15 octobre 2010

De l'islamophobie, la religion et la lutte contre les oppressions

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Je reproduis ici un long extrait d'un texte de Hendrik Davi, Penser l'alternative politique pour une sortie du capitalisme, qui me semble digne d'intérêt. Le texte en dix points peut être lu ici ...

On peut également lire un bon article d'Emmanuel Sieglmann dans Tout est à nous ! qui appelle à un nouvel antiracisme sans complexe, mais qui réussit le tour de force de ne pas mentionner l'islamophobie - signe évident que sur cette question la gauche a bien un sérieux complexe. C'est à la convergence de toutes ces luttes (contre l'islamophobie et tous les racismes, défense des Roms et des sans-papiers, contre l'offensive idéologique sur le thème de l'identité nationale et contre de nouvelles lois répressives sur l'immigration .... ) que nous devons oeuvrer, sans nier la spécificté de chaque combat.

NOUVEAU
Un excellent tract du NPA intitulé "Pour la défense des retraites et contre le racisme d'Etat/Contre-offensive : cest dans la rue que ça se passe", où on peut lire notamment :
"La liberté , c'est pour nous la liberté de circulation et d'implantation, dont le refus fabrique les sans-papiers et permet d'expulser les Roms. C'est [je souligne], dans la cadre de la défense de la laïcité, la liberté religieuse, totale tant qu'elle n'impiète pas sur d'autres libertés. Sa négation est au fondement de l'islamophobie, véhicule actuellement dominant de toutes les formes de racisme."

/.../ 4. Comment prendre en compte la nature de l’islamophobie ?

La plus grande menace dans notre combat est notre division. Or depuis le 11 septembre 2001, le nouvel agenda impérialiste (justification des guerres en Irak et en Afghanistan pour le contrôle de l’or noir) associé aux relents néocolonialistes français ont produit une nouvelle version du racisme : l’islamophobie. Nombreux sont ceux qui nient cette nouvelle forme de racisme. Cet aveuglement est comparable à ceux qui ont nié la spécificité de l’antisémitisme au début du XIXème siècle. L’antisémitisme a structuré durablement une évolution idéologique de la droite et a permis d’unifier une partie du peuple derrière le fascisme et le nazisme. La victoire des idéologies nationalistes et antisémites ont été la source des échecs des socialistes européens (allemand, italien, français) et de la victoire au moins idéologique du fascisme. Il est possible que l’islamophobie joue un rôle analogue au XXIème siècle à celui joué par l’antisémitisme au XXème. L’extrême droite européenne (Autriche, Pays-Bas, Suède ...) l’a bien compris. Les classes dominantes construisent l’image d’un ennemi intérieur, entre l’image repoussoir du terroriste et celle du simple étranger dont la culture met en danger une identité nationale imaginaire. Ce processus produit de la peur et de la discrimination et est ponctué par une série de coups médiatiques (voile, burka, Quick halal, polygamie, délinquance), qui renforcent un apartheid post coloniale au sein de notre société.

Ce processus profite d’un mécanisme de production d’identité (cette fois ci bien réel et légitime) chez les enfants issus de l’immigration postcoloniale, qui affirment et assument leur différence par un retour visible à certaines pratiques notamment religieuses. De plus l’islamophobie bénéficie d’un allié assez précieux, présent à gauche, qui revendique un combat antireligieux au nom de la laïcité (voir les dérives quasi racistes de Riposte Laïque) et du féminisme. La religion est vue mécaniquement comme rétrograde et oppresseur. Nous reviendrons sur ces deux points par la suite.

Au vu de l’ampleur du phénomène (insultes racistes, discrimination dans l’espace public au nom de la laïcité, violences, tags sur les mosquées…), il est impératif d’ouvrir le débat au sein de la gauche sur ces questions et de renouveler le combat antiraciste en prenant en compte les spécificités de l’islamophobie. Comme pour la lutte contre toutes autres oppressions, il est naturel et normal que les musulmans (comme les femmes ou les homosexuels) passent par une phase d’affirmation de leur identité associée à des formes d’auto-organisation. C’est à ce titre aussi que nous devons comprendre des collectifs comme les Indigènes de la République ou l’organisation de groupes sur des bases religieuses. Quand les femmes revendiquaient des assemblées générales non mixtes personne ne les accusaient de communautarisme….

5. La critique de la religion doit elle être universelle ?

Toute religion est caractérisée par un corpus éthique définissant des lignes de conduite pour la vie et par une explication téléologique (= définissant des fins) et originelle du monde. Plus simplement, on peut dire que les religions donnent des raisons spirituelles de la vie humaine (au sens de pourquoi vit-on ?) et des moyens de parvenir à une vie juste et bonne (comment doit-on vivre ?). La religion est donc une affaire éminemment politique puisque elle touche à la morale du vivre ensemble et donne une explication de l’organisation du monde qui peut être aussi une justification de l’ordre existant.

Dans beaucoup de sociétés actuelles, la religion joue le rôle de ciment idéologique indispensable à la vie et à la reproduction du groupe humain. Je pense qu’elle ne peut être évaluée en soi, mais selon les situations en fonction du rôle qu’elle joue dans les rapports de productions. Par exemple, en Iran, la religion musulmane sert de support à toute la société mais elle est aussi un des lieux d’organisation du pouvoir concret des classes dominantes. En France la communauté musulmane commence certes à être structurée, mais elle ne joue pour l’instant en termes de rapports de production et de pouvoir aucun rôle majeur. Ce n’est pas le cas de l’église en Espagne ou de la communauté juive ou protestante aux USA, qui jouent encore des rôles prépondérants dans l’orientation des classes dominantes des ces pays. La critique politique de la religion ne peut être que circonstanciée à une situation matérielle et politique donnée.

La religion comme toute autre superstructure de la société (l’école ou les syndicats) est traversée de contradictions et elle un lieu de luttes entre les classes[5]. La religion, même révélée, est comme le droit qu’une perpétuelle réinterprétation qui produit un questionnement toujours sans fin. Un croyant peut estimer que les écrits lui intime de condamner l’homosexuel alors qu’un autre pense que ces mêmes écritures saintes lui indiquent la voie pour le défendre contre l’oppression qu’il subit. Le pluralisme de l’interprétation est consubstantiel de toute religion.

D’autre part, notre société pseudo-séculaire a oublié que la majeure partie de ces normes éthiques et de ces schémas de pensée sont encore conditionnées par le judéo-christianisme pour le meilleur (principe de solidarité) comme pour le pire (domination masculine).

Il est donc impossible de mettre comme préalable à la volonté émancipatrice la lutte contre la religion. Le combat pour l’émancipation a été conjoint en occident du combat contre l’église catholique car nous étions dans une forme donnée de la lutte des classes ou l’église était une des armes de l’aristocratie face à la bourgeoisie montante. Cette centralité du combat contre l’église ne peut être mécaniquement transposée de nos jours à l’islam, notamment quand celle ci est comme en France majoritairement la religion de ceux qui sont spécifiquement opprimées à cause du passé colonial et du présent néo-impérialiste.

6. Comment réactualiser la lutte contre toutes les oppressions (racisme, homophobie, domination masculine) ?

Un des acquis central du mouvement ouvrier sans cesse oublié mais sans cesse réaffirmé est la nécessité de prendre en compte sans les hiérarchiser toutes les oppressions spécifiques. L’exploitation de la plus value produite par le travailleur et sa captation par le capital n’est qu’un visage du système capitaliste. La domination économique n’est souvent pas d’ailleurs l’élément moteur de la volonté de mobilisation des masses. En effet, un élément central de souffrance est le besoin de dignité et de reconnaissance collective de ce qu’on est[6]. Or la société capitaliste renforce la fausse reconnaissance basée sur la seule acquisition de biens et nie les spécificités de chacun. Pire elle discrimine et divise. Elle maintient et développe différents systèmes d’oppressions, préexistant au capitalisme, qui font que certains groupes sont dominés par d’autres.

Ces groupes ont pris conscience collectivement et ont émergé sur la scène politique. Le droit à l’égalité entre noirs et blancs aux USA, le droit des femmes ou la reconnaissance des homosexuels ont été les étapes les plus symboliques de ces luttes. Ces luttes n’ont rarement été portées par le mouvement ouvrier traditionnel souvent sourd au départ à ces luttes spécifiques. Ironiquement ce sont parfois des croyants qui ont mené ce combat (Martin Luther King, Malcom X) et nombreux sont les révolutionnaires qui en 1968 ont minimisé l’importance du féminisme ou du droit des homosexuels.

Aujourd’hui comme hier, il faut réaffirmer l’importance de ces luttes qui ne peuvent être ramenées à la lutte économique (lutte sur l’infrastructure qui conditionnerait tout). Mais il faut aussi se garder des simplifications et des hiérarchisations entre oppressions. Depuis les affaires sur le voile, nous assistons à un cocktail dangereux où la lutte féministe est réapparue pour justifier une politique raciste. Dans une société patriarcale où 10% des femmes subissent des violences conjugales, la lutte pour le droit à l’avortement et à la contraception, pour la répression de la violence des conjoints (loi cadre en Espagne), pour l’égalité des salaires, la liberté de se vêtir en minijupe ou avec en voile doivent être des combats centraux. En effet, la division homme-femme est la pire de nos divisions. Elle est inscrite depuis le jeune âge dans tous nos comportements ; famille, école, travail sont tous coupables. Or dans ce contexte de régression des droits et de baisse des luttes, le féminisme revient par la fenêtre des classes dominantes sur la seule question sélective du voile. Cette supercherie ne fait que renforcer le racisme et le sexisme car elle fait adroitement passer l’homme blanc pour quelqu’un qui respecte les femmes alors que seules certaines populations (déjà stigmatisés pour leur dangerosité) elles, font courir un risque pour les femmes. De nombreuses études de sociologue ou de féminisme ont décortiqué ce mésusage de la question de l’oppression[7],[8],[9]. Nous devons mettre en débat cette question. /.../

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