18 avril 2012

Où va la gauche radicale française ? Un débat qui doit être mené sans tabous.

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Quelques réflexions provisoires sur la situation de la gauche radicale en France à la veille du premier tour de l'élection présidentielle de 2012

D'environ 10% en 2002, les partis qui incarnent (plus ou moins) le courant marxiste révolutionnaire sont passés aujourd'hui à un niveau électoral quasi anecdotal avec un score probablement autour de 2%. C'est en tout cas ce qui laissent penser les sondages depuis plusieurs mois - et ce ne sont pas les deux semaines d'égalité théorique de temps de parole dans les médias audiovisuels et une bonne fin de campagne de Philippe Poutou, le candidat du NPA, qui changeront fondamentalement le rapport de forces.

Personnellement, j'ai fait - très modestement - la campagne de Philippe Poutou et j'espère qu'il fera un 'bon' score, tout comme j'estime très positif la montée en puissance de Jean-Luc Mélenchon. (Je suis également pour un vote massif pour le candidat de gauche qualifié pour le 2ème tour, afin de donner une franche claque à Sarkozy et sa bande.)

Mais ni l'un ni l'autre ne résoudra les grandes questions de stratégie et de tactique qui se poseront de façon encore plus complexes sous un gouvernement de gauche qui ne manquera pas de s'adapter platement aux 'réalités' économiques imposées par les banquiers, le patronat et les institutions financières mondiales.

En 2002 Laguiller et Besancenot, et en 2007 Besancenot tout seul, semblait représenter l'avenir, le PCF était "agonisant", le PS "discrédité", et le reste de la gauche de la gauche condamné à chercher sans fin le sacré graal de l'unité. La LCR était devant le PCF et Lutte Ouvrière, la campagne Bové à laquelle j'ai participé a rencontré beaucoup de sympathie mais n'a pas convaincu. L'optimisme teinté souvent de sectarisme de beaucoup de militants de la LCR et de sa nouvelle périphérie donna beaucoup d'élan au Nouveau Parti Anticapitaliste qu'ils ont fondé en 2009.

Ils auraient dû sans doute prêté plus d'attention à la décision quasi-simultanée de Jean-Luc Mélenchon de rompre avec le Parti Socialiste et de fonder un nouveau parti. Même petit, le Parti de Gauche représentait la première scission significative sur la gauche de la social-démocratie depuis des décennies. La majorité du NPA pensait que cela n'allait pas durer, que Mélenchon négocierait avec le PS et se satisferait d'une promesse d'un ministère, comme si tout pouvait se réduire à des ambitions personnelles.

Cette même majorité prenait de haut les milliers de militants avec ou sans parti qui avaient participé à l'éclosion des collectifs unitaires et qui restaient - avec parfois de bonnes raisons - sceptiques vis-à-vis de la volonté 'unitaire' du NPA. Tous étaient des 'réformistes', donc forcément des 'opportunistes'.

Ensuite vint le mouvement massif de 2010 contre la réforme des retraites - un mouvement qui aurait dû profiter au 'parti des luttes' comme aimait dire la direction du NPA. Son échec fut un coup dur dont personne n'a saisi la portée et la signification à l'époque. Faute de pouvoir gagner dans la rue, des millions de travailleurs se sont tournés, sans grand enthousiasme mais avec une ferme volonté de virer Sarkozy en se servant du candidat le mieux placé pour le faire, vers le Parti Socialiste.

Non seulement le réformisme du PS transformé en social-libéralisme n'avait plus d'avenir, nous disait-on, mais il n'y avait plus d'espace, non plus, entre le social-libéralisme et la gauche anticapitaliste, pour un réformisme de gauche. Erreur fatale de perspective. Pour celles et ceux qui refusent le chèque en blanc aux dirigeants socialistes, c'est dorénavant le Front de Gauche qui paraît comme une alternative à la fois radicale et réaliste ('la révolution par les urnes').

Certes, personne ne pouvait prédire à l'époque que le PCF allait se retirer pour soutenir la candidature de l'ex-ministre socialiste. Ni que le Front de Gauche, conçu par les dirigeants communistes comme un simple cartel de partis qui allait leur permettre de surfer sur l'aspiration à l'unité, allait pouvoir s'ouvrir à des militants non-encartés ou issus d'autres courants politiques. Ni que Mélenchon lui-même allait muter d'un banal dirigeant de courant du PS en un tribun formidable capable de galvaniser les foules. Ni que le NPA allait être privé de son candidat très médiatisé (et talentueux, il faut le dire), Olivier Besancenot.

Aujourd'hui, la situation de la gauche radicale est compliquée, c'est le moins qu'on puisse dire.

Le Front de Gauche a le vent en poupe, mais entre un PCF tenté par la participation ou au moins le soutien externe à un gouvernement social-démocrate, le PG qui y est résolument opposé (pour l'instant?) et ses autres composantes, l'unité va être difficile à maintenir. Faire une bonne campagne quand on a un candidat exceptionnel (un peu comme le NPA en 2002 et 2007), et la pression du vote 'utile' pour Hollande relativement faible, est une chose. Survivre les difficultés et les pièges auxquels le FdG va être confronté en cas de victoire de la gauche en est une autre. Même sa future structuration est incertaine. (Voir ici un texte de la FASE du 27 mars 2012, Une nouvelle organisation politique ? Ouvrons le débat.)

Reste également des questions de principe. Le nationalisme républicain du discours de Mélenchon, qui est largement partagé par le PCF, n'est pas une simple question de langage, de références 'culturelles'. Peut-on transformer la société tout en appuyant l'armée, applaudissant les ventes d'avions de guerre, vantant les valeurs 'universelles' de la France et en tenant à une conception étroite de la laïcité qui nie certains droits démocratiques fondamentaux ? Pour des révolutionnaires qui adhèrent au Front de Gauche ou à une de ses composantes, cela va poser de sacrés problèmes. Le programme du Front de Gauche est résolument réformiste. C'est un atout non-négligeable face à un Parti Socialiste qui ne prône que des changements cosmétiques, mais comme tout projet réformiste il laisse sans réponse la vraie question du pouvoir: quelle classe va imposer sa volonté et par quels moyens, et quel sera le rôle de l'Etat dans une telle confrontation ?

Parallèlement, si le Front de Gauche compte de nombreux militants de base qui participent au mouvement social et syndical sans compter, il contient également beaucoup d'élus, d'administrateurs et de permanents syndicaux et politiques dont la relation avec les institutions est plus ambiguë. Etre un élu ou se présenter à une élection n'est pas en soi, à mes yeux, un signe d'ambition personnelle ou d'intégration dans l'appareil de l'Etat. Mais au PCF notamment, des décennies de participation gouvernementale, de gestion municipale, départementale et régionale, d'accords avec le Parti Socialiste, de manoeuvres politiciennes, d'opportunisme et de clientèlisme ont laissé des traces.

Mélenchon ne cesse de dénoncer les méfaits du 'capitalisme financier'. Hollande, Joly et même parfois Sarkozy ou Dupont-Aignan font de même, la différence étant les moyens qu'ils comptent mettre en oeuvre pour le contrer - une vague 'moralisation' pour les uns, plus de régulation ou l'intervention énergique de l'Etat ou des institutions européennes pour les autres. Mélenchon, s'il s'enthousiasme pour l'idée d'une société plus juste où l'essentiel de l'économie est sous le contrôle de l'Etat et donc des 'citoyens', ne dit pas que la crise découle de la logique interne du système capitaliste lui-même. L''anticapitalisme' du Front de Gauche mérite au moins d'être clarifié.

Rejoindre un parti ou un front réformiste ou s'allier avec des antilibéraux n'est pas interdit aux révolutionnaires, que cela soit des alliances conjoncturelles comme lors de la campagne contre le TCE ou plus durables. Ce sont des questions tactiques qui dépendent des circonstances. Encore faut-il savoir sur quelles bases et avec quelles forces on va mener le combat politique en son sein. C'est une situation qui exige plus de clarté théorique, pas moins. Je n'ai pas l'impression que cette question a été résolue par ceux qui ont déjà sauté le pas ou pensent le faire. (Dans cet article, Hendrik Davi la posait déjà il y a un an.)

Ne serait-il pas plus simple pour les révolutionnaires de rester entre eux et de compter leurs (maigres) forces ? Pour ceux qui veulent vraiment changer la société, ce n'est pas une option. L'attitude d'une organisation comme Lutte Ouvrière ne laisse pas de doute. Elle ne changera jamais. En plus, son soutien aux pires lois islamophobes votées ces dernières années, son refus de participer au moindre collectif antiraciste ou antifasciste, la placent carrément du mauvais côté des barricades. L'unité du NPA avec LO serait un considérable pas en arrière.

De son côté, le NPA est très affaibli numériquement et parmi ceux qui restent beaucoup se posent énormément de questions. Il y a aussi ceux pour lesquels 'le parti a toujours raison', ainsi que des petits groupes trotskistes orthodoxes qui se disputent la propriété du programme révolutionnaire. L'hémorragie des militants continue, et l'appareil central est divisé et a du mal à fonctionner.

Le NPA a encore des atouts. Ses meilleurs comités sont très impliqués dans le mouvement social, antiraciste et antifasciste. Pendant la campagne électorale, le ralliement au Front de Gauche d'une partie de l'organisation a été contrebalancé par le travail collectif d'autres militants - pas tous parmi les plus 'identitaires' - pour soutenir le candidat Poutou. Suivront les législatives où la majorité compte présenter le maximum de candidats tout en négociant avec les courants minoritaires pour partager les circonscriptions. (Peu de camarades se posent la question de l'intérêt - autre que de toucher des subventions de l'Etat en dépassant un seuil de voix - d'être présent partout y compris dans des villes où le parti n'existe même pas.)

Le courant unitaire, la Gauche Anticapitaliste, est déjà traversé par des débats difficiles: faut-il rejoindre immédiatement le Front de Gauche ou mener encore le combat à l'intérieur du NPA au moins jusqu'à une Conférence nationale avant l'été ? quitter le NPA pour aller où et quoi faire ? quelle stratégie adopter dans ou aux marges du Front de Gauche afin de ne pas se faire satélliser par le PCF ou le PG ?

Parmi celles et ceux qui l'ont déjà quitté, ou s'apprêtent à le faire, il existe un grand amertume qui conduisent certains à prédire - ou à souhaiter - la disparition du NPA ou sa transformation en une espèce de Lutte Ouvrière-bis (ce qui est compréhensible en écoutant les représentants de certains courants).

C'est à mon avis une attitude trop méprisante envers les quelques centaines ou milliers de militants actifs qui sont restés au NPA, qui se méfient, non sans raisons, d'une stratégie qui peut conduire à des concessions et à des compromissions, et qui ne sont pas irrémédiablement sectaires. Parmi eux, beaucoup militent activement aux côtés de militants du Front de Gauche et d'autres forces, syndicales, libertaires, associatives ... Certes, la ligne de 'Nous sommes pour l'unité dans les luttes mais contre l'idée d'un front politique' ne constitue pas une stratégie et sert surtout à justifier le repli sur soi. Mais imaginer de reconstruire la gauche radicale sans la participation d'un grand nombre de ces militants serait également une grande erreur.

En politique, il est plus facile de faire un diagnostic que de préscrire des remèdes. C'est pourquoi la conclusion de cet article reste à écrire ...

NOTE J'ai aussi livré quelques réflexions en anglais dans cet article pour la revue irlandaise Resistance, France: The NPA, a missed opportunity ?

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