25 septembre 2009

CONTRE L’ISLAMOPHOBIE

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Une contribution de Colin Falconer et Marie Geaugey (septembre 2009)

Cet article est une version revue et corrigée de celui que nous avons déjà publié sur ce site. Il paraît dans le numéro 1 de la revue Marxistes (disponible auprès de nos militants ainsi qu'à la librairie Résistances). Nos lecteurs - at particulièrement les membres d'associations antiracistes et anti-impérialistes, musulmanes ou pas - sont invités à le faire circuler et à le publier sur leur site, en incluant un lien à ce blog.

La société et la scène politique, en France et dans le reste de l’Europe, sont gangrenées par une nouvelle forme de racisme, un racisme socialement accepté, « progressiste », qui se réclame des libertés individuelles et du féminisme … et qui justifie la fermeture des portes de l’école publique, la ségrégation à l’embauche, les licenciements arbitraires, les agressions verbales et physiques des femmes voilées.

L'islamophobie, une simple critique de la religion ?

Le concept d’ « islamophobie » est souvent contesté par des intellectuels qui proclament fièrement leur allergie à l’islam en tant que religion, tandis que d’autres se disent opposés seulement à l’« islamisme ». Ils se posent en champions de la civilisation occidentale, dont les valeurs « éclairées » seraient menacées par celles d’un monde arabo-musulman caractérisé comme fermé et rétrograde. D’autres, plus subtiles, sont favorables à l’émergence d’un islam « moderne » ou européanisé. Ils minimisent l’oppression des femmes et l’homophobie en France ou aux États-Unis, et ils traitent les musulmans comme presque génétiquement antisémites, comme si la haine des Juifs n’était pas un phénomène historiquement européen et chrétien.

Cet exemple anonyme pris sur le blog Rue89 en est assez typique :

Sur le mot « islamophobie », nous sommes également en profond désaccord : c'est un mot qui a été inventé par les Frères musulmans pour empêcher toute critique de l'islam. Or, la critique de la religion (de TOUTES les religions) est parfaitement légale en occident - en France c'est quasiment un sport national et on adore « bouffer du curé ». Ce qui nous semble inquiétant, à nous occidentaux, c'est que certains musulmans exigent un traitement particulier et considèrent toute mise en cause de l'islam comme du « racisme ». C'est stupide : l'islam n'est pas une « race », il y a des musulmans de toutes les couleurs.

Il est facile de démontrer les failles dans ces arguments. Croire qu’un mot a été introduit dans le vocabulaire dans un but précis fait penser aux théories conspirationnistes chères aux néoconservateurs. En l’occurrence, il s’agit de dénoncer le rôle diabolique des Frères Musulmans, qui, comme les Francs-Maçons pour certains ou l'Opus Dei pour d’autres, exerceraient un pouvoir occulte, entre leur « manipulation » des lycéennes voilées et leur « infiltration » du mouvement altermondialiste.

Idem, l’idée que tout ce que font ces courageux intellectuels est de « critiquer la religion ». Le total cumulé des brûlots antimusulmans, ‘exposés’ journalistiques, caricatures, mensonges, ignorances délibérées, obsessions sécuritaires, généralisations abusives, exploitation malhonnête de faits divers, propagande des partis radicaux de droite, ‘bavures’ verbales ... ne constituent pas une critique de la religion mais une islamophobie généralisée.

L'islamophobie, un nouveau racisme

Nous y trouvons également d’autres idées extraites des poubelles de l’extrême-droite – en particulier celle que les victimes sont des nantis (« ils ont de la chance d’habiter en occident ») et en plus responsables de ce qui leur arrive (en exigeant « un traitement particulier »). Tout comme les Noirs qui auraient un « complexe de persécution ».

Enfin, est évoquée comme preuve suprême la révélation que l’islamophobie n’est pas du racisme puisque « l’islam n’est pas une race ». Comme si ceux qui s’attaquent aux musulmans per se ne s’attaquaient pas aussi aux Arabes (ainsi qu’aux Noirs, aux homosexuels et aux Roms). Il suffit pour le comprendre de constater un simple fait divers comme celui qui s’est passé à Toul en août 2009 quand trois skinheads ont peint sur le mur d’une mosquée le slogan très explicite « Assez des bougnoules ».

L’explosion d’articles et de discours au sujet de la « menace islamiste » a deux effets complémentaires : elle crée une ambiance anti-musulmane spécifique, que nous voyons à travers l’opposition au port du voile et à la construction de mosquées, ainsi que les profanations de tombes et de mosquées – et elle renforce le racisme anti-arabe ‘ordinaire’. Le racisme culturel, plus accepté socialement que le racisme biologique, le renforce en lui donnant une nouvelle légitimité. Il suffit d’observer l’évolution des arguments électoraux de partis d’extrême-droite comme ceux de De Villiers : celui-ci ne parle presque plus du danger pour la France que représentent les Arabes. Il parle de l’identité française menacée par l’Islam. Question : A-t-il abandonné son racisme traditionnel et « biologique », ou a-t-il trouvé un moyen de s’en réclamer publiquement en restant « politiquement correct » ?

On peut toujours ironiser, ce n’est pas parce qu’un mot est imparfait que la réalité derrière lui n’existe pas. Certes, il n’y a pas de « race musulmane », mais il n’y a pas non plus de « race arabe » ni de « race européenne ». Nous savons que les races n’existent pas, alors que le racisme est bien réel. Mais les racistes se fichent de la différence entre un musulman et un Arabe, un Iranien, un Kurde, un Pakistanais ou un Sénégalais – ils sont de toute façon « pas comme nous ».

l'islamophobie, au nom des droits des femmes ?

Pendant que le concept même d’ « islamophobie » est nié, il rassemble derrière lui la quasi-totalité des pouvoirs politiques. L’islamophobie est un outil aux mains de la classe dirigeante qui permet de recréer un « ennemi de l’intérieur » allié à une « menace étrangère ». Principal argument de l’extrême-droite, l’islamophobie fait aussi partie du programme politique de la droite au pouvoir. Dans un contexte ultra-sécuritaire où des mesures liberticides sont prises, l’interdiction de se voiler à l’école (loi du 15 mars 2004) ouvre la porte à de multiples dérives. La dernière consistant en une commission d’enquête et un tapage médiatique concernant les quelques 300 femmes en France portant la burqa.

Alors que la crise jette toujours plus de travailleurs au chômage, que la précarité touche de plus en plus de secteurs, que 80% des 3,4 millions de travailleurs pauvres en France sont des femmes, le gouvernement de Sarkozy attire notre attention sur le danger que représentent ces femmes « trop » couvertes pour les droits des femmes, pour la sécurité de tous, pour la cohésion et la bonne entente des français entre eux. La stratégie consistant à faire passer le projet de nuire à la liberté de ces femmes de se vêtir comme elles l’entendent pour un acte en faveur de la Liberté en général.

Imposer le ‘modèle républicain français’ hérité du combat de la bourgeoisie contre l'Église catholique ne sert pas à lutter contre le ‘communautarisme’ : son principal effet est de renforcer le racisme et le sentiment d’exclusion de populations déjà discriminées. Contrairement à ce que certains intellectuels, y compris de gauche, laissent entendre, combattre l’islamophobie ne signifie pas « être fasciné par la dictature de la charia », cela signifie reconnaître le droit des femmes de décider elles-mêmes de porter ou non le voile.

L'islamophobie justifie les politiques coloniales

L’utilisation politique de l’islamophobie par les classes dirigeantes justifie les entreprises coloniales sous prétexte de combat contre « l’islamisme »… C’est au nom du combat contre des « obscurantistes musulmans » que se perpétuent les occupations de l'Irak, de l’Afghanistan, et plus récemment de Somalie. La France maintient des troupes en Afghanistan et vient de rejoindre le commandement militaire de l’OTAN.

A gauche, le refus de soutenir la résistance palestinienne se donne comme prétexte le refus de l’islamisme. Les partis palestiniens qui se battent contre l’occupation sioniste sont dénoncés dans les médias occidentaux pour leur « fanatisme » religieux. On prétend refuser le terrorisme musulman, et l’on soutient le terrorisme de l'État sioniste. Cette manipulation est rendue possible par la méconnaissance de l’autre volontairement entretenue : les frontières entre Islam, islamisme, extrémisme, terrorisme sont assez floues dans les médias, véritables relais de la propagande gouvernementale. Combattre cette propagande islamophobe, c’est combattre le racisme et les fondements idéologiques du colonialisme.

La cécité de la gauche française est assez stupéfiante, y compris pour une partie de la gauche radicale. C’est le député communiste André Gerin qui a initié le « débat » sur l’opportunité d’interdire le port de la burqa. Même des anti-racistes sincères laissent agir l'État quand il s’agit de réprimer l’Islam, comme ces militants qui s’opposent à l’exclusion des enfants sans-papiers de l’école mais ne trouvent rien à dire quand on exclut des filles de l’école pour cause de port du voile. L’islamophobie est actuellement entre les mains des classes dirigeantes et du gouvernement un outil efficace pour justifier une politique liberticide et raciste à l’intérieur, et une politique coloniale à l’échelle internationale. Et l’efficacité de cet outil est renforcée par l’absence presque totale du débat des partis d’opposition.

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Et en supplément, cet article d'Henri Goldman sur la tendance croissante d' interdire le voile dans les écoles en Belgique : Voile islamique : la curée

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