14 octobre 2009

Afrique : l'impérialisme français tisse sa toile en proposant 50 dollars à de jeunes Somaliens pour suivre un stage d'entraînement militaire

***
/.../ Efflanqués dans leurs uniformes, ils répètent, au sixième jour, les exercices avec une gaucherie d'adolescent. La plupart sont très jeunes. Selon les militaires français, quelques-uns ont une expérience des milices, mais les compétences de tous sont "basiques". Sélectionnés sous le couvert de l'Amisom, ils sont issus de clans proches de Cheick Chariff. Arrivés sans aucun bagage, ils ont été vêtus et équipés sur place. Parmi eux, les services de santé ont découvert des blessés par balles et des malades, atteints de gale ou de tuberculose.

[Pendant qu'on cause de l'affaire Frédéric Mitterrand et de l'ascension miraculeuse du fils Sarkozy, le gouvernement met en oeuvre sa politique. La liste de mesures réactionnaires - voire choquante sur le plan moral (qui proteste contre la libéralisation des jeux en ligne ?) - est trop longue à énumérer. Mais chacun se rend compte que cela ne va pas dans le sens d'une amélioration des conditions de vie de la majorité des Français. Des coupes bugétaires, de nouveaux médicaments non-remboursés, forfait hospitalier en hausse, une hausee inédite des impôts locaux, sans parler des licenciements et des suicides au travail. A l'étranger, le très atlantiste Pierre Lellouche aux Affaires Européennes tente de faire aligner la politique militaire de l'UE sur celle des Etats-Unis, comme témoigne ce reportage.]

En plein désert djiboutien, la France entraîne en toute discrétion des soldats somaliens LE MONDE, le 13 octobre 2009

Djibouti Envoyée spéciale

Super, Ahmed !" Les encouragements de l'instructeur s'adressent à un grand type dégingandé qui vient de réussir le pas réglementaire après plusieurs tentatives. En plein désert djiboutien, ce dimanche 11 octobre, des dizaines de Somaliens défilent, manipulent leur kalachnikov, chantent au pas, encadrés par les militaires français du 5e régiment interarmes d'outre-mer. Une rangée de tentes sans climatisation, quelques camions, de simples pierres blanches alignées au sol pour délimiter les terrains d'entraînement ou les zones de prière de la mosquée : le camp français de formation "Mariam" a été installé dans la discrétion en juillet sur le territoire de Djibouti, entre le golfe de Tadjourah et la frontière somalienne, située à moins de 30 kilomètres à vol d'oiseau. Au mât, trois drapeaux sont hissés chaque matin côte à côte : somalien, djiboutien, français.

Ici sont arrivées de Somalie, le 28 septembre, 350 nouvelles recrues du bataillon que la France s'est engagée à former pour le gouvernement fédéral de transition (GFT) de Cheikh Charif Cheikh Ahmed, soutenu par l'ONU et les Occidentaux dans sa lutte contre les mouvements islamistes, notamment les groupes Al-Chabab ("Jeunesse") et Hizbul Islam (le parti islamique).

Paris, par la voix de Pierre Lellouche, secrétaire d'Etat aux affaires européennes, venu à Djibouti les 10 et 11 octobre, veut convaincre les Européens de s'engager plus avant.

Ahmed et ses compagnons ne sont pas les premiers venus au camp Mariam. Entre août et septembre, l'armée a déjà formé 150 Somaliens. Djibouti, de son côté, a instruit 500 soldats. Ces premières recrues, depuis, ont été rassemblées. Elles se trouvent toujours sur le sol djiboutien. Les conditions de leur retour à Mogadiscio auprès du GFT ne semblent pas encore réunies : ne sont garantis ni la distribution de leurs soldes - 150 dollars par mois -, qui devraient être versées par les Américains, ni le contrôle de leurs armes, qui doivent leur être distribuées via la force de l'Union africaine en Somalie (Amisom). Deux autres pays ont, à ce jour, instruit des soldats somaliens : l'Ouganda (600) et, selon certaines sources, les Etats-Unis (500).

Efflanqués dans leurs uniformes, ils répètent, au sixième jour, les exercices avec une gaucherie d'adolescent. La plupart sont très jeunes. Selon les militaires français, quelques-uns ont une expérience des milices, mais les compétences de tous sont "basiques". Sélectionnés sous le couvert de l'Amisom, ils sont issus de clans proches de Cheick Chariff. Arrivés sans aucun bagage, ils ont été vêtus et équipés sur place. Parmi eux, les services de santé ont découvert des blessés par balles et des malades, atteints de gale ou de tuberculose.

Certains ont été aussitôt renvoyés à Mogadiscio, l'un parce qu'il était borgne, les autres car ils étaient manifestement âgés de moins de 18 ans, les derniers parce que les services de renseignement, soucieux d'éviter l'infiltration d'éléments Al-Chabab, les ont jugés douteux. "Leur principale motivation est financière, explique le colonel Frédéric Gauthier, commandant du camp, on leur a dit qu'ils toucheraient 50 dollars pour ce stage. Ils espèrent plus d'argent quand ils seront de retour à Mogadiscio. " Pour ces six semaines dans ce coin de désert, la France débourse 3 millions d'euros. Le but est modeste : apprendre à tirer, créer un embryon d'esprit de corps, transmettre les bases du droit international de la guerre. A l'issue, "ils sauront se comporter en soldat de base, mais n'auront pas de capacités offensives ou défensives dans le cadre d'opérations ", précise le colonel Gauthier.

Le succès de l'opération est plus qu'aléatoire, reconnaissent les parties prenantes. "Nous savons très bien que les types peuvent disparaître dans la nature une fois rentrés à Mogadiscio", admet M. Lellouche. Mais la décision politique de soutenir le GFT est prise, et la feuille de route fixée par l'ONU : soutenir le gouvernement de transition, appuyer financièrement l'Amisom, participer à la constitution de forces nationales de sécurité somaliennes, armée et police.

La France suggère que soient ainsi formés 2 000 à 3 000 soldats somaliens. "Le succès de l'opération européenne anti-piraterie Atalante menée dans le golfe d'Aden et au large des côtes somaliennes ne peut être complet si nous n'agissons pas sur la terre qui produit les pirates, plaide M. Lellouche. Il faut franchir un pas supplémentaire en Somalie pour consolider l'effort maritime engagé contre la piraterie et agir contre le terrorisme."

Dileita Mohamed Dileita, le premier ministre djiboutien, conviendra lui aussi devant nous que "la plupart des militaires que nous formons et à qui nous donnons des armes peuvent du jour au lendemain partir avec les rebelles". Mais, selon lui, "le fait que la communauté internationale s'intéresse à la Somalie va donner quelque chose. Nous ne devons pas nous décourager". L'instruction d'un embryon d'armée somalienne va de pair avec une autre initiative, régionale celle-ci : la formation de gardes-côtes nationaux dans la zone. Financé par le Japon et l'Union européenne (UE), un centre, basé à Djibouti, avec le soutien du Kenya, d'Oman, de la Tanzanie, mais aussi des provinces du Somaliland et du Puntland, ouvrira en janvier 2010.

Menacé au sud par le chaos somalien, qui pousse des dizaines de milliers de réfugiés vers son territoire, engagé au nord dans un conflit avec l'Erythrée, et inquiet d'une implosion du Yémen, Djibouti compte sur la France pour mobiliser l'Europe. "Les partenaires européens ne seront pas de trop", dit Mahmoud Ali Youssouf, ministre des affaires étrangères.

Au-delà des 500 premiers soldats formés, Paris entend cependant "partager le fardeau". Le ministre de la défense, Hervé Morin l'a demandé le 6 octobre à la présidence suédoise de l'UE. M. Lellouche, qui a fait venir les ambassadeurs du comité politique et de sécurité de l'UE au camp "Mariam", dimanche 11, leur a réclamé une contribution en formateurs et en interprètes. Il a reçu un accueil circonspect."Pour la première fois, les Européens peuvent prendre eux-mêmes la décision de s'engager dans une zone lointaine qui concerne leurs intérêts", défend-il. Certains pays ont fait part de leur volonté de participer à l'initiative, notamment l'Allemagne, l'Autriche, la Hongrie, la Pologne et l'Espagne.

Nathalie Guibert
Article paru dans l'édition du 14.10.09

Aucun commentaire: