8 mai 2010

Israël reste le chien de garde des Etats-Unis

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Cet entretien paraît dans le n° 11 du journal Anticapitaliste. Initialement publié dans l'hebdomadaire britannique Socialist Worker (3 avril 2010), traduit de l'anglais par moi-même.

La détermination d’Israël à construire des logements sur les territoires palestiniens occupés inquiète le gouvernement américain. John Rose, militant du Socialist Workers Party (Grande-Bretagne) et auteur de plusieurs ouvrages sur le sionisme et l’histoire de l’Etat d’Israël, répond à des questions sur les relations entre Israël et les Etats-Unis.

Quelles sont les relations historiques entre Israël et les Etats-Unis ?

Haaretz, le principal journal progressiste en Israël, expliquait en 1951 : « Israël va devenir le chien de garde ». Israël ne pouvait survivre qu’en démontrant son utilité à l’Occident. Les leaders israéliens l’ont compris trois ans après la création de leur Etat.

Cette fondation n’aurait pas été possible sans le pouvoir impérial occidental.

Israël savait qu’il devait se rendre utile à tous ces pouvoirs. Au début, la France avait la même importance que les Etats-Unis pour Israël. C’est la France qui a livré sa technologie nucléaire à Israël.

Mais les relations avec les Etats-Unis ont pris plus d’importance après la guerre de 1967, au moment où Israël a prouvé ses capacités militaires en battant les armées égyptienne, syrienne et jordanienne. Les fonds investis en Israël par les Etats-Unis ont été multipliés par dix.

Est-ce que cela signifie que les Etats-Unis ont le contrôle effectif d’Israël ?

Je suis juif, mais je suis devenu antisioniste (opposé à l’Etat d’Israël) pendant la guerre de 1967. Tony Cliff, le juif palestinien qui a fondé le SWP, m’a appris à considérer Israël comme chien d’attaque avec un maitre américain.

Donc les Etats-Unis tiennent Israël en laisse. Mais il arrive que le chien entraîne le maitre. Il peut l’entraîner dans des ruelles sombres où le maitre ne veut pas aller. Je pense que nous sommes là en ce moment.

Israël devient de plus en plus agressif d’année en année. Maintenant on est arrivé à un point où il est presque totalement hors de contrôle. C’est pourquoi nous avons vu pour la première fois une intervention aussi ouverte du Pentagone.

Le Pentagone a dit à Obama : « Il faut les calmer, ces mecs-là ! » Le Général Petraeus qui est chargé des opérations américaines en Afghanistan a dit : « Israël risque la vie des soldats américains ».

Cela représente-t-il un changement important dans les relations entre Israël et les Etats Unis ?

Je n’irai pas aussi loin. Il y a une montée de la tension mais je ne pense que cela représente un changement de fond. D’ailleurs, ce n’est pas quelque chose qui s’est passé seulement sous Obama.

Israël est allé à Gaza, assez astucieusement, entre deux présidences. Il en est parti juste avant l’investiture d’Obama. C’est l’administration Bush qui a dû encaisser les coups pendant qu’Israël devenait fou furieux.

Mais la pression du gouvernement turc est intéressante. Parce que la place de la Turquie est centrale dans la région. Elle a signé un traité de paix avec Israël sous l’égide des Etats Unis dans les années 1950.

Les relations entre la Turquie et Israël ont été très bonnes. Mais lors de l’invasion de Gaza elles étaient sur le point de se rompre. Cela a été profondément perturbant pour les Américains.

Israël était la clé de la stabilité dans la région pour les Etats-Unis. Mais alors, dans une certaine mesure, il était devenu un élément déstabilisant. Le problème pour les Etats-Unis était de gérer cela et c’est ce qu’ils essaient de faire en ce moment.

Les Etats-Unis peuvent-ils tirer sur la laisse sans générer un grave conflit ?

Israël peut être contenu, mais il existe de réelles tensions. Son premier ministère, Benyamin Netanyahu, pensait réellement aller à l’Aipac (le lobby israélien aux Etats-Unis) et l’utiliser pour ramener Obama à sa position. C’est le contraire qui est arrivé : ça n’a fait que rendre encore plus furieuse la Maison Blanche .

Actuellement, ils essaient d’aplanir ces tensions. A ce moment même, il n’est pas du tout sûr qu’ils réussiront. Les Etats-Unis doivent obtenir un gel de l’implantation de nouvelles colonies israéliennes en territoire palestinien, d’une façon ou d’une autre.

Pourquoi pensez-vous que les Etats-Unis ont intérêt à faire cela ?

Ils doivent calmer l’agression israélienne. Ils doivent trouver un moyen pour maintenir Israël dans son rôle « d’allié utile » pour éviter qu’il dérape.

Si on réfléchit au pouvoir des Etats-Unis dans la région, cela ne concerne pas qu’Israël. Cela concerne aussi les Etats arabes complices, spécialement l’Egypte, l’Arabie Saoudite et la Jordanie. Ce sont tous des Etats dictatoriaux menacés par leur population.

Les Arabes ordinaires en ont vraiment marre de ce qui se passe en Palestine. Avec la télévision par satellite, ils suivent plus précisément les reportages sur ce qui se passe que nous ne le faisons en Occident. C’est évidemment un facteur déstabilisant pour les régimes arabes.

Obama est obligé de prendre cela en compte.

Quelle est l’influence du lobby israélien dans la politique américaine ?

On ne peut pas analyser ces choses sorties de leur contexte.

Israël était particulièrement important pour les Etats Unis pendant la Guerre froide, au moment où l’Union Soviétique était dans une certaine mesure un appui important du nationalisme arabe.

Avec la fin de la guerre froide Israël a perdu momentanément de l’importance pour les Etats-Unis. Ensuite il y avait une nouvelle menace au Moyen-Orient pour le pouvoir américain : l’islam politique.

A ce moment-là, Israël devient un allié pour défendre les intérêts américains contre l’islam politique. Les relations étaient très étroites au cours de la présidence de Bush - probablement plus qu’elles ne l’ont jamais été.

C’est ce qui a donné l’illusion du pouvoir israélien à la Maison Blanche mais ce n’était qu’une illusion.

On a sous-estimé l’influence des sionistes chrétiens sous Bush.

Mais cela n’a jamais été une force stable, et elle s’est effondrée avec la présidence de Bush.

La situation a-t-elle changé avec Obama ?

Obama avait une marge de manœuvre juste après son élection. Il a essayé de réécrire le scénario mais au début il a complètement échoué. De son propre point de vue il a été beaucoup trop lent à confronter Israël.

Le lobby israélien est affaibli. Il est important de comprendre d'où viennent véritablement les fonds.

Les Etats-Unis soutiennent Israël financièrement à hauteur de 3 milliards de dollars par an. "Celui qui paie les pipeaux commande la musique", et c'est exactement comme cela que cela se passe.

Si on veut parler de lobby, c'est le noyau de la classe dirigeante américaine qui contrôle les grandes entreprises. Ces gens-là ont une vision cohérente d'Israël et de son utilité pour eux.

Le Pentagone est plus important, de ce point de vue, que le lobby israélien. Le Pentagone a été très proche d'Israël, mais ce n'est pas une relation homogène et complètement intégrée.

Que veulent les Etats-Unis ?

Ils veulent maintenant qu'Israël accepte un arrangement avec les Palestiniens qui rend possible aux élites arabes de prétendre qu'ils ont obtenu quelque chose.

Il n'est pas impossible qu'ils arrivent à concocter un tel accord, une solution de compromis. Cela représenterait un progrès considérable pour les Palestiniens par rapport à leur situation actuelle. Mais ils seraient très loin de leurs aspirations légitimes de libération nationale.

Quel est le rôle de l'islam politique ?

L'échec du stalinisme et du nationalisme arabe au Moyen-Orient a ouvert la voie à l'islam politique.

Ce dernier est un mouvement hétéroclite, avec des aspects progressistes et réactionnaires. Nous [le SWP britannique] l'avons toujours soutenu sans conditions contre l'impérialisme mais nous avons souligné ses faiblesses et ses limites.

L'islam politique suivra la route de la compromission, tout comme le nationalisme arabe avant lui.

L'idée que le Hamas ne parlera jamais aux Israéliens est complètement absurde. Ils se parlent tout le temps au sujet du militaire israélien Gilad Shalit qui est aux mains du Hamas

Il est évident que ces négociations sont un test pour trouver un mécanisme pour faire entrer le Hamas dans le processus.

Je ne dis pas qu'ils sont sûrs d'y aller. Il peut y avoir une explosion énorme dans la région, ce qui explique également pourquoi les Etats-Unis sont si fébriles.

Israël sera-t-il obligé de faire marche arrière sur la question des colonies à Jérusalem-Est ?

Obama a un peu peur de ses propres soutiens, mais il est plus confiant depuis le passage de sa réforme du système de santé. Les Israéliens avaient pensé, quand Obama était dans une situation de faiblesse, qu'ils pouvaient faire ce qu'ils voulaient.

Au bout de compte, les Etats-Unis peuvent tirer Israël par sa laisse, mais personne ne sait comment cela va se jouer.

Obama préfèrerait ne pas mettre la pression publiquement, mais finalement cela se fera, sans qu'on sache exactement comment.

Nous ne devons pas oublier le fanatisme idéologique des Israéliens. Netanyahu dit que Jérusalem est la capitale juive - exactement comme il y a trois mille ans.

Le premier ministre israélien est un opportuniste, donc on peut le contraindre à renoncer à cet argument fou. Mais ses alliés y croient vraiment. C'est un gouvernement intégriste religieux.

Pourquoi la population israélienne l'accepte ?

La majorité des Israéliens croit que tous les Palestiniens sont des islamistes et que tous les islamistes sont des terroristes.

Ils pensent qu'ils sont entourés d'un million et demi de terroristes islamiques. Le gouvernement les encourage dans cette idée.

Mais c'est intéressant que le journal Haaretz a fait un sondage en posant la question, "Devons-nous négocier avec le Hamas ?" La majorité a répondu, "Oui". La population n'est pas aussi fanatique que ses dirigeants.

Je pense que l'opinion en Israël se divisera comme c'est déjà le cas chez les Juifs aux Etats-Unis. Il existe aujourd'hui une minorité croissante de Juifs américains qui est en colère contre le gouvernement israélien et soutient fermement Obama.

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