12 février 2011

Après le départ de Moubarak, où va l'Egypte ?

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Les masses égyptiennes ont remporté une énorme victoire en obtenant le départ immédiat et sans conditions de Hosni Moubarak. Il ne faut pas bouder notre plaisir. Mais le système qu'il a construit est intact. Les travailleurs, les paysans, les chômeurs et les classes populaires en général ne peuvent pas se contenter d'un simple changement de personnel au sommet de l'Etat. D'une révolution populaire et démocratique à une révolution sociale il y a un pas important.

Ce blog publiera une sélection des meilleurs articles sur le sujet en anglais et en français. Si cela fait un peu désordre, c'est que la situation est confuse, et les points de vue divergent.

Is Egypt's army on the people's side ? et Egypt's revolution that toppled the dictator Socialist Worker, 12 février 2011

On sentait chez beaucoup de 'progressistes' français une certaine tièdeur envers la révolution. Finalement, pensaient-ils, un régime dictatorial pro-occidental et pro-israélien n'était-il pas préférable à un bouleversement révolutionnaire ? Peur d'une part des 'islamistes' - considérés comme un bloc non-différencié - et d'autre part de la masse des pauvres dont l'entrée en scène remettrait en cause beaucoup de privilèges, et non seulement ceux de l'entourage immédiat du dictateur.

Difficile, cependant, à tourner le dos à la réalité, même pour des commentateurs habitués à agiter la 'menace intégriste' dès qu'il s'agit de mouvements populaires dans le monde arabo-musulman ou dans les banlieues françaises. La révolution du Nil n'était pas téléguidée par les mullahs iraniens, et même les Frères musulmans paraissaient débordés. D'ailleurs une partie des dirigeants religieux ont soutenu ouvertement ou dans les coulisses la dictature.

Un petit article de Pierre Beylau, rédacteur en chef du service monde de l'hebdomadaire Le Point, intitulé Faut-il avoir peur des intégristes musulmans ?, rappelle quelques vérités à ses lecteurs inquiets, et conclut ainsi:

(...) En Égypte, les Frères musulmans ont été tantôt pourchassés, tantôt courtisés quand il s'agissait de faire pièce à l'extrême gauche, tantôt tolérés. En Jordanie, ils siègent au Parlement. En Turquie, le parti (AKP) du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan se veut "démocrate-islamiste" comme on dit "chrétien-démocrate". Malgré des tensions, Ankara, membre important de l'Otan, reste un allié stratégique d'Israël. D'ailleurs, l'État hébreu a, lui aussi, dans le passé, joué à Gaza ou en Cisjordanie la carte des Frères musulmans pour contrer le Fatah.

En fait, il faudra s'habituer à vivre avec le fondamentalisme musulman. Si la démocratie finit par s'imposer en Égypte, en Tunisie ou ailleurs, ils auront fatalement une représentation politique. Mais ce sont les sociétés tunisienne ou égyptienne qui décideront, in fine, de leur place et de leur degré d'ouverture.

Pour l'économiste Samir Amin, les révolutions en cours dans le monde arabe menacent à terme le système capitaliste:

(...) Il s’agit de révoltes sociales potentiellement porteuses de la cristallisation d’alternatives, qui peuvent à long terme s’inscrire dans une perspective socialiste. C’est la raison pour laquelle le système capitaliste, le capital des monopoles dominants à l’échelle mondiale, ne peut tolérer le développement de ces mouvements. Il mobilisera tous les moyens de déstabilisation possibles, des pressions économiques et financières jusqu’à la menace militaire. Il soutiendra, selon les circonstances, soit les fausses alternatives fascistes ou fascisantes, soit la mise en place de dictatures militaires. Il ne faut pas croire un mot de ce que dit Obama. Obama, c’est Bush, mais avec un autre langage.

Est-ce donc pour cette raison qu'une partie des médias et des politiciens bourgeois ont changé de langage au sujet des Frères musulmans, désormais souvent présentés comme des 'modérés' , alors que pour Amin, ce n'est absolument pas le cas?
 
(...) Moubarak a-t-il sous-traité la société égyptienne aux Frères musulmans ? Samir Amin - Absolument. Il leur a confié trois institutions fondamentales  : la justice, l’éducation et la télévision. Mais le régime militaire veut conserver pour lui la direction, revendiquée par les Frères musulmans. Les États-Unis utilisent ce conflit mineur au sein de l’alliance entre militaires et islamistes pour s’assurer de la docilité des uns comme des autres. L’essentiel est que tous acceptent le capitalisme tel qu’il est. Les Frères musulmans n’ont jamais envisagé de changer les choses de manière sérieuse. D’ailleurs lors des grandes grèves ouvrières de 2007-2008, leurs parlementaires ont voté avec le gouvernement contre les grévistes. Face aux luttes des paysans expulsés de leur terre par les grands propriétaires fonciers, les Frères musulmans prennent partie contre le mouvement paysan. Pour eux la propriété privée, la libre entreprise et le profit sont sacrés.

Dans Les islamistes et la révolution égyptienne (où il est également question des Coptes), Hossam Tammam décrit l'impact de la révolution sur les institutions et les mouvements religieux, eux-mêmes sujets à de fortes tensions:

Tous les débats sur le statut des islamistes dans la nouvelle Egypte (d’après le 25 janvier 2011) font peu de sens s’ils sont fondés sur les mêmes données qui étaient utilisées, auparavant, pour étudier les mouvements religieux ; et encore moins s’ils ignorent le fait que l’Egypte a connu une révolution qui a détruit beaucoup des anciennes caractéristiques de sa scène religieuse.

La révolution n’était pas dirigée seulement contre le pouvoir autocratique, répressif et corrompu du régime en place, qui reposait sur une alliance entre l’argent, le pouvoir et la corruption. Elle était aussi dirigée contre l’establishment religieux officiel et son discours qui – directement ou indirectement – soutenait et soutient ce régime.

La révolution égyptienne a complètement reconfiguré la scène religieuse et a clarifié aux yeux du public le rôle des institutions religieuses et leurs discours dans le pays. Le résultat est surprenant. Personne ne pensait que les Egyptiens religieux étaient capables de renverser le pouvoir des institutions religieuses et de défier les discours religieux qui sont apparus, soudainement, comme partie prenante du régime corrompu et oppresseur. (...)

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