9 janvier 2010

D’où vient le racisme ? Esclavage, capitalisme et empire

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En avant-première, un petit texte de votre humble serviteur ...


En tant que marxistes nous sommes fiers de nous opposer au racisme non pas - ou pas seulement - au nom de la « fraternité des hommes » mais parce que le racisme et le nationalisme servent les intérêts de la classe dominante et empêchent les travailleurs de s’unir pour mener le combat contre le système. L’islamophobie qui fait tant de ravages depuis quelques années n’est que son dernier avatar.

Le racisme est-il universel et inévitable – un des aspects de l’imperfection humaine contre lesquels nous ne pouvons rien, sauf peut-être nous battre contre ses effets ? Ou peut-il être éliminé, comme nous le pensons, avec le sexisme et l’homophobie, comme un produit du système capitaliste ?

Si la xénophobie, au sens littéral du terme (« la peur des étrangers ») possède une très longue histoire, l’idéologie raciste émerge aux dix-septième et dix-huitième siècles quant il devient nécessaire pour une partie des possédants de justifier le système esclavagiste – et plus tard le colonialisme et l’impérialisme.

L’esclavage et le servage existaient dans l’Antiquité et sous le féodalisme. Des préjugés défavorables contre des peuples voisins ou lointains étaient courants, sans être systématiques. Des historiens ont remarqué, cependant, que l’esclavage à Rome, par exemple, ne repose sur aucune idéologie raciste. Les Romains sont en conflit permanent avec les peuples voisins et prennent des esclaves comme trophées de guerre. En même temps l’empire assimile de nombreuses ethnies et en fait des citoyens à part entière.

Dans de tels systèmes, les esclaves ne bénéficient pas des mêmes droits que les citoyens (eux-mêmes parfois divisés en plusieurs sous-catégories) ou les paysans, et peuvent être battus ou mis à mort tout-à-fait légalement. Pour autant, ils ne constituent pas une « race inférieure ». La société en général est conçue comme une hiérarchie, dont le fondement idéologique est religieux ou coutumier. Nul besoin d’une idéologie particulière pour justifier l’esclavage, qui n’est que la forme la plus extrême d’une inégalité entre des groupes constitués considérée comme l’ordre naturel des choses.

Des minorités comme les premiers chrétiens dans l’empire romain, les hérétiques dans l’Europe catholique ou les Juifs peuvent subir de fortes persécutions. Dans le cas des Juifs leur altérité constitue une arme importante en cas de besoin pour les dirigeants et certaines classes sociales, mais ce n’est que dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle dans un contexte et un espace géographique particuliers que l’antisémitisme revêt un caractère systématiquement « racial ».

Ni race, ni religion ?

Le capitalisme se développe alors dans les interstices de l’économie féodale et la transforme de l’intérieur, d’abord lentement, ensuite à une vitesse accrue. Il révolutionne des sociétés entières, annihilant au passage des régimes et des groupes sociaux et bouleversant les idées reçues.

En théorie, l’argent des capitalistes n’a ni race ni religion. Cependant, dans les faits, le capitalisme tel qu’il se développe en Europe de l’Ouest et en Amérique du Nord dépend du commerce des esclaves noirs et de la production des plantations de sucre, de tabac et de coton pour réaliser ce que Marx appelait l’accumulation primitive du capital. A l’origine, la main-d’œuvre est généralement blanche – des jeunes enrôlés souvent de force par des agents des propriétaires ou de l’Etat, et exploités dans des conditions proches de l’esclavage.

Cette main-d’œuvre est rapidement remplacée par des esclaves africains qui ne bénéficient d’aucuns droits et ont l’avantage, pour les esclavagistes, d’être des étrangers de couleur différente, parlant des langues et pratiquant des religions « exotiques ». Ce qui est injustifiable dans le cas de travailleurs européens de souche et de religion chrétienne devient supportable, malgré des protestations, pour l’élite intellectuelle et religieuse, et pour l’ « opinion publique ».

Sans cet apport, ni l’Angleterre ni, dans une moindre mesure, la France aurait connu un développement aussi fulgurant. Le racisme, selon des historiens comme le marxiste antillais Eric Williams, naît sur les plantations antillaises et est popularisé par des écrivains proches du lobby esclavagiste. Autrement dit, l’esclavage n’est pas le produit du racisme, mais sa cause.

Cette évolution ne va pas forcément de soi. Face à la résistance des classes dominantes précapitalistes, des bourgeois révolutionnaires défendent des idées progressistes. Selon la Constitution des Etats-Unis, « Tous les hommes naissent égaux en droits ». En France, les privilèges sont abolis et la Convention va jusqu’à voter l’abolition de l’esclavage en 1793 et à s’allier militairement avec des esclaves révoltés aux Antilles.

Bien sûr, si cette idéologie a une fonction politique importante, elle reste pour le prolétariat dans les usines et les esclaves sur les plantations au stade de la rhétorique. Aux Etats-Unis, l’esclavage se développe rapidement sous l’impulsion de nouvelles technologies et de nouveaux marchés. En France, la défaite des révolutionnaires les plus conséquents conduit à la restauration de l’esclavage sous l’Empire. Il faut encore un demi-siècle pour qu’il soit définitivement aboli, lors de la révolution de 1848. Pendant ce temps, la France se développe économiquement et commence l’acquisition d’un nouvel empire colonial peuplé d’Africains, d’Arabes, d’Asiatiques ... En 1830 débute la conquête brutale de l’Algérie dont une des conséquences est le racisme anti-arabe et l’islamophobie actuelle.

Diviser pour mieux régner

Théoriquement « neutre » car basé sur une conception de l’individu comme producteur et consommateur rationnel, le capitalisme est en réalité inséparable du racisme. Le système est basé sur la concurrence, la propriété privée des moyens de production, l’accumulation du capital et par conséquent l’inégalité sociale et économique. Ses contradictions internes sont telles qu’il ne peut survivre qu’en incitant les travailleurs à se battre entre eux et à considérer que, même exploités par les mêmes patrons, certains sont « supérieurs » aux autres. Au lieu de s’unir pour se battre contre les patrons, les exploités sont encouragés à se protéger et à se battre contre cet « Autre » qui est l’étranger qui n’a pas les mêmes coutumes et ne parle pas la même langue.

En même temps, les capitalistes s’approprient l’Etat-Nation dans leur quête de produits à revendre, de marchés et d’une main-d’œuvre abondante et bon marché. Le poison nationaliste est répandu par les institutions (l’Ecole publique, entre autres) et les médias. Des guerres éclatent pour défendre le commerce et pour s’accaparer de territoires entiers, soit pour leurs richesses matérielles, soit pour leur intérêt stratégique, soit tout simplement pour contrecarrer les ambitions de leurs concurrents. C’est dans les périodes de guerres coloniales et inter-impérialistes que le racisme, l’antisémitisme et aujourd’hui l’islamophobie prennent leur essor, constamment exacerbés par des politiciens et des patrons de presse.

Dans la phase impérialiste ‘classique’ du capitalisme des théories raciales, alliée à celles de la hiérarchie des civilisations, sont proposées et largement diffusées. Les impérialistes se heurtant à la résistance des peuples non-blancs en Afrique, au Maghreb, aux Indes, au Moyen et à l’Extrême-Orient, en Amérique, dans le Pacifique ..., ils se livrent à des massacres, installent de nouvelles formes d’exploitation, détruisent des civilisations anciennes, encouragent le prosélytisme des missionnaires chrétiens. Pour convaincre une partie de la classe ouvrière « blanche » de participer aux projets impérialistes en tant que colons ou de militaires, ou de soutenir des guerres coûteuses en argent et en vies, il existe bien sûr un raisonnement purement économique et la pression de la misère dans les pays capitalistes eux-mêmes. Mais le pendant idéologique est bien sûr le racisme, qui revêt au fur et à mesure du dix-neuvième siècle un caractère biologiste avec fortes illustrations démontrant l’évolution de l’espèce humain jusqu’à son apogée – la « race blanche » ou (sous les Nazis) « aryenne ».

Nous ne pouvons contrer le racisme qu’en nous battant contre le système capitaliste qui l’engendre. Ceci ne signifie pas pour autant que nous devons nous contenter d’encourager les travailleurs de se mettre en mouvement contre les patrons, et le racisme disparaîtra. Il faut d’abord que les travailleurs soient solidaires avec ceux qui vivent le racisme au quotidien et qui ont souvent leurs propres formes de lutte, économiques bien sûr mais aussi pour la dignité et contre la discrimination. Ensuite il faut que les révolutionnaires mènent un combat constant contre les idées racistes.

2 commentaires:

John Mullen a dit…

Nous nous opposons au racisme parce qu'il divise les travailleurs et affaiblit les possibilités que ceux-ci défendent leurs intérêts, mais aussi parce qu'il gâche la vie au quotidien de millions de gens ordinaires. Il n'y a pas de contradiction entre le fait de détester l'injustice parce que c'est l'injustice et nous savons que les êtres humains peuvent faire mieux que cela, et s'opposer au racisme parce que cela sert les intérêts d'une petite minorité.

Très souvent les gens commencent à se mobiliser contre le racisme parce qu'ils détestent l'injustice, sans comprendre son rôle sous le capitalisme...

Colin Falconer a dit…

Oui, bien sûr, même si pour nous l'antiracisme qui s'arrête au stade de l'humanisme est largement insuffisant. Je peux ajouter une petite phrase pour nuancer l'introduction.