12 novembre 2010

Faut-il séparer le social et le politique ?

(...) Évidemment, et notamment dans un mouvement qui a longtemps été ascendant, et dans lequel l’unité syndicale a constitué un élément décisif, il n’était pas question de faire de la critique des organisations syndicales le point central ou essentiel de l’argumentation, sauf à défendre une orientation de fait défaitiste. Mais la discussion n’est pas seulement tactique. PCF et PG défendent une division des tâches profondément ancrée dans le mouvement ouvrier français : aux syndicats la rue et les mobilisations sociales, aux partis le champ institutionnel et les élections. C’est contestable à plusieurs niveaux. Il est indéniable que le rythme et les modalités imposées par le cadre intersyndical et notamment l’alliance CGT-CFDT ont pesé sur le mouvement : l’absence de consignes unifiées en termes de grève reconductible a rendu difficile la convergence dans le temps des initiatives des secteurs qui se lançaient, tout cela compliquant singulièrement la perspective d’un mouvement gréviste d’ensemble. Cela ne signifie pas que la grève générale fut à portée de main, les choses sont à l’évidence un peu plus compliquées. Mais cela mérite discussion
A l'heure des bilans du grand mouvement contre la réforme des retraites, Ingrid Hayes pose une excellente question dans les colonnes de Tout est à nous !,  l'hebdo du NPA. Sa contribution participe à la nécessaire clarification de notre stratégie dans les syndicats et au cours des mobilisations sociales, même si elle peut être corrigée ou complétée ici ou là.

Elle a raison de souligner que l''indépendance syndicale' ne doit pas être un moyen d'empêcher toute critique de la stratégie adoptée par les dirigeants syndicaux. L'argument selon lequel les syndicats dirigent le mouvement sur le terrain social et les partis ne font que les "soutenir", tout en préparant les échéances électorales à venir, empeche de voir clair. En plus, nous devons insister sur le fait que l''indépendance' doit rhymer avec 'démocratie' syndicale : à qui appartiennent effectivement les syndicats - à leurs dirigeants ou à leurs adhérents ?
(...) L’indépendance syndicale est un acquis qu’on ne peut remettre en cause : c’est au sein des syndicats que se décide l’orientation syndicale. Cela n’empêche pas les partis politiques d’avoir un point de vue sur la stratégie que les organisations syndicales mettent en œuvre. (...) Le NPA défend l’idée d’une politisation par le biais même des mobilisations comme expériences politiques fondamentales, démontrant la force collective des salariéEs en lutte, dans des cadres le plus possible auto-organisés.
Cette formulation, cependant, me semble en peu en deça de ce que disent les marxistes au sujet des syndicats. La tâche des révolutionnaires est-elle simplement d'exprimer leur "point de vue" sur l'orientation syndicale ? Le NPA (pour prendre l'exemple du parti qui a sûrement le plus impulsé les luttes) doit-il avoir l'ambition d'être seulement "utile aux luttes", selon la formulation consacrée ?

Ne doit-on pas plutôt mener une propagande incessante en tant que révolutionnaires, malgré toutes les difficultés créées par la bureaucratie, pour gagner la majorité des syndiqués à une ligne clairement anticapitaliste. Cela signifie à la fois la création de courants 'lutte des classes' ouverts aux meilleurs militants toutes tendances politiques confondues, et la coordination de l'action des militants révolutiuonnaires sous forme de 'fractions'. Cette action ne doit pas être purement locale, mais viser la centralisation des luttes

D'autre part, l'idée d'une "politisation par le biais même des mobilisations comme expériences politiques fondamentales" ne tient pas compte du fait que la conscience politique, si elle peut progresser rapidement sous la pression des événements, a besoin de l'intervention consciente des révolutionnaires. De ce point de vue, la tâche des marxistes n'est pas simplement d'être des super-syndicalistes, mais aussi de mener une propagande pour les idées révolutionnaires (par exemple, à travers la presse du parti).

Quant à la critique des directions syndicales et politqiues de gauche, il est nécessaire d'aller plus loin que la dénonciation simpliste de leurs "trahisons". Les réformistes comme Chérèque, Thibault, Aubry, Mélenchon ou la direction du PCF sont bien sûr responsables de leurs paroles et de leurs actions (ou de leur inaction) devant les travailleurs. Mais il ne s'agit pas de faiblesses individuelles.
L'attitude des dirigeants syndicaux est conditionnée à la fois par leur perspective politique réformiste (le capitalisme ne peut être que réformé, non détruit et remplacé par le pouvoir des travailleurs) et leur position sociale intermédiaire entre les travailleurs et le patronat. Quand ils le décident, ils jouent un rôle important dans la mobilisation de la masse des travailleurs, y compris des non-syndiqués, mais comme nous avons vu au cours du mouvement, se limitent à demander des concessions, des aménagements, voire de simples "négociations".

Pendant le mouvement contre la réforme des retraites, la revendication la plus populaire parmi les grèvistes et les manifestants de "retrait du projet" - et aujourd'hui d'"abrogation de la loi" - fut, après les premières manifestations qui laissaient penser à une montée en puissance de la mobilisation, abandonnée par les principales confédérations en faveur d'une demande de davantage de "dialogue". Dès le début ils avançaient l'argument dangereux que la réforme proposée de toute façon "ne règle pas le problème". Ils appelaient à "une autre réforme". Le PS, quant à lui, fut bien obligé d'admettre que ses propositions impliquaient l'allongement de la durée de cotisation pour la majorité des travailleurs.

Le rôle des dirigeants politiques réformistes (parmi lesquels il faut classer la direction du PCF, même si elle prétend vouloir diriger la gauche institutionnelle vers des réformes plus radicales) est essentiellement de canaliser tout mouvement social vers la voie parlementaire : "Manifestons aujourd'hui, arrachons des concessions si possibles, mais attendons 2012 pour que cela change". Ceci explique également leur insistence sur des méthodes qui permettent à préserver la "popularité" du mouvement dans l'"opinion publique", et donc leur opposition aux blocages et crucialement à l'extension et au durcissement de la grève des raffineries et dans les transports.

Avec de telles directions syndicales et politiques le mouvement est handicapé dès le départ, et il faut les critiquer ouvertement et les dénoncer quand c'est nécessaire. Mais si les réformistes peuvent jouer un tel rôle néfaste, c'est parce que les idées eux-mêmes sont largement partagées par les millions de travailleurs et de jeunes qui ont manifesté ou qui ont fait grève.

C'est pourquoi nous devons les critiquer sur le fond. Les révolutionnaires, sans se substituer aux travailleurs eux-mêmes qui doivent diriger leurs luttes à travers les assemblées générales et les coordinations, doivent paraître ouvertement en tant que tels. Un parti révolutionnaire n'est pas un 'super-syndicat', mais l'union des meilleurs militants ouvriers politiques. (Vu comme cela, il est évident qu'aucune organisation en France aujourd'hui ne peut prétendre au titre, mais évidemment il faut faire avec ce qu'on a, ce qui signifie à mon avis rejoindre et renforcer le NPA en évitant le sectarisme qui est mortifère pour notre cause.) Au cours des luttes il faut soutenir les dirigeants syndicaux tant qu'ils entraînent le mouvement vers l'avant et agir indépendamment d'eux dès lors qu'ils le freinent ou qu'ils le trahissent. Il faut combattre quotidiennement dans les syndicats pour les remplacer par de nouvelles équipes militantes plus déterminées. Mais il faut aussi poser clairement, pendant et après le mouvement, la question de l'alternative politique et de la nécessité du pouvoir des travailleurs.

Aujourd'hui, la gauche révolutionnaire doit non seulement organiser des réunions de bilan du mouvement largement ouvertes aux travailleurs et aux jeunes qui y ont participé, mais des débats sur 'Qu'est-ce que le marxisme ?', 'Pourquoi nous avons besoin d'une révolution' et 'Pourquoi il faut rejoindre les révolutionnaires'.

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