15 novembre 2009

La nation, une question d'identité ?

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par Said Boumama

Le lancement, par Éric Besson, d’un « grand débat sur l’identité nationale » ne peut pas se réduire à une simple manipulation électorale. Se contenter de cette dimension revient à accepter la légitimité de la question, sans interroger ses implicites en termes de diagnostic et ses conséquences en termes de remède.

Après la phrase de Laurent Fabius : « Le Pen pose de bonnes questions mais apporte de mauvaises réponses », ce débat est une nouvelle étape dans le processus d’ethnicisation des questions sociales. « L’identité nationale » n’est ni un « problème » ni une question. Les rares faits invoqués pour légitimer le débat se limitent à quelques centaines de burqas et à des sifflets dans un stade. C’est faible pour un diagnostic se concluant sur un débat national « décliné dans chacune des 100 préfectures de département et des 350 sous-préfectures ». « L’identité nationale » est, en fait, une réponse à une autre question que l’on se garde bien d’expliciter : celle de la nation.

La nation est un fait social que l’on peut objectiver à chaque moment historique, tant sur le plan économique et les choix politiques, que sur les droits sociaux, leur consolidation ou leur destruction, la répartition des richesses…

Alors que le gouvernement est à la recherche d’un consensus, prétendant dépasser le « clivage droite-gauche », abolir les clivages de classes qui, plus que jamais, caractérisent notre société, poser la question en termes « d’identité nationale », c’est répondre à la question de la nation d’une façon socialement située, celle des dominants.

Ils ont tout intérêt à diviser les travailleur-es et les habitant-es sur une base « culturelle », « ethnique », « raciale », ou religieuse. L’ethnicisation, la stigmatisation et les discriminations sont régulièrement utilisées dans la gestion des rapports de forces et des rapports de classes. Les progressistes n’ont pas toujours su résister aux pièges. Le débat sur la nation a toujours été un terrain d’affrontement entre deux conceptions antinomiques et contradictoires.

La première est « essentialiste », posant la nation comme entité homogène héritée de nos ancêtres, dont il faudrait être fier et dont il faudrait préserver la « pureté ».

La seconde est matérialiste et historique, l’appréhendant comme le résultat social de la vie sur un même territoire, avec les lois qui le régissent, les contenus d’enseignements qui y sont dispensés, les droits qui le caractérisent, les conflits sociaux qui le structurent et les classes sociales qui s’y affrontent.

La conception essentialiste a toujours caractérisée les moments réactionnaires, avec les mêmes constantes : négation des clivages de classes, construction d’un « ennemi de l’intérieur », discours nostalgique sur un passé qui n’a jamais existé, sur la fierté d’être français, sur la terre comme racine de « l’identité nationale »… Les moments progressistes ayant débouché sur des conquêtes sociales en faveur des milieux populaires ont, eux, été marqués par la conception matérialiste et historique de la nation.

Pour un gouvernement libéral qui détruit, par ses choix économiques et européens, le cadre national comme espace de régulation économique et politique et comme espace de garantie de droits acquis par les luttes sociales, il n’est pas possible de poser clairement la question nationale. Il a tout intérêt à détourner la colère contre ses choix en la canalisant vers de fausses cibles : l’identité nationale menacée par l’immigration, la perte des valeurs, l’oubli de la Marseillaise…

« À qui profite le crime », dirait Marx ? À ceux qui ont intérêt à masquer les véritables problèmes : accroissement des inégalités, paupérisation, précarisation… À ceux qui ont besoin d’unifier ceux qui devraient s’opposer et à opposer ceux qui devraient s’unifier

Saïd Bouamama

Article paru dans l’Humanité le 7 novembre 2009

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