12 juin 2010

Encore une fois sur le marxisme et la religion

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par Colin Falconer

Les marxistes ne sont pas tant "contre" la religion que "pour" un monde où les gens n'auront pas besoin d'y croire. Nous distinguons la religion institutionnelle de celle des simples croyants, surtout quand ceux-ci - comme c'est souvent le cas - font partie des opprimés. La religion d'un catholique du  XVIè arrondissement n'est pas celle, et n'a pas les mêmes racines, que celle d'un(e) immigré(e) haïtien(ne) ou congolais(e) fuyant la misère et les conséquences de la guerre ou des catastrophes 'naturelles'. Nous comprenons que celui/celle-ci puisse trouver du réconfort dans la religion, même si nous ne partageons pas son point de vue.

Nous abordons cette question à travers une analyse matérialiste, et non d'un point de vue idéaliste. La religion ayant des causes matérielles, nous ne débattons pas avec les croyants sur leur propre terrain philosophique. Leur religion en général parle du bonheur qui est possible dans un autre monde. Nous leur répondons qu'"un autre monde est possible" ici et maintenant - à condition de lutter ensemble. 

C'est ainsi que nous reconnaissons que nous avons souvent beaucoup de choses en commun avec des croyants qui se battent pour des libertés fondamentales et contre l'exploitation, que cela soit dans les mouvements anti-guerre, pour le droit au logement, la défense des réfugiés ...

Nous prônons l'unité de tous les travailleurs, qui ne peut se construire qu'à condition de reconnaître aux uns aux autres le droit à leur spécificité. Un militant qui se bat uniquement sur le terrain des revendications économiques n'est en dernière analyse qu'un réformiste, quelque soit le langage pseudo-marxiste qu'il emploie. Il abandonne la lutte contre de l'oppression des minorités (ethniques, religieuses, de genre ou d'orientation sexuelle ...) et ainsi renonce à combattre les préjugés d'une fraction importante des travailleurs ('blancs', hommes, hétéros, de culture chrétienne dans les pays impérialistes ...).

Nous sommes donc solidaires des luttes des opprimé-e-s contre leurs oppresseurs, y compris sur la question des droits religieux comme le port du turban ou du foulard ou quand celles-ci sont menées par des organisations combattant au nom de la religion. C'est à cette seule condition que nous pouvons défendre nos propres idées matérialistes et contre les illusions religieuses.

Un article que j'ai écrit il y a quelques années : Marxisme et religion : le cri de la créature opprimée

Marx revendiqua fièrement l’étiquette d’ « athée » et opposa sa philosophie matérialiste à la religion, comme à toute autre croyance en des forces surnaturelles. Mais à la différence de ceux qui voient en la religion une cause principale de la misère et de l’ignorance, les marxistes comprennent que la religion remplit un besoin, et que ce besoin trouve ses origines dans l’organisation matérielle de la société.

/.../ les religions, comme tout autre phénomène social, sont sujets à des conflits et à de grands bouleversements. Les institutions religieuses sont traversées par des contradictions, se fissurent, se divisent en forces opposées.

L’Eglise catholique, née sous l’empire romain, n’a pu traverser le féodalisme, l’époque des monarchies absolues, les révolutions et le triomphe du capitalisme et la mondialisation qu’en se muant et en adaptant ses articles de foi les plus fondamentaux.

/.../ Les organisations religieuses, loin de transmettre une tradition inchangée car universelle, se sont systématiquement adaptées aux sociétés dans lesquelles elles se sont propagées. L’islam de l’Afrique de l’Ouest est tout aussi éloigné de celui de l’Indonésie qu’il ne l’est de l’islam primitif des tribus arabes du septième siècle, le bouddhisme prend également des formes radicalement différentes au Tibet, en Chine et au Japon et le protestantisme français (plutôt de gauche) ne ressemble en rien au protestantisme en Irlande du Nord ou dans le Sud des Etats-Unis.

/.../ Pour toutes ces raisons, dire qu’il faut lutter contre la religion en tant que telle est une abstraction idéaliste qui n’a rien à voir avec la méthode marxiste.

Le matérialisme marxiste n’est pas l’idée que l’homme ne vit que du ‘pain’. Ni que le communisme ou le socialisme ne consiste qu’à développer l’économie et de produire et de distribuer le maximum de biens de consommation. Notre approche n’a rien à voir avec un matérialisme stérile où les hommes n’agissent qu’en fonction de leurs intérêts immédiats.

Les marxistes ne nient pas l’influence de la conscience humaine. Ils expliquent que l’idée de Dieu est sortie du cerveau des hommes – et ce fut sans doute considéré à l’époque comme une idée géniale !

« [C]'est l'homme qui fait la religion, écrivit Marx, ce n'est pas la religion qui fait l'homme ». (6)

Mais d’où vient l’homme sinon de la matière, du monde, de la société, laquelle société est caractérisée par un mode et des rapports de production ?

« Cet Etat, cette société produisent la religion, conscience inversée du monde, parce qu'ils sont eux-mêmes un monde à l'envers. »

Lutter contre la religion c'est donc lutter contre l’état du monde, le mettre à l’endroit.

« L'abolition de la religion en tant que bonheur illusoire du peuple est l'exigence que formule son bonheur réel. Exiger qu'il renonce aux illusions sur sa situation c'est exiger qu'il renonce à une situation qui a besoin d'illusions ».

« La détresse religieuse est, pour une part, l'expression de la détresse réelle et, pour une autre, la protestation contre la détresse réelle. La religion est le soupir de la créature opprimée, l'âme d'un monde sans cœur, comme elle est l'esprit de conditions sociales d'où l'esprit est exclu. Elle est l'opium du peuple. »

/.../ Mais la religion est plus qu’une fausse conscience.

Sous sa forme institutionnelle elle forme un des piliers de la société de classe. En effet, la majorité des religions, y compris celles qui expriment plus ou moins consciemment un rejet des formes sociales existantes, finissent par s’adapter au système politique et économique en place. « Rendons à César ce qui est à César » est une des constantes de la religion dans ses rapports avec les autorités.

La critique marxiste de la religion est donc une critique radicale. Nous ne pratiquons pas le « dialogue entre les marxistes et les chrétiens » (ou des membres d’autres religions) sur la base de leurs idées.

Il est important, cependant, de ne pas oublier les deux aspects de la religion : « opium du peuple » et « protestation contre la détresse réelle ».

Il est indiscutable que la foi peut parfois « déplacer des montagnes », et que des chrétiens, des juifs, des musulmans, des bouddhistes et des hindous y ont souvent trouvé l’inspiration et y ont puisé l’énergie pour se battre contre l’injustice.

Aujourd’hui même aux Etats-Unis, des organisations religieuses militent en tant que telles contre la politique impérialiste du gouvernement actuel, ou contre la peine de mort, comme elles militèrent contre la guerre du Vietnam ou pour les droits civiques dans les années soixante et soixante-dix. Et ce malgré le fait que G.W. Bush et ses principaux conseillers sont tous des chrétiens convaincus et militants. Ce serait complètement stupide pour des marxistes de refuser de collaborer avec elles, ou d’exiger qu’elles cachent leur foi, par peur peut-être d’être « contaminés ».

En France, l’Eglise dominante est essentiellement une force conservatrice, voire réactionnaire. Mais le militantisme d’un évêque Gaillot ou d’un abbé Pierre, malgré toutes leurs contradictions, nous rappelle que des individus peuvent s’en démarquer. Nous les jugeons non pas par leurs idées, mais par leurs actes.

Parmi la minorité de la population française qui assiste régulièrement à la messe, une grande partie est composée d’immigrés. Ce sont effectivement les groupes les plus opprimés (en particulier les femmes), qui remplissent les églises le dimanche et les jours de fête, alors qu’à côté des Eglises officielles existe tout un florilège de mouvements religieux charismatiques, de sectes, de guérisseurs et d’autres gourous plus ou moins sincères. A force de se focaliser sur l’influence des intégristes islamiques dans les banlieues (le "complot étranger"), on ignore d’autres phénomènes comme le succès croissant des Eglises évangéliques chez les africain(e)s et les antillais(e)s.

Dénigrer ou se moquer de ceux qui suivent ces mouvements, sous le prétexte que ceux-ci représentent une régression et n’apportent pas de véritables solutions, serait une grave erreur. En tant que socialistes, nous devons admettre qu’ils révèlent l’existence d’un véritable désarroi et que le soulagement transitoire qu’ils apportent (« l’âme d’un monde sans cœur ») paraît bien réel pour ceux qui sont directement concernés.

S’opposer à l’influence de la religion, c’est bien sûr lutter sur le plan des idées, mais également – et surtout – apporter de véritables solutions en combattant le système qui crée ce désarroi.

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