13 février 2011

Les travailleurs, la classe moyenne, la junte militaire et la révolution permanente

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Par Hossam el-Hamalawy

Depuis hier, et même avant, des militants de classe moyenne exhortent les égyptiens à suspendre les manifestations et à reprendre le travail, au nom du patriotisme, en chantant quelques unes des berceuses les plus ridicules du style « construisons une nouvelle Egypte », « travaillons encore plus dur qu’avant », etc… Au cas où vous ne le sauriez pas, les égyptiens sont en fait parmi les peuples les plus travailleurs de la planète déjà…[1]

Ces militants-là veulent que nous nous fiions aux généraux de Moubarak[2] pour mener à bien la transition à la démocratie – la même junte qui a constitué la colonne vertébrale de cette dictature durant les trente dernières années. Et alors que je crois que le Conseil Suprême des Forces Armées, lequel reçoit 1,3 milliards de dollars par an des Etats-Unis, orchestrera éventuellement la transition à un gouvernement « civil », je n’ai aucun doute qu’il s’agira d’un gouvernement qui garantira la continuité d’un système qui ne touchera jamais aux privilèges de l’armée, maintiendra les forces armées comme l’institution qui aura le dernier mot à dire en politique (comme en Turquie par exemple), s’assurera que l’Egypte continuera à suivre la politique étrangère étasunienne qu’il s’agisse de la paix dont personne ne veut avec l’état d’apartheid d’Israël, le passage sans risque pour la marine militaire étasunienne à travers le canal de Suez, la continuation du siège de Gaza et les exportations de gaz naturel à Israël à prix subventionné. Un gouvernement « civil » n’a rien à voir avec des ministres qui ne portent pas d’uniforme militaire. Un gouvernement civil signifie un gouvernement qui respecte entièrement les souhaits du peuple égyptien sans intervention par les chefs militaires. Et je crois que ça, ce sera difficile que ce soit mis en place ou permis par la junte.

L’armée est l’institution dirigeante dans ce pays depuis 1952. Ses dirigeants font partie de l’establishment. Et alors que les jeunes officiers et les soldats sont nos alliés, nous ne pouvons pour une seule seconde faire confiance aux généraux. Par ailleurs, on doit enquêter sur ces chefs militaires. Je veux savoir plus sur leur participation dans le domaine des affaires.

Toutes les classes sociales en Egypte ont pris part au soulèvement. A la place Tahrir on pouvait voir des fils et des filles de l’élite égyptienne, ensemble avec des travailleurs, des citoyens issus des classes moyennes, et les pauvres vivant dans les villes. Moubarak a réussi à aliéner toutes les classes sociales de la société y compris une bonne partie de la bourgeoisie. Mais rappelez-vous que ce n’est que lorsque les grèves de masse ont démarré il y a trois jours que le régime a commencé à vaciller et l’armée a dû obliger Moubarak à démissionner parce que le système était au point de s’écrouler.

Certains ont été surpris de voir les travailleurs se mettre en grève. Je ne sais vraiment quoi dire. C’est complètement idiot. Les travailleurs ont organisé la vague la plus longue et la plus soutenue de grèves dans l’histoire de l’Egypte depuis 1946, partie de la grève à Mahalla en décembre 2006. Ce n’est pas la faute aux travailleurs si vous n’y avez pas fait attention. Chaque jour durant les trois dernières années il y a eu une grève dans une usine, qu’elle soit au Caire ou en province[3]. Ces grèves n’étaient pas seulement économiques, elles étaient aussi de nature politique[4].

Depuis le premier jour de notre soulèvement, la classe ouvrière a participé aux manifestations. Qu’étaient selon vous les manifestants à Mahalla, à Suez et à Kafr el-Dawwar par exemple ? Cependant, les travailleurs y participaient en tant que « manifestants » et non nécessairement en tant que « travailleurs » - ce qui veut dire qu’ils n’étaient pas impliqués de façon indépendante. C’était le gouvernement, et non les manifestants, qui avait arrêté l’économie par le couvre-feu, par la fermeture des banques et des entreprises. C’était une grève capitaliste dont l’objectif était de terroriser les égyptiens. Ce n’est que quand le gouvernement a tenté de ramener le pays à la « normale » dimanche dernier que les travailleurs sont retournés à leurs usines, ont discuté de la situation et commencé à s’organiser massivement et à bouger comme un seul bloc.

Les grèves menées par les travailleurs cette semaine englobaient aussi bien des revendications économiques que politiques. A certains endroits les travailleurs n’ont pas inclus la chute du régime parmi leurs revendications, mais ils ont utilisé les mêmes slogans que ceux utilisés par les manifestants à Tahrir et dans de nombreux cas, au moins ceux dont j’ai pu être mis au courant et je suis sûr qu’il y en a d’autres, les travailleurs ont mis en avant une liste de revendications politiques en solidarité avec la révolution[5].

Ces travailleurs ne vont pas rentrer chez eux de sitôt. Ils ont fait démarrer des grèves parce qu’ils ne pouvaient plus nourrir leurs familles. Ils ont été enhardis par le renversement de Moubarak et ne peuvent retourner à leurs enfants pour leur dire que l’armée a promis de leur apporter de la nourriture et leurs droits dans je ne sais combien de mois. Beaucoup de grévistes ont déjà commencé à mettre en avant des revendications supplémentaires pour la création de syndicats libres en dehors de la fédération syndicale égyptienne, corrompue et soutenue par l’état.

Aujourd’hui, j’ai déjà commencé à recevoir l’information que des milliers des travailleurs dans les transports publics sont en train de protester à el-Gabal el-Ahmar. Les travailleurs intérimaires à Helwan Steel Mills en font de même. Les techniciens du rail continuent à arrêter les trains[6]. Des milliers de travailleurs à el-Hawamdiya Sugar Factory sont en train de protester et les travailleurs du pétrole vont faire démarrer une grève demain[7] avec des revendications économiques et aussi pour demander l’inculpation du ministre Sameh Fahmy et pour arrêter les exportations de gaz à Israël. Et d’autres informations encore arrivent d’autres centres industriels[8].

Au moment où nous sommes, l’occupation de la Place Tahrir va probablement être levée. Mais nous devons porter Tahrir aux usines maintenant. A mesure qu’avance la révolution une polarisation inévitable de classe va se produire. Nous devons rester vigilants. Nous ne devrions pas nous arrêter là… Nous détenons les clés de la libération de la région entière, pas seulement de l’Egypte… En avant avec une révolution permanente[9] qui donnera le pouvoir au peuple de ce pays au moyen d’une démocratie directe par en bas…

Hossam el-Hamalawy

traduit par Christakis Georgiou

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