2 septembre 2012

Un gouvernement socialiste entre le marteau et l'enclume

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Nous sommes en avril 2000. Jacques Chirac est président de la République, mais le Parti Socialiste est au pouvoir depuis deux ans. Le premier ministre Lionel Jospin vient de procéder à un remaniement.  Laurent Fabius est aux affaires économiques et Michel Sapin est ministre chargé de la fonction publique. Pierre Moscovici est aux affaires européennes et Claude Bartolone chargé de la ville. Le gouvernement compte dorénavant cinq membres communistes, dont Marie-George Buffet à la jeunesse et aux sports. Dominique Voynet représente les Verts à l'environnement…. 

Nous avons commenté cet événement à l’époque dans le journal Gauche !  L’article est de Mathieu Schmitt et John Mullen.

Dossier : Où va la gauche ?

Sautter et Allègre ont sauté – grèves et manifestations victorieuses …
JOSPIN, ENTRE LE MARTEAU ET L’ENCLUME … Il veut satisfaire les patrons sans abandonner sa gauche [2000]

Le nouveau gouvernement traduit bien la position de Jospin. L’arrivée de Jean-Luc Mélenchon et du nouveau ministre communiste satisfait la gauche. Fabius aux finances contente les libéraux. Jospin est pris entre deux feux. Mais le rapport de forces, pour l’instant, est favorable à sa droite. (1)

Jospin a été élu dans un contexte particulier. Deux ans après la grande vague de grèves de 1995, il incarnait l’espoir d’une amélioration de la vie. « Changeons d’avenir », c’était l’attirant slogan du PS lors des législatives de 1997.

Personne ne pensait pour autant qu’en votant Jospin, la société allait se transformer profondément, mais bien nombreux étaient ceux qui croyaient qu’il protégerait mieux les pauvres et les opprimés et qu’il défendrait des valeurs plus humaines que celles de Juppé. En même temps, les employeurs, très sérieusement effrayés par la révolte de 1995, n’étaient pas trop mécontents de voir arriver un homme qui avait peut-être la capacité de calmer le jeu, quitte à leur imposer quelques concessions. Trois ans plus tard, le bilan est plus que mitigé. Jospin est sans arrêt pressé entre deux forces.

D’une part, les forces du profit. Comme le dit Seillères, chef du MEDEF : « Ce qui nous préoccupe, c’est que nos concurrents se sont engagés dans une politique qui comporte moins de déficit, moins d’impôts, moins de règlementation. Tout cela, je l’ai écrit au premier ministre et à Laurent Fabius. » Début avril, Seillères a annoncé clairement une offensive des patrons sur une série de dossiers. Avec les assises pour la « refondation sociale », il veut la fin de la plupart des restrictions sur les contrats à durée déterminée. « Le Code du Travail est un mille-feuilles dans lequel ne se reconnaissent que les chefs de bureau », a-t-il déclaré.

Ailleurs en Europe, les gouvernements augmentent les profits des entreprises en réduisant les prélèvements sociaux et en développant massivement la précarité. Ils espèrent ainsi attirer les entreprises qui investiraient chez eux. Les gigantesques fusions qui ont eu lieu ces dernières années concentrent le pouvoir financier dans les mains de quelques patrons surpuissants. Jospin est convaincu qu’il faut plaire aux profiteurs pur survivre. Il faut accepter, dit-il, la logique de « l’économie de marché » pour « rendre la France concurrentielle ». (2)

D’autre part, Jospin satisfait certaines revendications. Poussé par sa gauche, il met en œuvre des avancées sociales (Couverture maladie universelle …) et sous la pression de la rue, retire quelques « réformes » nuisibles aux salariés. Mais il ne renverse en rien la vapeur en matière de licenciement, flexibilisation et précarisation. Ce sont les salariés qui continuent à payer le prix pour la crise économique. Le nombre de contrats précaires – CDD, contrats de qualification et d’autres stages – ne baisse pas, au contraire.

Trahisons

Ainsi, la pression des employeurs pousse Jospin dès son élection à abandonner des promesses faites à sa gauche. L’annulation de la fermeture de l’usine Renault de Vilvoorde était une promesse électorale. Jospin s’était affiché aux côtés de syndicats et des salariés en manifestant avec eux à Bruxelles. Faisant alors les yeux doux à l’électorat ouvrier, il déclara : « En tant qu’actionnaire de Renault, les représentants de l’État au Conseil d’administration exigeraient que d’autres mesures soient envisagées ». Six jours à peine après son arrivée à Matignon, Jospin recule : « Sur le dossier Vilvoorde, ce n’est pas le gouvernement français qui décide. »

En matière de licenciement,le programme de Jospin en 1997 affirmait que, « Pour combattre les procédures abusives, nous rétablirons un contrôle administratif des licenciements. » Une telle mesure aurait permis de défendre des dizaines de milliers d’emplois. Elle ne sera pas mise en place. Peu après l’élection, Peugeot annonçait le suppression de 3 000 emplois. Deux ans plus tard, Jospin se disait dépourvu de tout moyen face à la suppression des 7 500 emplois à Michelin bien que l’entreprise ait fait des bénéfices records.

Le licenciement est un outil indispensable pour les patrons. Supprimer des emplois leur permet de maintenir les profits. Ainsi, Jospin ne pet pas s’affirmer contre cette mesure sans remettre en cause le fonctionnement du système, ce qu’il ne souhaite pas. Et dans le secteur public, que le gouvernement contrôle bien plus directement, le gel des embauches, le non-remplacement des départs à la retraite, signifient que, tout comme dans le privé, les salariés qui restent doivent travailler plus, pendant que les jeunes ne trouvent pas d’emplois stables.

Autre renonciation, la non-abrogation des lois Pasqua-Debré sur le contrôle de l’immigration. Là aussi, cet engagement n’est resté qu’à l’état de promesse. La loi Chevènement a même aggravé les sanctions dans certains cas. Jospin montre de nouveau sa position contradictoire: 80 000 régularisés 60 000 autres laissés dans la situation infernale des non-régularisables et non-expulsables. Des travailleurs en situation de non droit sont taillables et corvéables à merci. Le contrôle de l’immigration, avec toutes les discriminations qu’il entraîne, bride la population immigrée, suspendue à l’obtention de papiers. Jospin s’est même déclaré contre le droit de vote des immigrés aux élections locales, bien qu’une partie de son gouvernement et la grande majorité des électeurs de gauche y sont favorables. Il ménage ainsi les préjugés racistes, subordonnant des questions de dignité humaine à de bas calculs électoraux.

Cadeaux au patronat

Les patrons ne peuvent pas se plaindre. Jospin a accepté la généralisation des stock-options pour les cadres supérieurs. En janvier 1999, Dominique Strauss-Kahn a milité pour la baisse de l’imposition de cette rémunération déguisée des dirigeants d’entreprises. L’ancien ministre de l’économie et des finances voulait ramener de 40% à 26% le taux d’imposition des stock-options. Si cette volonté a suscité le débat chez les parlementaires, aucun désaveu n’est venu de la part du premier ministre. Pour l’année 1999, 28 000 cadres dirigeants des entreprises du CAC 40 ont réalisé 72 milliards de francs de plus-value grâce aux stock-options.

Sur la participation salariale, Strauss-Kahn soutient que « Keynes a fait davantage que Rosa Luxemburg pour la classe ouvrière ». En tout cas, lui, il soutient les patrons. Pour mettre de l’huile dans un autre rouage du système, le gouvernement doit permettre aux dirigeants de s’enrichir … quitte à ce que l’écart salarial dans la population ne fasse qu’augmenter.

Les privatisations - France Télécom, Aérospatiale, Air France … - constituent également des cadeaux aux patrons, leur donnant de nouvelles possibilités pour faire des profits. Et bien sûr le renouvellement des mesures de réduction des charges patronales pour des contrats à temps partiel constitue une aubaine pour les employeurs. (3)

Jospin aussi croit que pour assurer l’avenir de la France il faut donner plus aux capitalistes. C’est la raison pour laquelle sur la question des privatisations, du traité de Maastricht, de la nomination de Fabius comme ministre de l’économie, et du refus de relever de façon significative les minima sociaux, on le distingue difficilement de la droite. Sous couvert de la négociation, il voudrait augmenter les années de travail des fonctionnaires pour casser un statut que le patronat juge trop coûteux. Mais il est convaincu qu’on peut faire plaisir aux patrons tout en faisant du social.

Concessions aux travailleurs

Sur certains dossiers qui ne coûtent pas cher (le PACS) il a défendu des valeurs de gauche. Sur d’autres, il a été poussé par des mouvements de mécontentement. C’est le mouvement dans l’éducation et aussi la vague de grèves locales dans le privé qui l’ont convaincu (tout d’un coup) de consacrer une partie des recettes due à une éclaircie dans l’économie à des baisses d’impôts pour les plus pauvres. Avant ça, les mouvements des chômeurs et des sans-papiers avaient obtenu des concessions (régularisation de la moitié des sans-papiers, Couverture maladie universelle, prime de Noël …).

Il est fondamental de comprendre que les pressions à droite sont bien plus fortes pour l’instant que les pressions à gauche. Les concessions récentes en faveur des salariés (baisses des impôts sur les bas salaires) seront faciles à retirer dans quelques années quand l’économie ira moins bien. Mais les restructurations de fond (annualisation du temps de travail, précarisation massive, allongement à 40 ans de travail pour avoir droit à une retraite complète) sont des défaites sérieuses pour les travailleurs qui ne pourront être remises en cause que grâce à des luttes très dures, suffisantes pour faire peur aux patrons et à leurs amis au gouvernement.

Au fond, le gouvernement Jospin reflète le rapport de forces entre les classes bien plus qu’il ne contrôle quoi que ce soit. Il y a toutes les chances qu’il suive dans les années à venir l’exemple de Blair et de Schröder, en menant des attaques beaucoup plus directes contre les salariés. A moins que des mouvements massifs ne viennent de nouveau imposer les priorités des salariés.

Le dossier - très complexe - des 35 heures montre encore une fois l’ambiguïté de la politique de Jospin. Il met sur la table la question de la réduction du temps de travail - une chose évidemment excellente. Mais il refuse d’imposer l’embauche aux employeurs, il accompagne le changement de plein de cadeaux au patronat, et sa loi-cadre permet des reculs sociaux sur de très nombreux éléments de la vie au travail (annualisation du temps de travail, paiement des jours fériés …).

Aubaine économique

En fait, Jospin n’a pas encore fait de virage clairement à droite, comme Blair ou Schröder. La pression des grèves et des mouvements y est pour beaucoup. Mais avant toute chose, c’est l’amélioration de la situation mondiale - avec un retour de la croissance - qui lui permet de ne pas aller trop vite, et de répondre à certaines revendications des salariés. L’économie américaine confirme une croissance exceptionnelle, la Russie et l’Asie se sont considérablement remises des crises qui les avaient frappées en 1997 et 1998. Toute l’Amérique du Sud est désormais en croissance économique. La France bénéficie elle aussi de la reprise, ce qui crée de nouveaux emplois et fait rentrer de l’argent dans les caisses de l’État. Tout cela donne une marge de manœuvre au gouvernement quand celui-ci juge opportun de l’utiliser, comme il l’a fait le 16 mars, pressé par les luttes, en « cassant » la cagnotte 2000.

Dans cette situation, et aussi pour cause de ses pathétiques ambitions présidentielles personnelles, Jospin évitera probablement de grands affrontements avec les salariés pendant les deux ans à venir.

Mais l’économie mondiale est extrêmement instable et très sensible aux mouvements boursiers. Le décalage entre économie réelle et boursière peut provoquer une crise dont les répercussions se feront sentir sur toute la planète en très peu de temps. Ce qui est la crainte de tous les gouvernements. Début avril, la panique à Wall Street est venue nous rappeler que nous vivons dans un système économique absolument irrationnel qui peut exploser à tout moment. Déjà, Chevènement anticipe: « Des demandes de rémunération du capital à hauteur de 15%, tandis que la production augmente de 3 ou 4%, ne pensez-vous pas qu’à un moment, il peut y avoir un retour de balancier? »

Un franc virage à droite est probable à moyen terme. Entre-temps, Jospin tâte le terrain pour ses futurs « réformes ». Si d’autres secteurs ne se mettent pas à lutter comme l’ont fait les enseignants, on risque de perdre beaucoup d’acquis sociaux petit bout par petit bout. Que ce soit dans l’éducation (avec par exemple le plan U3M pour les universités), dans les services de santé, au sein des entreprises publiques ou ailleurs.

Le plus probable est que nous continuerons d’avoir un gouvernement assez populaire dans l’ensemble, mais qui provoque des explosions soudaines de colère légitime sur des dossiers précis. Il est fondamental que la combativité se développe, d’abord autour des petites luttes, pour aller ensuite vers leur généralisation. Sinon l’avenir sera bien sombre. A nous de jouer !

Gauche ! N°24 - avril 2000

NOTES (2012)

(1) Dans le remaniement de mars 2000, Christian Sautter, ministre de l’économie, est remplacé par Laurent Fabius suite à une grève des fonctionnaires placés sous son autorité. Claude Allègre, devenu un lourd fardeau, est débarqué au profit de Jack Lang. Jean-Luc Mélenchon, de l’aile gauche du PS, entre au gouvernement comme ministre délégué à l‘enseignement professionnel. Jospin nomme un cinquième ministre communiste, Michel Duffour, au poste improbable de secrétaire d’État chargé du patrimoine et de la décentralisation culturelle.
(2) Jospin fut l’auteur d’une formule assez fumeuse, où il faisait la distinction entre une « économie de marché » (nécessaire selon lui) et une « société de marché ». Malheureusement, l’une ne va pas sans l’autre ...
(3) France Télécom avait été privatisée progressivement à partir de 1997. En 1998 ce fut le tour du groupe d’assurances GAN, de Thomson Multimédia, du CIC et du CNP Assurances, en 1999 (l’année de la ratification du Traité d’Amsterdam) du Crédit Lyonnais (après recapitalisation), d’Air France et d’Eramet, en 2000 d’Aérospatiale (qui deviendra EADS) et plus tard en 2002 des Autoroutes du Sud de la France (ASF)

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