7 novembre 2009

Chris Harman 1942-2009









Intellectuel en grande partie autodidacte, Harman a récemment écrit cette analyse de la crise, La crise dans les années 1930 et aujourd'hui

Chris Harman est mort. Je n'arrive pas à le croire. Je l'ai connu en 1967 quand nous étions tous les deux étudiants à la London School of Economics (lui, un peu plus âgé que moi et déjà un formidable débatteur qu'on écoutait toujours avec beaucoup de respect). Je l'ai entendu pour la dernière fois en juillet de cette année à l'université d'été du Socialist Workers Party (dont il était un des dirigeants) à Londres. Entre temps, pendant plus de quarante ans j'ai lu assidûment chacun de ces articles, sauf je dois l'admettre quelques uns des plus difficiles (pour moi) sur l'évolution de l'économie marxiste. J'ai énormément appris en lisant ses ouvrages historiques et analytiques, sur les capitalismes d'Etat de l'Europe de l'Est, l'échec de la révolution allemande dans les années 1920, Mai '68, l'échec de la révolution russe et sa magistrale et très accessible histoire du monde (eh oui !). Il était capable de maîtriser n'importe quel sujet, de l'origine de la famille à la baisse du taux de profit, dès qu'il décidait que cela pouvait aider la construction du parti révolutionnaire dont les travailleurs ont besoin pour se débarrasser du système capitaliste. Son intervention dans le débat au sein des International Socialists à la fin des années soixante sur le rôle du parti révolutionnaire et le centralisme démocratique a été décisive. Son article Le prophète et le prolétariat (publié en français en 1995 par Socialisme International dans une brochure intitulée Islamisme et révolution), a eu un grand rétentissement, et lui a valu (et à nous qui le vendions) des attaques haineuses de la part d'une partie de la gauche laïcarde et "républicaine" - j'en suis personnellement très fier - qui n'hésitait pas à déformer ses propos. Qui d'autre aurait pu avoir une telle production intellectuelle sans avoir un confortable poste d'universitaire, tout en assurant la sortie hebdomadaire du journal Socialist Worker dont il était rédacteur en chef pendant deux décennies ? Au revoir, Chris et un grand merci. La lutte continue !

Je publie ici un bel hommage à Chris par John Mullen


« Le socialisme c’est le pouvoir aux travailleurs »

Chris Harman, un des dirigeants du Socialist Workers Party britannique, orateur et théoricien hors pair, est décédé vendredi soir au Caire, où il intervenait dans un congrès de socialistes révolutionnaires. Même si je l’ai souvent vu parler à des réunions et des congrès, je ne connaissais pas Chris personnellement. Alors tout en exprimant mes condoléances à sa compagne et à sa famille, je vais ici présenter pour les lecteurs français, qui le connaissent peu, la contribution indispensable qu’a faite Harman à la compréhension marxiste du monde et à la construction des luttes des travailleurs.

Expliquer le marxisme en des mots simples

Aussi bien en tant qu’orateur qu’en tant qu’écrivain, Harman savait expliquer des idées complexes en utilisant des mots simples. Son court livre Qu’est-ce que le marxisme ? est une des meilleures introductions aux idées marxistes.

Bien évidemment, il explique aussi dans ce livre pourquoi il considère que l’URSS de Staline à Gorbatchev, le Cuba de Castro et la Chine de Mao contenaient exactement zéro pour cent de socialisme. Le projet de Harman et de ses camarades est de remettre au centre du marxisme l’idée que le socialisme c’est seulement quand les travailleurs décident de façon démocratique ce qui va être produit et comment. Ce contrôle par en bas étant absent dans les pays cités, on est obligé de les considérer comme un nouveau type de capitalisme, le capitalisme d’Etat. Le capitalisme d’Etat tout comme le capitalisme traditionnel sacrifie les intérêts et les vies des travailleurs à la priorité centrale qui est l’accumulation du capital. Mais là où dans le capitalisme traditionnel c’est la concurrence entre les entreprises qui est le moteur de cette exploitation, pour le capitalisme d’Etat c’est la concurrence militaire internationale qui oblige les dirigeants russes, cubains etc. à choisir – écraser leurs travailleurs pour faire concurrence, ou œuvrer pour une révolution par en bas partout dans le monde. Nous savons l’option qu’ils ont préférée.

Tirer les leçons des révolutions du passé

Vouloir réhabiliter l’idée d’une révolution socialiste qui pourrait libérer l’humanité signifiait pour Harman qu’il fallait scruter en détail, sans aucun tabou, les expériences révolutionnaires du passé, et en tirer toutes les leçons. Sa brochure Pourquoi la défaite de la Révolution russe éditée par Socialisme International explique en quelques dizaines de pages comment la révolution communiste a été écrasée par Staline, et, avant tout, pourquoi cette défaite n’avait rien d’une dégénérescence inévitable. Pour que le stalinisme gagne, il a fallu près de 15 ans de combats et Staline a dû tuer la quasi-totalité de la génération des révolutionnaires de 1917 (et souvent leurs familles aussi).

Staline n’a pas écrasé la révolution seulement à cause de sa personnalité maléfique. Une des raisons fondamentales de sa victoire a été la défaite de la Révolution en Allemagne, pays bien plus industrialisé, bien plus riche, et qui aurait pu fournir la technologie et les travailleurs pour maintenir la révolution russe en vie. Dans son livre Allemagne 1918-23, la révolution perdue Harman retrace les évènements et tire les leçons. Surtout il démontre que c’est la nature du parti révolutionnaire démocratique, implanté sur les lieux de travail et clair sur la théorie et la stratégie, qui détermine la victoire ou la défaite dans des situations de crise politique aigüe. On peut trouver le livre en ligne en français. Malheureusement, il n’a jamais été édité en librairie en français.

La France en 1968 n’a pas connu de révolution, mais une situation où les prémisses d’une vraie insurrection étaient présentes. Qui plus est, la France en 1968 est un pays moderne, et les leçons de l’explosion sociale sont donc particulièrement cruciales pour des anticapitalistes d’aujourd’hui.

Dans son livre 1968 : quand la France prit feu, Harman analyse en détail les possibilités de cette situation, et comment les directions syndicales et la direction du PCF ont tout fait pour étouffer le potentiel révolutionnaire de la situation.

Comprendre la folie de l’économie capitaliste

Mais pour défendre le marxisme révolutionnaire, Harman n’a pas seulement écrit des livres d’histoire. Pour répondre à ceux qui disent que le capitalisme s’était tellement transformé que l’analyse marxiste était dépassée, Harman a beaucoup écrit sur l’économie, et surtout sur les formes modernes de l’impérialisme. Dans sa brochure Etat et Capital, publiée par Socialisme International en 1997, il s’attaque à l’explication des crises modernes.

Tout récemment encore, en 2009, dans une brochure La crise dans les années trente et aujourd’hui (publiée par l’Association des Marxistes Unitaires et disponible sur le site web du NPA - voir ci-dessus), Harman applique son analyse à la toute nouvelle crise économique qui sème la misère partout dans le monde. Il montre l’espoir de nouvelles révoltes de masse.

S’opposer à l’islamophobie

Trois autres débats importants pour les anticapitalistes ont été l’objet d’écrits de Harman. Tout d’abord le débat concernant la religion. Le 11 septembre a renforcé l’islamophobie en Occident, et une bonne partie de la gauche a préféré applaudir plutôt que s’opposer à la discrimination anti-musulmane. En France, l’extrême gauche s’est montrée dans sa quasi-totalité incapable de riposter à l’islamophobie. L’excuse a été une analyse simpliste sur la religion comme une conspiration maléfique pour manipuler les travailleurs – « l’opium du peuple ». Le courant Socialisme International a toujours souligné que, si la religion peut être l’opium, elle peut aussi être pour des travailleurs opprimés « l’âme dans un monde sans âme ». Plus particulièrement en France, le tournant vers l’Islam a été le choix d’une partie de la jeunesse issue de l’immigration, face à une société profondément raciste. Afficher sa religion musulmane en France a souvent été un défi lancé contre le racisme.

La question de l’islam, le fondamentalisme et l’impérialisme aujourd’hui est complexe. Il faut analyser à tête froide le rôle de l’islamisme politique au Maghreb, en Palestine, et dans les pays occidentaux. Dans son court livre Le prophète et le prolétariat publié par Socialisme International en 1994, Harman jette les bases d’une analyse matérialiste de l’islamisme. Si des éléments de ce livre ont besoin d’être mis à jour suite aux évolutions récentes des islamismes, il n’empêche que cet ouvrage constitue quasiment la seule tentative d’une analyse marxiste générale de l’islamisme.

Comprendre les origines de l’humanité

Depuis toujours les marxistes ont cherché à appliquer une analyse matérialiste à la question des origines de la société humaine. Là où des féministes, par exemple, ont souvent considéré que l’oppression des femmes au sein de la famille existe depuis toujours, les marxistes comme Engels ont défendu la thèse selon laquelle l’oppression est apparue à un moment précis du développement de la société humaine. Le fait que l’oppression soit apparue « récemment » (à l’échelle de l’existence de l’humanité) renforce l’idée qu’il est possible de l’éliminer entièrement. Cet article de Harman revient sur le débat autour de la contribution de Engels dans son livre « Les origines de la famille, de la propriété privée et de l’Etat ». Il est en ligne ici: Engels et les origines de la société humaine

Construire un parti

Pour donner un dernier exemple de la contribution de Harman, nous devons nous rappeler qu’il souscrivait entièrement au principe mis en avant par Karl Marx : « Les philosophes n'ont fait qu'interpréter diversement le monde ; il s'agit maintenant de le transformer. » C'est-à-dire que les écrits et les analyses de Harman ne visaient pas seulement la satisfaction intellectuelle de connaître la vérité. Ils visaient à aider à construire les organisations politiques dont ont besoin les travailleurs pour pouvoir renverser le capitalisme. C’est la raison pour laquelle Harman a milité depuis les années 1960 au sein du Socialist Workers Party, et était rédacteur en chef du journal hebdomadaire de ce parti pendant de longues années. La brochure Parti et Classe qu’il a écrite en 1969 explique une partie de ses idées sur les caractéristiques du parti qu’il nous faut. Aujourd'hui il y a peu de monde pour défendre l'idée de la nécessité d'un parti révolutionnaire, à tel point l'héritage de la trahison stalinienne est lourd. Mais sans une organisation soudée et déterminée, les travailleurs perdront à chaque grand défi lancé à la classe dirigeante.

Nous avons présenté ces écrits en hommage à un grand révolutionnaire qui nous a quittés. Mais le meilleur hommage à lui rendre est encore de construire les luttes des travailleurs et les organisations révolutionnaires dont le monde a besoin.

John Mullen, 7 novembre 2009

http://www.johncmullen.net

NB J’ai présenté ici seulement une sélection des écrits de Harman qui ont paru en français. Vous en trouverez bien plus, en anglais, sur ces deux sites:

http://www.isj.org.uk

http://chrisharman.blogspot.com/

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