22 août 2012

Document: Où va le gouvernement de gauche ? [1997]

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C'était il y  a 15 ans ...

Document de mes archives (je profite des vacances pour faire un peu de rangement !)

Où va le gouvernement de gauche ? (Éditorial de la revue Socialisme par en bas, n° 1, novembre 1997) (1)

Le PS français a réussi à gagner les élections législatives sur un programme bien plus à gauche que son homologue anglais et beaucoup d'autres partis sociaux-démocrates d'Europe depuis plusieurs années.
L'écrasement électoral de la droite a permis un certain nombre de réformes: davantage de régularisations des sans-papiers, le réemploi d'une bonne partie des maîtres auxiliaires, des progrès sur le dossier du contrat d'union civile, l'accroissement du nombre de surveillants dans les écoles, la création d'emplois à la SNCF, une réduction de certaines exonérations d'impôts pour les plus riches, etc.
Mais, en seulement quelques mois, sur d’innombrables dossiers, le gouvernement a fait de grands pas en arrière par rapport à ses promesses - l'accord d'Amsterdam, Vilvoorde, les lois Pasqua-Debré, France Télécom ... - et la tonalité des réformes reste ambiguë: les emplois-jeunes sont à durée déterminée et introduisent des contrats de droit privé dans le secteur public, les régularisations se font sur des critères restrictifs ...
Même les mesures positives ne constituent, au fond, que l'annulation d'une petite partie de toutes les attaques de la droite depuis plusieurs années. Pas question de renverser la vapeur, ni, bien sûr, de s'attaquer sérieusement au grand capital. Et c'est bien pour cela que, loin d'être inquiète, la presse financière internationale a plutôt des mots doux pour Jospin (comme, il y a dix ans, elle en avait pour Bérégovoy). "Il y a des signes qui suggèrent que Jospin est plus favorable au business que l'on pourrait penser" écrit le Financial Times. Tandis que le Wall Street Journal félicite Jospin pour avoir "embrassé ce même capitalisme que les socialistes ont si souvent vilipendé."
Évidemment, la plus grande nouvelle est l'annonce de la loi-cadre sur les 35 heures. La dernière réduction du temps de travail datant de 1982 (de seulement une heure), il était temps que cela reprenne. Mais la déclaration de Jospin à la fin de la conférence montrait clairement qu'il va falloir lutter pour ne pas être lésés dans l'application de la loi-cadre. Les entreprises de moins de 20 salariés sont déjà exclues pour l'instant. La déclaration de Jospin parle d'une "progression maitrisée des salaires", de la "modulation du temps de travail" (annualisation ?) et d'aides substantielles de l’État pour les entreprises, sans que soit indiqué clairement qui va payer.
Si les sondages continuent à favoriser Jospin, la méfiance dans le mouvement ouvrier et au sein de la gauche est pourtant très répandue. Même dans le Parti socialiste on entend souvent qu' "il a intérêt à ne pas déconner, Jospin". Mais le danger est que, s'il n'y a pas une réponse de  l'ensemble des salariés à l'aggravation de la précarité, à l'arrogance des patrons, le gouvernement pourrait nous servir, petite tranche par petite tranche, encore un plat d'austérité qui démoraliserait entièrement sa base et ferait monter à coup sûr l'extrême droite.
Et trop souvent les voix discordantes au sein de la majorité se limitent à vouloir être la bonne conscience du gouvernement, plutôt que mettre l'accent sur la mobilisation et la lutte.

Communistes

Tout comme en 1981, la participation de ministres communistes au gouvernement semble plutôt restreindre la liberté d'action des communistes que faire pression sur le gouvernement. D'ailleurs le rapport de force réel entre PCF et PS est plus défavorable au PCF qu'en 1981, puisque leur poids électoral et militant s'est affaibli. L'acceptation par la direction communiste de la privatisation partielle de France Télécom a démoralisé bien des militants communistes. A la Fête de l'Humanité, des militants furieux ont sifflé Robert Hue lorsqu'il y a fait référence. La décision de participer au gouvernement démontre avant tout l'électoralisme profond de la direction d'un parti qui ne fait pas confiance aux luttes de masse, et qui repose de plus en plus [sur] ses élus (locaux, régionaux ...) et de moins en moins sur un réseau militant actif. S'il est probable que les ministres communistes durent plus longtemps qu'en 1981, c'est uniquement parce qu'ils sont prêts à avaler davantage de couleuvres.
Dans cette situation, on va probablement voir le renforcement des courants oppositionnels au sein du PS et du PCF. Plus ils s'impliqueront dans des luttes, plus ils seront efficaces.
La croissance actuelle de l'économie française (due avant tout à l'envolée du dollar) permet une certaine marge de manœuvre à Jospin. Sur de nombreux dossiers il gagnera du temps. Mais des éléments d'austérité existent déjà, et les engagements pris à Amsterdam garantissent que ça va continuer ...
La défaite de la droite classique a contribué à des rapprochements entre la droite et les fascistes de Le Pen, des alliances qui représentent un sérieux danger, car elles permettent une implantation bien plus grande d'un parti fasciste capable de s'attaquer à tous les intérêts des travailleurs et des opprimés. Le mouvement antifasciste commence à monter mais a besoin d'être structuré et plus clairement orienté vers une action de masse contre le Front national.

L'espoir

L'espoir d'un réel progrès social, et à plus forte raison de transformation de la société, ne se trouve que dans la mobilisation des travailleurs. Des années de négociations, discussions et collaboration n'ont pas pu empêcher le passage de 35 à 40 ans de cotisations pour la retraite dans le privé. Un mois de mobilisation a empêché le même recul dans le public.
Petite vague continue, les grèves actuelles - des grèves locales, petites, mais souvent victorieuses - doivent retenir l'attention de ceux qui veulent changer la société. C'est en elles - et dans le mouvement antifasciste en progression - qu'on pourra trouver la confiance pour aller plus loin. Il faut travailler à soutenir toutes les luttes qui apparaissent, et expliquer pourquoi ce n'est pas un gouvernement qui peut changer le monde pour nous.

NOTE

(1) La revue Socialisme par en bas doit être distinguée du journal du même nom publié par d'autres camarades et néanmoins amiEs - communément appelés de 'SPEB' - issus de l'organisation Socialisme International (SI) après la scission et la disparition de celle-ci en 1997. (Fondée en 1984, SI publiaient un journal, Socialisme International, dont le dernier porte le numéro 123.)
Trois numéros de la revue parurent entre novembre 1997 et l'été 1999, parallèlement au journal Gauche! (29 numéros). A partir de l'automne 2001 ces deux publications furent remplacées par la revue Socialisme (Anticapitalisme et révolution). En 2002 celle-ci reprit le nom Socialisme International pour marquer la continuité politique avec ce courant. Seize numéros (dont deux numérotés 15/16 et 17/18) furent sortis, le dernier en 2007. De nombreux militants de ces deux 'branches' du courant SI sont toujours actifs, au NPA, à Convergences et Alternative, à la Gauche Anticapitaliste et ailleurs.

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