8 février 2010

La blague : Aurélie Filippetti en théoricien marxiste au sujet du voile d'Ilham


Deux poids, deux mesures







Le droit d'expression religieuse est un droit démocratique élémentaire. Cette candidate est de droite. D'autres chrétiens sont de gauche, certains sont anticapitalistes. Où est donc le problème si une musulmane croyante et pratiquante veut défendre des idées révolutionnaires à l'assemblée régionale, ou au parlement ... ou devenir présidente de la république ?

NOUVEAU

Encore un acte islamophobe odieux : des inscriptions racistes sur la mosquée de Saint-Etienne
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Et une bonne partie de la gauche française - même quand elle condamne de tels actes - pense que le plus important est de critiquer le NPA pour sa décision de présenter une jeune candidate voilée, militante exemplaire par ailleurs. Soit parce qu'elle pense sincèrement que la défense de "laïcité" prime sur l'opposition au racisme, soit par calcul politique (utiliser l'islamophobie ambiante pour affaiblir un concurrent électoral un peu comme Mitterrand est supposé avoir favorisé le FN pour affaiblir la droite dans les années 1980). Ou encore dans certains cas parce qu'elle est islamophobe et elle l'assume.
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Le Comité National Exécutif du NPA répond mollement à ses critiques ... et soutient la candidature d'Ilham, mais de justesse.

/.../ La décision prise par les camarades du Vaucluse ne peut faire office de position pour l'ensemble du NPA, puisqu'il n'a pu en discuter avant à quelque niveau que ce soit. /.../ Une majorité de camarades du Vaucluse a décidé d'acter cette candidature. Quoi que l'on pense de cette décision, celle-ci est statutaire.
La direction du NPA tient bon pour l'instant mais le pire est à craindre - un recul catastrophique sur cette question de principe pour les antiracistes. Pour le Nouvel Obs, le communiqué de la direction signale une "prise de distance" avec sa candidate voilée, face au barrage de critiques politico-médiatiques. Comme c'était à prévoir, elle paraît divisée sur le fond. Des comités locaux s'insurgent contre la candidature d'Ilham et prend la défense de l'éditorialiste du journal du NPA qui a décrit les femmes portant la burqa comme des "oiseaux de mort"(on croit rêver). Une décision sur le principe est remise à plus tard. Rappelons que la même division a apparu au sein de la LCR en 2004, donc cela fait quand même six ans que la question est posée, et que la direction a tout fait pour l'éluder.

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Aurélie Filippetti, porte-parole du PS à l'Assemblée Nationale, a vivement apostrophé Olivier Besancenot ce matin sur ce qu'elle imagine être une "dérive idéologique" du NPA au sujet du voile islamique, et donc de la religion en général. Elle a même conseillé le porte-parole du NPA, chef de file de son parti en Île-de-France, de "relire Marx". Car le célèbre philosophe allemand d'origine juive a dit "La religion est l'opium du peuple" (ce qui n'est pas véritablement un scoop).

Le plus drôle dans cette histoire, c'est que c'est exactement le même argument, la même citation tronquée à l'appui et avec le même mépris pour la théorie marxiste, qu'un certain dirigeant historique du trotskisme français a utilisé contre moi quand j'ai pris la défense d'une militante voilée qui voulait adhérer à la LCR en 2004. Il est vrai qu'il a dit dans le débat que l'adhésion de femmes voilées pourrait être envisagée dans le cadre d'un parti anticapitaliste large. Mais même dans le cas d'un parti révolutionnaire revendiquant l'étiquette de marxiste ou de trotskiste l'argument était archi-faux. A partir du moment où un(e) militant(e) adhère à l'essentiel du programme du parti et des conditions d'adhésion - qui ne ne comprennent en aucun cas l'exigence d'une totale orthodoxie en matière de philosophie ni une profession de 'foi' athée - son adhésion doit être pas simplement "acceptée" mais accueillie avec enthousiasme. Et il ou elle doit avoir les mêmes droits et la même considération que n'importe quel(le) autre militan(e).

Mais revenons au cas Filippetti. Elle est sans doute une très grande philosophe, au même titre qu'Eric Besson, Fadela Amara (voir sa dernère déclaration tout en finesse comme d'habitude), Elisabeth Badinter, ou Jean-Luc Mélenchon (1) .... Mais je ne suis pas sûr qu'elle ait lu Marx. Et l'idée d'une représentante du PS, ce parti colonialiste qui depuis longtemps a vendu son âme au diable de l'économie du marché, nous donnant des leçons en marxisme est franchement hilarante.

Je propose donc à notre docte Aurélie quelques propositions de lecture au sujet de l'analyse marxiste de la religion. En commençant par la citation de Marx remise en contexte :

/.../ Le fondement de la critique irréligieuse est : c'est l'homme qui fait la religion, ce n'est pas la religion qui fait l'homme. Certes, la religion est la conscience de soi et le sentiment de soi qu'a l'homme qui ne s'est pas encore trouvé lui-même, ou bien s'est déjà reperdu. Mais l'homme, ce n'est pas un être abstrait blotti quelque part hors du monde. L'homme, c'est le monde de l'homme, l'Etat, la société. Cet Etat, cette société produisent la religion, conscience inversée du monde, parce qu'ils sont eux-mêmes un monde à l'envers. La religion est la théorie générale de ce monde, sa somme encyclopédique, sa logique sous forme populaire, son point d'honneur spiritualiste, son enthousiasme, sa sanction morale, son complément solennel, sa consolation et sa justification universelles. Elle est la réalisation fantastique de l'être humain, parce que l'être humain ne possède pas de vraie réalité. Lutter contre la religion c'est donc indirectement lutter contre ce monde-là, dont la religion est l'arôme spirituel.

La détresse religieuse est, pour une part, l'expression de la détresse réelle et, pour une autre, la protestation contre la détresse réelle. La religion est le soupir de la créature opprimée, l'âme d'un monde sans coeur, comme elle est l'esprit de conditions sociales d'où l'esprit est exclu. Elle est l'opium du peuple.

L'abolition de la religion en tant que bonheur illusoire du peuple est l'exigence que formule son bonheur réel. Exiger qu'il renonce aux illusions sur sa situation c'est exiger qu'il renonce à une situation qui a besoin d'illusions. La critique de la religion est donc en germe la critique de cette vallée de larmes dont la religion est l'auréole.

La critique a dépouillé les chaînes des fleurs imaginaires qui les recouvraient, non pour que l'homme porte des chaînes sans fantaisie, désespérantes, mais pour qu'il rejette les chaînes et cueille les fleurs vivantes. La critique de la religion détruit les illusions de l'homme pour qu'il pense, agisse, façonne sa réalité comme un homme sans illusions parvenu à l'âge de la raison, pour qu'il gravite autour de lui-même, c'est-à-dire de son soleil réel. La religion n'est que le soleil illusoire qui gravite autour de l'homme tant que l'homme ne gravite pas autour de lui-même.

MARX Critique du Droit politique hégélien

(1) [Note du Poireau Rouge] Sur Jean-Luc Mélenchon, voir ce petit commentaire des camarades de la LCR Belgique :

/.../ l'indignation de Mélenchon est bien sélective. Fervent partisan du président vénézuélien Hugo Chavez qui, dans tous ses discours, parle de Dieu, de Jésus Christ et brandit régulièrement la Bible ou un crucifix, le leader du PG ne s'est pourtant jamais fendu de la moindre critique sur un tel «affichage d'appartenance religieuse qui rend impossible cette représentation du souverain dans son ensemble ». Il faut croire que lorsque l'on est une femme arabo-musulmane, cela n'est pas permis.

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Un article très intéressant et accessible de l'intellectuel trotskiste Michel Löwy, spécialiste de la sociologie des religions et en particulier de la théologie de la libération en Amérique du Sud d'où il est originaire, Le marxisme et la religion : opium du peuple ?

En voici un extrait :

Grâce à sa méthode fondée sur la lutte de classe, Engels a compris - contrairement aux philosophes des Lumières - que le conflit entre matérialisme et religion ne s'identifie pas toujours à celui entre révolution et réaction. En Angleterre, par exemple, au XVIIe siècle, le matérialisme en la personne de Hobbes, défendit la monarchie tandis que les sectes protestantes firent de la religion leur bannière dans la lutte révolutionnaire contre les Stuarts. De même, loin de concevoir l'Eglise comme une entité sociale homogène, il esquisse une remarquable analyse montrant que dans certaines conjonctures historiques, elle se divise selon ses composantes de classe. C'est ainsi qu'à l'époque de la Réforme, on avait d'une part le haut clergé, sommet féodal de la hiérarchie, et de l'autre, le bas clergé, qui fournit les idéologues de la Réforme et du mouvement paysan révolutionnaire.

Tout en restant matérialiste, athée et adversaire irréconciliable de la religion, Engels comprenait, comme le jeune Marx, la dualité de nature de ce phénomène : son rôle dans la légitimation de l'ordre établie, aussi bien que, les circonstances sociales s'y prêtant, son rôle critique, contestataire et même révolutionnaire. Plus même, c'est ce deuxième aspect qui s'est trouvé au centre de la plupart de ses études concrètes. En effet, il s'est penché d'abord sur le christianisme primitif, religion des pauvres, exclus, damnés, persécutés et opprimés. Les premiers chrétiens étaient originaires des derniers rangs de la société : esclaves, affranchis privés de leurs droits et petits paysans accablés de dettes.


Lénine : De l'attitude du parti ouvrier à l'égard de la religion

Pas seulement un opium : marxisme et religion, de John Molyneux

Voici un petit article que j'ai écrit en 2004, au moment du vote de la Loi scélérate de 2004 interdisant les signes religieux à l'école : Marxisme et religion : Le cri de la créature opprimée

Il est vrai que je ne ne suis ni théoricien marxiste, ni philosophe. Mais j'ai bien compris que s'attaquer aux croyants en tant que tels, c'est complètement se tromper de cible. En tant que marxiste j'ai beaucoup d'admiration ou de respect pour certains croyants, morts ou vivants, y compris des religieux : citons au hasard Malcolm X, Martin Luther King, John Brown (celui qui s'est sacrifié pour libérer des esclaves), l'Abbé Pierre, le Monseigneur Jacques Gaillot, l'archévêque Desmond Tutu ... Certes, ce ne sont pas nécessairement des révolutionnaires, mais ce sont tous des gens respectables qui ont plus fait pour l'humanité que toute la bande de laïcards et d'islamophobes français réunis. (Je cite essentiellement des chrétiens - Malcolm X à part - car j'ai été élevé dans un pays de culture chrétienne et c'est la tradition religieuse que je connais.)

Par ailleurs, on pourrait demander à Filippetti s'il faut être athée pour militer au Parti Socialiste, dont toute une frange est issue du syndicalisme chrétien (Jacques Delors ...). Le parti demande-t-il à ses militants de ne pas aller à la messe le dimanche ?

Il est vrai que d'autres croyants font partie de ceux que nous avons toujours combattu, comme le criminel de guerre Tony Blair, anglican converti au catholicisme. Ce qui prouve tout simplement qu'avoir la foi religieuse n'est ni une garantie de bonne conduite ni un pêché.

Mais le tort d'Ilham et de toutes ses sœurs voilées aux yeux des missionnaires fanatisés de la laïcité est sans doute de porter des signes visibles de leur foi. Comme quoi on peut se croire défenseur de la Raison et s'en prendre bêtement aux symboles.

Et encore, Les révolutionnaires russes et la religion

ou bien Les bolchéviques, l'islam et la liberté religieuse, de Dave Crouch

Colin Falconer, 8 février 2010

1 commentaire:

Anonyme a dit…

De passage sur votre blog à la recherche de documents sur madame Filippetti, qui par ailleurs mérite sûrement notre respect, j'en salue la tenue et vous remercie pour votre travail critique et l'orientation générale de votre pensée.

J-M. Ponzo