes et internationalistes. Par conséquent, nous avons besoin de luttes communes avec les migrant-e-s pour une redistribution des richesses, une augmentation du salaire minimum, des logements à des prix abordables et contre la démagogie de droite.

3. La droite ne sera pas affaiblie par des concessions à ses positions, mais par une opposition féroce des mouvements antiracistes et antifascistes

Oskar Lafontaine maintient que les mesures restrictives en matière du droit d’asile de 1993, qu’il avait promues de façon décisive, contribua à marginaliser les partis d’extrême-droite après leur montée rapide. Cette version de l’histoire n’est pas exacte. Le débat autour de ces restrictions a été vu par la droite comme une confirmation de leur mot d’ordre d’« Etrangers dehors », tout comme la déclaration d’Helmut Kohl que « Le navire est plein ». Cela les a encouragés à organiser des agressions xénophobes. C’est seulement après le mouvement de masse suivant les agressions de Mölln et de Solingen que l’opinion commence à basculer, poussant les Républicains [Die Republikaner, un parti d’extrême-droite fondé en 1983] sur la défensive. Par exemple, en 1992, des centaines de milliers de personnes ont participé à des chaînes de lumières dans de nombreuses villes allemandes. Die Zeit a résumé la situation à l’époque : « Le changement est venu des citoyens. Les chaînes de lumière contre la xénophobie et la violence sont en train de changer la République ». 



Quand nous considérons le développement de l’AfD, on constate encore plus clairement que l’affirmation de Lafontaine est fausse. L’immigration a été considérablement limitée depuis 2016 et pourtant la droite n’a cessé de se renforcer. Le mouvement Aufstehen ne pourra pas affaiblir l’AfD s’il évite de lutter contre toutes les formes du racisme. Une opposition claire à l’islamophobie est fondamentale à un moment où [Thilo] Sarrazin [auteur et économiste, membre du SPD], l’AfD et Pegida considèrent que tous les Musulmans sont suspects, qu’ils veulent limiter leur liberté religieuse et qu’ils déclarent que l’islam est incompatible avec « le mode de vie occidental ».

Dans le discours de certains initiateurs d’Aufstehen, c’est souvent les réfugiés qui apparaissent comme une menace, plutôt que les voyous violents de droite. Ceci est intolérable, en particulier parce qu’ils ne parlent pas des plus de mille agressions contre les réfugiés et leurs lieux d’hébergement qui ont lieu chaque année depuis 2015. C’est complètement différent de ce que disent Jeremy Corbyn ou Bernie Sanders, qui sont souvent cités en positif par Aufstehen. Il est vrai que Sanders n’est pas pour l’ouverture des frontières. Mais à la différence des initiateurs d’Aufstehen, il ne fait pas de la limitation de l’immigration le point stratégique de ses campagnes. Au contraire, celles-ci sont caractérisées par une grande empathie pour les travailleurs immigrés sans papiers, pour les besoins des réfugiés et il est contre l’exclusion des Musulmans. Sanders prend au sérieux les migrants comme des agents de la politique. Il a traversé le pays pendant des mois pour rencontrer des immigrés. Et il a été choqué par la peur et la dépression qu’il a rencontrées chez eux à cause de la tonalité de plus en plus sombre du débat actuel sur les migrations.

Quand Oskar Lafontaine prétend que sa position sur l’immigration est la même que celle de Jeremy Corbyn c’est faux également. Les partisans de l’ancien premier ministre britannique Tony Blair et du courant autour d’un des prédécesseurs de Corbyn à la tête du Parti travailliste, Ed Miliband, ont mis la pression sur Corbyn avant les élections législatives de 2017 pour qu’il défende une limitation draconienne de la libre circulation des salarié-e-s afin de regagner pour le parti ceux et celles qui ont voté pour le Brexit. Exactement comme Wagenknecht, cette droite travailliste croit qu’une politique restrictive en matière d’immigration est la clé pour regagner l’électorat ouvrier. Mais Corbyn a résisté à sa pression et a rejeté ses propositions.

4. Sans l’antiracisme il n’y aura pas de percée de la gauche. La démagogie raciste et droitière de Sarrazin, de Seehofer et de l’AfD représente un obstacle sérieux pour la croissance de la gauche et un renouveau du mouvement social

La démagogie de droite crée la division entre les Allemands et les étrangers, les Chrétiens et les Juifs, les Musulmans et les athées, les femmes et les hommes. Pour cette raison, une déclaration claire contre ces idéologies de division est aussi indispensable que la perspective de solidarité avec les luttes de classe. La dérive droitière ne peut fleurir sur le sol fertile créé par la précarisation néolibérale que si les interprétations racistes dominent. Avec leur « racisme du centre », Seehofer, Sarrazin et al confortent les démagogues de droite de l’AfD. Les idées du mouvement du dirigeant de Pegida, Lutz Bachmann, se voient confirmées à 100 pour cent par le nouveau livre de Thilo Sarrazin, OPA hostile. Comment l’islam freine le progrès et menace la société.

 Avec une ligne nationale-sociale et un mélange d’anticapitalisme supposé et racisme, l’aile néofasciste de l’AfD tente d’atteindre la classe ouvrière. Le danger d’un parti fasciste de masse a grandi depuis l’entrée de l’AfD au parlement fédéral. Cependant, une radicalisation accrue du parti sous l’influence de l’aile fasciste de Björn Höcke et Alexander Gauland pourrait faciliter la mobilisation par la gauche lors des contre-manifestations. Les campagnes de l’alliance Aufstehen gegen Rassismus (Debout contre le racism) fournissent un cadre efficace pour de telles mobilisations. La précondition en est que nous n’évitions pas la confrontation idéologique avec la droite, que nous restions fermes face à leur racisme – contre la stigmatisation des Musulmans, par exemple.

 5. L’accusation fausse de « néolibéralisme progressiste » (ou « la gauche latte macchiato ») contre Die Linke : nous n’opposons pas la lutte contre l’exploitation et celle contre l’oppression

Pour Oskar Lafontaine, Die Linke a succombé au « néolibéralisme progressiste ». Il s’insurge contre un prétendu déséquilibre selon lequel le parti ignore les inquiétudes des travailleurs : « Les droits des homosexuels ou les droits des migrants occupent de plus en plus le centre du discours de la gauche ». Il se réfère ici à la philosophe Nancy Fraser. D’autres partisans d’Aufstehen comme l’écrivain Andreas Nölke se font l’écho de cette idée quand ils prétendent que les travailleurs et les chômeurs vont vers l’AfD alors que la gauche se donne à des fantasmes cosmopolitains.

La thèse sous-jacente de la féministe américaine Fraser n’est pas basée, cependant, sur l’exemple de Die Linke, mais sur la politique néolibérale du Parti démocrate aux Etats-Unis, lequel, quand il est au pouvoir, favorise des coupes dans les budgets sociaux, les privatisations et les guerres et en même temps fait semblant d’être progressiste « en plaidant pour la diversité, le multiculturalisme et les droits des femmes » (Fraser). Lafontaine retourne cette observation contre Die Linke, qui « s’aligne plus ou moins sur la pensée économique néolibérale dominante ». Il suffit de jeter un regard rapide sur les dernières affiches électorales ou les thèmes de campagne de Die Linke pour démontrer le contraire. Les questions sociales – salaires, loyers, retraites, la ‘réforme’ Hartz IV du marché du travail – ont toujours été au centre. Les « visionnaires » d’Aufstehen ne le voient pas parce qu’ils supposent qu’une société multiculturelle et des frontières ouvertes seraient trop pour la classe ouvrière (mâle et blanche). Mais où dans cette conception sont les nombreux travailleurs et travailleuses qui s’engagent dans l’aide aux réfugié-e-s et font partie de la « culture d’accueil » ? 

C’est malhonnête de la part de Lafontaine de citer Nancy Fraser parce que la condition de l’émergence d’une « nouvelle gauche » est, selon elle, que celle-ci « lutte pour la justice sociale et l’émancipation et pour la diversité ». Pour Fraser, à la différence de Lafontaine, il s’agit d’une politique de classe basée sur la solidarité qui s’oppose à la politique néolibérale d’un point de vue de gauche et en ce faisant ne joue pas les différents groupes les uns contre les autres. Un ancien rédacteur en chef de taz [un quotidien progressiste de gauche], Daniel Bax, a bien résumé : « C’est une erreur, cependant, de jouer les supposés « déconnecté-e-s » et les « petites gens » contre les supposés « intérêts des minorités ». Car les « petites gens » et les « déconnecté-e-s » peuvent aussi appartenir à des minorités. Ceux et celles qui ont des salaires faibles ou des emplois précaires viennent souvent des familles immigrées, qui sont souvent parmi les plus pauvres. Les personnes LGBTI se trouvent aussi dans toutes les catégories de la société. Et pour les mères célibataires il est souvent important non seulement de pouvoir joindre les deux bouts financièrement mais de ne pas souffrir des discriminations. En résumé, il y a beaucoup de « petites gens » et des « déconnectés » pour lesquels l’antiracisme et une société libérée de la discrimination sont importants. »

6. Une des explications de l’attractivité du mouvement Aufstehen est l’espoir trompeur d’une possibilité d’arriver au pouvoir avec « la candidate à la chancellerie Sahra », soutenue par une nouvelle majorité de gauche au parlement fédéral

Suite à l’érosion de la social-démocratie et à l’entrée du FDP [parti de droite néolibérale] et de l’AfD au parlement après les dernières élections il n’existait plus – à la différence de 2013 – une majorité arithmétique pour le SPD, les Verts et Die Linke. La perte de l’option d’un gouvernement Rouge-Rouge-Vert a été une source de désillusion. Pour beaucoup de gens le nouveau mouvement a redonné de l’espoir en une nouvelle dynamique qui pourrait aboutir à une majorité de gauche. Cette orientation gouvernementale représente une différence stratégique centrale entre nous et Aufstehen.

Un gouvernement R-R-V supposerait un changement fondamental de direction de la part du SPD et des Verts, à moins que cela soit Die Linke qui renie ses principes. Parmi les partisans les plus connus d’Aufstehen, cependant, on trouve certains dont les opinions exprimées jusqu’à présent sont en nette contradiction avec les « lignes rouges » établies par Die Linke pour que le parti participe au gouvernement. On y trouve, par exemple, Wolfgang Streeck qui fut l’un des architectes d’Agenda 2010, et le Vert Ludger Volmer, qui joua un rôle clé dans la préparation de la décision de son parti de jurer allégeance à l’OTAN et de soutenir l’intervention dans la guerre en Kosovo. Pour une stratégie cohérente contre le néolibéralisme et la guerre, l’orientation sur une alliance R-R-V est problématique. La position sur une politique pour la paix contenue dans l’Appel est déjà considérablement plus faible que celle de Die Linke. Ainsi, il contient une référence positive à la « Bundeswehr comme une armée de défense au sein d’une communauté européenne de sécurité ». Le problème, c’est que le gouvernement allemand lui-même travaille actuellement en faveur d’un armement commun et d’une militarisation de l’UE. L’appel « Aufstehen » ne dit pas, non plus, que la Bundeswehr doit se retirer des opérations militaires à l’étranger – ce qui est la position de Die Linke – mais s’oppose seulement à de nouvelles missions.

En plus, Aufstehen envoie un message qui déjà, sous le slogan « La Gauche, cela marche », a créé des attentes qui ne pouvaient pas être satisfaites. Que sa popularité parmi les chômeurs a diminué ces dernières années en est certainement une des conséquences. Pour beaucoup de ceux-ci, l’espoir qu’en votant pour Die Linke les rapports sociaux changeraient ne s’est pas matérialisé. Car malgré un renforcement de Die Linke, la redistribution des richesses du bas vers le haut ne s’est pas arrêtée. Nous ne changeons pas la société par des majorités gouvernementales mais à travers de mobilisations dans la rue et sur les lieux de travail. L’objectif d’une politique de gauche doit donc être de renforcer la capacité de lutter plutôt que de placer nos espoirs dans des représentants politiques. Le fait est qu’Aufstehen n’est pas encore un mouvement large et ouvert. Le texte de l’Appel ne se réfère nulle part à une quelconque lutte réelle et ne fait aucun lien avec les centaines de milliers de personnes qui sont en ce moment même dans la rue contre la dérive droitière.

7. Des membres dirigeants du nouveau mouvement veulent transformer Die Linke et ainsi le désarmer politiquement

A notre avis, Aufstehen a le potentiel de conduire à une scission de Die Linke – d’une part, parce que son profil politique sur la question des migrants est contraire à celui de Die Linke, et d’autre part, parce que le rassemblement se construit en dehors des structures de Die Linke et de son processus décisionnaire interne. A l’avenir, le point d’achoppement sera le début du processus électoral pour les élections au parlement. Les candidat-e-s du mouvement se présenteront-ils et -elles sur quelle liste ? Comment Sahra Wagenknecht sera-t-elle désignée comme candidate principale ?

Le camp de Wagenknecht s’organise pour mettre la pression sur Die Linke de l’extérieur à travers le nouveau mouvement, et simultanément mène une lutte de faction dans le parti pour imposer ses positions et ses représentant-e-s. Wagenknecht a elle-même déclaré : « Si la pression est assez grande, les partis ouvriront leurs listes à nos idées et à nos camarades, ne serait-ce que pour protéger leurs propres intérêts. » Si cette OPA ne réussit pas, les partisans d’Aufstehen menacent de scissionner pour fonder un nouveau parti. « Nous voulons secouer notre parti afin de gagner des élections de nouveau et changer ce pays », a écrit, par exemple, Sevim Dagdelen, en ajoutant, « Si nous réussissons, il n’y aura pas besoin d’un nouveau parti ».

Nous considérons que la trajectoire d’Aufstehen est mauvaise parce qu’elle représente un pas vers la droite. Un tel déplacement, si elle avait lieu, désarmerait Die Linke dans le combat contre le racisme et l’AfD. Pour cette raison, nous soutenons l’orientation du comité exécutif fédéral de Die Linke qui a été adoptée le 13 août, qui appelle les adherents-e-s de Die Linke à ne pas rejoindre Aufstehen, mais à « renforcer Die Linke comme la force motrice et le point d’ancrage d’une politique de gauche et socialement juste ».

8. Alors que Sahra Wagenknecht maintient que l’explication des pertes électorales de Die Linke dans l’Est de l’Allemagne se trouve dans sa politique concernant les réfugié-e-s, presque personne ne questionne l’orientation étatiste du parti dans ces régions

Après les élections législatives, Oskar Lafontaine a développé l’argument selon lequel Die Linke avait perdu des voix chez les ouvriers et que ces pertes étaient dues à trop de « Réfugié-e-s les bienvenu-e-s » et d’antiracisme. Que cette conclusion est fausse est démontré par les chiffres suivants: Dans beaucoup d’endroits Die Linke avait progressé chez les salariés manuels et les cols blancs. Dans l’Ouest le parti a même obtenu 40 pour cent de voix de plus en total qu’en 2013. Un profil antiraciste n’y était pas un obstacle. On pourrait aussi bien affirmer que la contestation publique actuelle de Die Linke par Lafontaine et al nuit à la croissance du parti.

Le fait que à l’Est la tendance à la baisse aux élections a continué en 2017 n’est pas le résultat de la politique de Die Linke sur la question des réfugié-e-s. L’orientation de soutien à l’Etat dans l’Est l’explique beaucoup mieux. Dans le passé, les sections locales de Die Linke se sont représentées comme des défenseurs des intérêts de l’Est et n’ont pratiquement pas eu de profil basé sur une politique de classe car leur point de départ n’était pas le conflit d’intérêts entre le capital et le travail. Dans beaucoup de localités Die Linke ne paraît pas comme une force de changement fondamental. Pendant les campagnes électorales, le parti a évité de dénoncer de façon radicale les conditions existantes, se présentant avec desslogans comme « Wirstschaftkenner » (Expert économique) ou « Heimat ist dort, wo Familie ist » (On est chez soi là où se trouve la famille). Avec ce profil conformiste, Die Linke a perdu des voix, même là où il était dans l’opposition. En même temps, l’AfD a pu dévier le mécontentement social justifié en un soutien à ses politiques racistes, et se présenter comme un parti de protestation contre l’establishment. Cela ne doit pas se répéter. Aux spéculations actuelles au sujet de possibles coalitions avec la CDU, Die Linke doit répondre avec un Non catégorique. Pour certains dans le camp réformateur à l’Est, l’alliance au Bundestag de Sahra Wagenknecht et Dietmar Bartsch [les deux co-présidents du groupe parlementaire] sert de bouclier pour empêcher toute analyse des causes du déclin du parti dans ces régions.

9. L’auto-émancipation des exploité-e-s et des opprimé-e-s à travers les luttes et la construction d’un pouvoir alternatif doit être une préoccupation centrale de la gauche. Pour mieux servir cette aspiration, Die Linke doit aussi se transformer

Afin de remplir son rôle de force pour le socialisme, Die Linke doit se distinguer complètement des partis établis. Nous avons besoin d’un parti de gauche de masse qui se conçoit à la fois comme un porte-parole et un moteur des mouvements sociaux et des luttes de classe. Cela nécessite une rupture avec la fixation sur les parlements comme le champ d’action et le levier indispensable du changement social.

Déjà il y a plus de cinquante ans dans son essai Les deux âmes du socialisme, le militant américain Hal Draper distinguait un « socialisme par en-bas » émancipateur des différentes formes du « socialisme par en-haut ». Il décrivait celui-ci comme une approche selon laquelle, pour changer le monde, les opprimé-e-s confiaient leur sort à une direction savante et bienfaisante. Cette description s’applique jusqu’à aujourd’hui à la gauche social-démocrate dont le principe est : « Votez pour nous et laissez-nous vous guider vers un meilleur avenir ». Dans l’ancien bloc de l’Est nous pouvions observer une autre variante du « socialisme par en-haut » où les partis communistes agissaient au nom des travailleurs et de plus contre eux. A la fin ils étaient renversés par ceux-là même qu’ils prétendaient représenter.

Nous voulons construire Die Linke dans la tradition du “socialisme par en-bas ». Le parti ne devrait pas se donner comme objectif de simplement représenter la population, mais combattre pour une perspective solidaire à l’intérieur de la classe ouvrière et encourager la résistance. Notre tâche est de renforcer les mouvements réels et développer un profil anticapitaliste. Ces dernières années, des dizaines de milliers d’infirmier-ères ont fait grève face à la crise hospitalière. A Berlin et en Bavière, des milliers de personnes collectent des signatures sur des pétitions pour un referendum demandant davantage de personnel dans les hôpitaux. Un nombre énorme de personnes participent au mouvement Aufstehen gegen rassismuss et à d’autres initiatives antiracistes et antifascistes pour s’opposer à la démagogie de droite. Dans ces mouvements nous pouvons nous approcher des opposants sociaux-démocrates avec des propositions concrètes d’action et une politique de construction d’alliances ouvertes. Un point de cristallisation est le combat contre la droite comme, par exemple, la manifestation de masse #unteilbar (#indivisible) du 13 octobre à Berlin et bien sûr la participation active dans une alliance telle Aufstehen gegen Rassismus. Un autre pourrait être la campagne pour des logements à des prix abordables ou pour davantage de personnel dans la santé et l’aide à la personne. Nous proposerons également le soutien à de telles campagnes à ceux et celles qui adhèrent au projet Aufstehen. Nous voulons développer des initiatives existantes dans Die Linke afin de continuer à construire le parti comme une force de combat. ____________________________________________________________________

Note : Texte daté le 4 septembre 2018 et traduit en français à partir d’une version anglaise faite par un membre (bilingue allemand-anglais) de Die Linke qui vit et milite à Chemnitz (Saxe). Il est donc possible qu’une partie des arguments ait été légèrement « lost in translation » ou que certaines tournures allemandes n’aient pas été traduites correctement. Il n’engage pas les auteurs de l’original. Pour ceux qui lisent l’allemand, voici l’article source : www.marx21.de/aufstehen-kritik-sammlungsbewegung/ marx21 est un regroupement de militants et de militantes à l’intérieur de Die Linke qui existe depuis 2007. Le réseau fait partie du courant de la Gauche socialiste. La députée fédérale Christine Buchholz est membre de son comité de coordination. Ce courant publie le magazine Marx21, et organise des journées de débats annuelles, Marx Is Muss. Son site internet : www.marx21.de

13 septembre 2018

5ème Université d'Ensemble à Cap d'Agde du jeudi 1er novembre (14h) au dimanche 4 novembre (après le déjeuner)

Nul n'est censé l'ignorer : nous voici entrés dans un «monde nouveau» ! Ici, en France, aussi en Europe et partout ailleurs… Nouveaux dirigeants, formes inédites de luttes, d'échanges et d’organisation, autres règles politiques et sociales… Cette 5ème Université d'Ensemble!, la seconde en automne au bord de la Méditerranée, nous permettra d’appréhender ce qu'est réellement ce «monde nouveau». En France et dans quelques points chauds de la planète. Sans sacrifier à une nouvelle querelle des Anciens et des Modernes, nous échangerons à propos des multiples questions qui sont autant de champs de confrontation entre le «vieux» et le «neuf»… Pour explorer le monde existant ! Quels enjeux pour l'Europe ? Quel devenir pour la Catalogne, l’Espagne, l’Italie, la Grèce ? Et où va la Kanaky ? Le Moyen- Orient entre Histoire et chaos ? Le «macronisme», une mise à l'épreuve pour gauches, droites et extrêmes-droites ? Mai 68, quelle portée aujourd’hui ? La démocratie au piège du neuf anti-vieux ? Quid du féminisme à l’heure de Me too ? L'écologie, entre Nature immémoriale et nouveau paradigme de la politique ? Jeunes : parcoursup ou course d’obstacles ? Réfugié.e.s : en marche ou crève ? Racisme : est-il soluble dans l’égalité des droits ? Retraites, perte d'autonomie : le pire est-il à venir ? Et si on parlait de culture. Et, entre autres questions, de viticulture, au coeur de cette région où se tiendra notre Université ? Ce sera au cap d'Agde du 1er au 4 novembre 2018 ! Dès maintenant il est possible de s'inscrire selon les tarifs disponibles ici : https://www.ensemble-fdg.org/sites/default/files/18-06-02-v07_plaquette_uda.pdf

6 septembre 2018

Antisémitisme et antisionisme : Comment une campagne calomnieuse a infligé une sévère défaite à Jeremy Corbyn

Israël est un Etat raciste et colonial !

En Grande-Bretagne, la décision de l’instance dirigeante du parti travailliste, le National Executive Committee (NEC), d’adopter une définition dite « complète » de l’antisémitisme – celle de l’International Holocaust Remembrance Alliance (IHRA) avec des exemples dont certains très contentieux (1) – constitue un sérieux revers pour la gauche de transformation sociale, antiraciste et solidaire. C’est aussi un échec politique pour Jeremy Corbyn. Ce vote représente par la même occasion une victoire pour l’Etat colonial et raciste d’Israël et ses soutiens internationaux et une défaite pour le mouvement de solidarité avec la Palestine. Et elle ne fera rien pour lutter contre la réelle menace de l’antisémitisme véhiculé notamment par l’extrême-droite dans plusieurs pays européens. D’ailleurs, ceux et celles qui ont été les plus actifs sur le thème de « l’antisémitisme galopant » dans le parti travailliste sont notoirement absents des mobilisations qui ont lieu hebdomadairement contre les agissements violents des véritables fascistes de l’English Defence League, Britain First ou la Football Lads Alliance.

Le ‘problème’ de l’antisémitisme au sein du parti travailliste a, en réalité, été largement fabriqué de toutes pièces par les anti-Corbyn et certains groupes de pression pro-israéliens. Inutile de préciser que ces accusations souvent fantaisistes ont été relayées et amplifiées par la presse de droite, et jusqu’au prestigieux journal de ‘centre-gauche’, The Guardian. La BBC, comme toujours la voix authentique de la classe dirigeante britannique, y a joué un rôle particulièrement néfaste et malhonnête.

Le vote du NEC est censé mettre fin à la polémique – c’est au moins ce qu’espère une partie de la gauche – mais ce ne sera pas le cas, car les objectifs des ennemis de Corbyn et des ‘amis d’Israël’ sont ailleurs. Ils ne veulent rien de moins que sa démission et de réduire le mouvement de solidarité avec la Palestine au silence. D’ailleurs, leur victoire à peine acquise qu’ils commencent à critiquer la décision sous prétexte de l’addition d’un caveat disant que la définition ne doit pas être considérée comme limitant la liberté d’expression au sujet de l’Etat d’Israël ou des droits des Palestiniens. Ils reviendront donc à la charge aussi souvent qu’ils l’estiment nécessaire. La présidente du principal organisme dit ‘représentatif’ des Juifs a dit, quant à elle, que le vote doit être suivi d’« actions », c’est-à-dire de l’exclusion rapide de militants ayant enfreint la nouvelle définition et que le problème des fréquentations et des actions « antérieures » de Jeremy Corbyn doit être « adressé ». L’offensive ne s’arrêtera donc pas là. Elle ne peut être contrée par davantage de concessions.

L’ampleur et la nature de la campagne de calomnies dirigée contre Jeremy Corbyn et ses partisans, qu’on peut sans dramatiser assimiler à une chasse aux sorcières, n’a rien à voir avec la réalité de l’antisémitisme qui existe marginalement – personne ne le nie – parmi les sympathisants et même chez certains militants du parti. Celui-ci compte quand même un demi-million d’adhérents et d’adhérentes, et est aujourd’hui le plus grand parti politique d’Europe – grâce à … l’effet Corbyn.

L’étendue de cet antisémitisme n’est pas mesurable, mais elle est certainement moindre que celui qui existe parmi les sympathisants de droite et bien sûr chez les voyous d’extrême-droite qui eux aussi participent à la campagne anti-Corbyn, qu’ils traitent de « communiste », d’« ami des terroristes irlandais et islamistes » et d’« islamiste ». Pour les fachos, pouvoir en plus traiter Corbyn d’ « antisémite » est une façon de rajouter habilement à la confusion et de faire diversion. Bien entendu, les ennemis de droite ou de « gauche » de Corbyn ne s’intéressent absolument pas à l’antisémitisme de ces gens-là. Pour certains, Corbyn lui-même serait un antisémite patenté, voire même un « révisionniste », et ses partisans et alliés (à l’extrême-gauche notamment) animés par une « soif de vengeance » contre les Juifs. Le mensonge est énorme et doit être dénoncé pour ce qu’il est. Corbyn doit être défendu sans ambiguïté, quelques soient les critiques qu’on peut formuler à son égard par ailleurs.

Le vote du NEC est donc une victoire pour la droite revancharde du parti, particulièrement puissante et même largement majoritaire dans le groupe parlementaire. Cette droite n’a jamais accepté le résultat du vote des militants qui a conduit Corbyn à la tête du parti. Elle cherche une stratégie, entre ceux-celles qui prônent ouvertement une scission pour former un nouveau parti centriste et d’autres qui préfèrent travailler en sous-marin à mettre des bâtons dans les roues du leader et de son équipe (les deux ne sont pas incompatibles, d’ailleurs, car tout est une question de timing et de rapport de forces). Depuis quelques semaines les attaques contre Corbyn de la part de députés travaillistes de droite sont devenues de plus en plus hystériques. Ainsi, Frank Field a décidé de démissionner du groupe parlementaire pour protester contre le « racisme » qui gangrènerait le parti. Sauf que M. Field est depuis longtemps partisan d’un contrôle stricte de l’immigration et s’est vanté de son amitié avec le feu (et pas regretté) démagogue raciste et ancien ministre conservateur, Enoch Powell.

La députée travailliste (et juive) Margaret Hodge a traité son leader de « putain de raciste et antisémite » (dans le texte « fucking racist ») et a comparé les quelques insultes qu’elle a reçues de militants travaillistes avec le traitement réservé à son père par les Nazis. Gordon Brown, qui est intervenu dans le débat peu avant la réunion du NEC pour peser dans la balance, s’est distingué, alors qu’il était premier ministre, par son soutien au mot d’ordre de ‘British jobs for British workers’ (‘des emplois britanniques pour des salariés britanniques’). Quant à Tony Blair, aucun commentaire n’est vraiment nécessaire. Ces exemples donnent la mesure de l’hypocrisie des droitiers du parti et démontrent que leur vrai but n’est pas de combattre le racisme mais d’abattre Corbyn, et par la même occasion neutraliser, ou pourquoi pas criminaliser la solidarité avec la Palestine et notamment la campagne BDS.

La gauche est également divisée entre ceux-celles qui militent pour une ligne claire et audacieuse et sont souvent très actifs-ves sur le terrain des élections locales et, dans les meilleurs des cas, dans le mouvement social, d’une part, et d’autre part des ‘réalistes’ qui mettent l’unité du parti avant tout et sont prêt-e-s à faire des concessions face à l’offensive de la droite. Beaucoup de militants ‘ordinaires’ hésitent visiblement entre ces deux stratégies. Mais c’est la conversion au ‘réalisme’ de membres influents de la gauche, comme Jon Lansman, le fondateur de Momentum (un mouvement dynamique mais aux contours un peu « gazeux » formé pour faire élire puis soutenir Corbyn) ou John McDonnell, le porte-parole pour les affaires économiques, qui a fait pencher la balance.

A contrario, des personnalités comme le cinéaste Ken Loach et l’auteur Tariq Ali, ainsi que les différentes forces de la gauche radicale extérieures au parti, comme le Socialist Workers Party (SWP) ou Counterfire, ont tenté jusqu’au dernier moment de tenir la ligne. Les convictions personnelles de Corbyn lui-même sont claires mais en dernière analyse il considère, lui aussi, que l’unité du parti est la condition d’une prochaine victoire aux urnes. Représentant de la poussée des idées de gauche et de la soif de politique notamment parmi la jeunesse, tout comme Bernie Sanders aux Etats-Unis ou J-L Mélenchon en France, il reste avant tout un travailliste ‘traditionnel’ partisan de la voie parlementaire (mais très lié au mouvement social, ce qui a fait sa force dans un premier temps). La grande faiblesse de la gauche travailliste a toujours été de plier en dernière instance devant les pressions de la droite – certains se souviendront de la capitulation de l’idole de la gauche et grand ‘pacifiste’, Aneurin Bevan, dans les années 1950, quand il s’est converti à la force de dissuasion nucléaire britannique – et de rechercher la respectabilité aux yeux des grands patrons de la presse censés être capables de faire gagner ou perdre des élections.

Corbyn lui-même a dû, entre autres, accepter le renouvellement de la flotte de sous-marins nucléaires équipés de missiles Trident, alors que l’abandon de cette force de frappe faisait partie de son programme et était particulièrement populaire parmi les militants. Il a également été plus que frileux sur la question de l’indépendance de l’Ecosse. De toutes les façons, les pressions sur lui sont énormes, comme nous avons vu dernièrement quand, à quelques jours du vote du NEC, des dirigeants syndicaux et des poids lourds de la gauche du parti se sont prononcés pour l’adoption de la définition « complète » de l’IHRA. L’isolement de Corbyn est tel que, lors de la réunion du NEC, il lui était impossible d'ajouter un amendement pour défendre la liberté d’expression au sujet de la nature raciste de l’Etat d’Israël, ce qui signifie qu’il a été lâché par une partie de ses propres soutiens. A la base du parti, cependant, Corbyn reste extrêmement populaire et paradoxalement, malgré le flot continu d’articles, d’entretiens et de petites phrases assassines contre lui dans les médias, les sondages continuent à lui être relativement favorables, face il est vrai à une Theresa May maladroite et embourbée dans ses contradictions et les négociations sans fin sur le Brexit.

Quid, donc, de la « communauté juive » en Grande-Bretagne ? Elle est ancienne, mais majoritairement composée des descendants des réfugiés des pogroms de la fin du 19ème siècle dans la Russie tsariste et en Europe de l’Est. Il est évidemment impossible de généraliser, car elle ne forme pas un bloc homogène, que cela soit sur le plan politique, social ou religieux. Il est probable que certains Juifs aient été influencés par la campagne contre Corbyn et personne ne doit minimiser ni leurs peurs ni la réalité de l’antisémitisme. Mais quand un ancien Grand Rabbin, Jonathan (Lord) Sacks, un homme de droite, compare Corbyn – qu’il accuse d’être un ami du Hamas et de Hezbollah – à Enoch Powell, prétend que beaucoup de Juifs pensent quitter le pays et que les travaillistes risquent de provoquer une nouvelle vague d’antisémitisme, et dit qu’il ne connaît aucun moment depuis 1656 ( !) quand les Juifs s’inquiétaient autant pour leurs enfants, sa mauvaise foi saute aux yeux.

Corbyn est également critiqué par le Board of Deputies of British Jews, qui, comme le CRIF en France, prétend parler au nom de toute la « communauté ». En réalité, c’est un organisme qui représente uniquement des synagogues et pas plus de la moitié d’entre elles (d’autres courants religieux sont indépendants dont certains sont très hostiles à l’Etat d’Israël). Le Jewish Leadership Council, quant à lui, a rondement critiqué Corbyn après le vote du NEC pour l’amendement « honteux » qu’il a présenté sans succès, l’accusant de vouloir saboter la décision. Cet establishment juif très lié à celui de l’Etat d’Israël, à l’ambassade israélien et aux diverses officines sionistes (sans « complotisme » aucun), parle au mieux pour une partie de la population juive du pays – et probablement la partie la plus conservatrice.   

Il existe une toute autre tradition – celle des Juifs qui se sont battus contre l’antisémitisme qui s’est développé à la fin du 19ème siècle et a été encouragé notamment par l’aile droite impérialiste du parti conservateur. Beaucoup ont rejoint les rangs de la gauche et plus particulièrement du parti communiste, et beaucoup de leurs enfants militent aujourd’hui au parti travailliste ou à l’extrême-gauche. On se souvient toujours de la Bataille de Cable Street à Londres en 1936 quand une alliance de résidents juifs et non-juifs et de militants communistes a physiquement empêché les fascistes en chemises noires du mouvement d’Oswald Mosley de marcher dans le quartier juif. Cela reste un symbole et une fierté pour le mouvement antifasciste d’aujourd’hui. Dans le mouvement ouvrier contemporain, il existe des associations ayant des positions diverses. Ainsi on en trouve qui sont hostiles à Corbyn et pro-israéliennes, comme le Jewish Labour Movement (fondé en 1903 sous le nom de Poale Zion) et d’autres franchement antisionistes et opposées à l’adoption de la définition « complète » de l’antisémitisme (Jewish Socialists’ Movement, Jewish Voice for Labour …). La devise du collectif Free Speech on Israel est « Des Juifs et des amis qui disent que l’antisionisme n’est pas l’antisémitisme ». Et bien sûr, comme en France et ailleurs, beaucoup de militants de la Palestine Solidarity Campaign et de la campagne BDS sont juifs. Quant aux Labour Friends of Israel, son nom ne laisse pas de place pour l’ambiguïté - il s’agit d’un groupe de parlementaires travaillistes, pour l’essentiel sionistes (juifs et non-juifs).

Ainsi, présenter la polémique actuelle comme s’il s’agissait de ‘Corbyn contre les Juifs’ et parler, comme l’a fait par exemple le journal Libération, de la « communauté juive travailliste » est une véritable travestie des faits. Enfin, il est important de souligner la portée internationale de cette confrontation. Dans de nombreux pays, dont la France, la campagne de boycott d’Israël est menacée d’interdiction. En Israël, Netanyahu et les sionistes d'extrême-droite n'ont pas hésité à soutenir publiquement la campagne honteuse contre Corbyn, alors que le groupe de députés arabes au Knesset a publié une excellente déclaration pour le soutenir. Si le résultat est un revers pour la gauche britannique, c’est un désastre de plus pour les Palestiniens. La violence de l’attaque dans les médias et de la part des députés anti-Corbyn et le résultat qu’elle a obtenu a été un choc pour la gauche. Il est difficile de prédire la suite. Mais une chose est certaine : la gauche, et Corbyn lui-même, ne se redressera qu’à condition de ne rien céder sur la solidarité plus nécessaire que jamais avec la Palestine et le droit non seulement de ‘critiquer’ Israël mais de dire la vérité sur cet Etat colonial et raciste. Le NEC et plus encore le groupe parlementaire du Labour sont actuellement verrouillés à moins d’une révolte massive des sections locales contre les sortants et sortantes. Mais l’horizon de la gauche de transformation ne peut se limiter à ce qui se passe dans le parti travailliste. La riposte doit passer par un renouveau de l’activisme dans et en dehors du parti travailliste, dans les syndicats, dans les quartiers - et dans l’unité.













(1) Selon l’IHRA, des manifestations d’antisémitisme « pourraient » inclure le fait de « viser l’Etat d’Israël, conçu comme une collectivité juive ». Parmi les exemples on trouve : - « Nier au peuple juif leur droit à l’auto-détermination en prétendant, par exemple, que l’existence de l’Etat d’Israël est un projet raciste » - « Le deux-poids, deux mesures en exigeant à l’Etat d’Israël un comportement qu’on n’attend ou qu’on n’exige pas de toute autre nation démocratique » - « Etablir des comparaisons entre la politique israélienne contemporaine et celle des Nazis »