3 octobre 2012

Un texte de Pierre Rousset: Héritière de la LCR ? Quelques questions à la Gauche anti-capitaliste

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Pierre Rousset, militant expérimenté de la Quatrième Internationale, a écrit un très long texte qui s'adresse principalement, dans la forme, aux membres de la Gauche Anticapitaliste, mais qui a en réalité une portée beaucoup plus large. Rousset est opposé au choix que nous avons fait de quitter le NPA pour rejoindre le Front de Gauche, mais il ne se contente pas de répéter les formules de la majorité. Au contraire, à partir d'un bilan critique de ce qui était l'ancienne Ligue Communiste Révolutionnaire (LCR) et du NPA des débuts il appelle à reconstruire le NPA en intégrant les données sociales d'un capitalisme en crise (transformations de la classe ouvrière avec le développement de ce qu'il appelle les "territoires et secteurs précarisés" ...). C'est un appel que je ne partage pas, mais beaucoup de ses remarques sont pertinentes.
Je reproduis ici des extraits de son texte, qu'il faudra évidemment lire en entier à cette adresse : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article26501 Vous y trouverez également l'ensemble des références et des liens à d'autres contributions, dont celles de Guillaume Liégard de la GA et de Murray Smith. Il convient également à lire les textes de la GA elle-même, et notamment celui-ci : http://www.gauche-anticapitaliste.org/content/resolution-de-la-gauche-anticapitaliste-adoptee-le-22-septembre-2012

Héritière de la LCR ? Quelques questions à la Gauche anti-capitaliste

(...) Quelles divergences stratégiques ?
 Les camarades [de la GA] ont fait le choix « d’entrer au Front de Gauche et de participer à sa transformation ». « [P]lus largement », notent-t-ils, « construire des coalitions pour une alternative anticapitaliste est une question qui se pose partout en Europe  ». Pour la France, cela me paraît un choix très aléatoire compte tenu de ce qu’est le FdG. Pour l’Europe, cela me paraît trompeur d’évoquer cette perspective sans souligner que les situations nationales et les « alternatives » présentes sont beaucoup trop différentes les unes des autres pour se permettre des généralités. Mais une fois que la décision d’intégrer le Front de Gauche est prise, la question est : dans quelle optique ?
Certains sympathisants de la GA répondent très directement à cette question. C’est par exemple le cas de Murray Smith, qui fut longtemps membres de la LCR, puis du NPA, avant d’aller vivre au Luxembourg. Dans un article publié sur Links, il juge que pour résoudre la question du mode d’organisation du Front de Gauche, la solution « la plus simple serait » qu’il « devienne un parti ». Certes, les obstacles sont considérables, «  [m]ais les choses peuvent évoluer ». « Espérons qu’il ne faudra pas des décennies pour que le Front de Gauche devienne un parti ».
Le Front est l’objet de critiques « de gauche », note-t-il, notamment de la part du NPA. Il est qualifié de « réformiste de gauche » ou « d’antilibéral » (donc pas anticapitaliste), ou « d’institutionnel ». Ces critiques sont « pour l’essentiel stériles ». Comme Guillaume Liégard l’a fait remarquer quand il était encore membre du NPA, relève Murray, il serait « fort présomptueux pour nous de croire que nous avons » et « un programme et une stratégie pour faire la révolution ».
« Liégard a clairement raison et ce qu’il dit met à mal l’idée selon laquelle il y aurait des “différences stratégiques“ entre le NPA et le Front de Gauche. Si vous n’avez pas de stratégie comment pouvez-vous avoir des différences stratégiques ? Vous pouvez évidemment avoir des différences concrètes ; vous pouvez aussi avoir des généralisations idéologiques et des préconceptions qui ne vous mènent pas loin. »  
Dans un communiqué en date du 9 juillet 2012 et intitulé « Gauche anticapitaliste rejoint le Front de Gauche », le Parti de Gauche va plus loin que Murray Smith : « Cette décision importante [de la GA] est le fruit d’un processus entamé de longue date. Elle fait suite à une rencontre qui a eu lieu le mercredi 27 juin 2012 entre Gauche Anticapitaliste et le Front de gauche et qui a permis de vérifier les accords programmatiques et stratégiques. » Il n’y a plus simplement absence de désaccords, mais accord à en croire de PG.
La question vous est donc clairement posée – et par vos proches : jugez-vous qu’il n’y a pas de désaccords stratégiques et programmatiques entre les composantes du Front de Gauche (voire qu’il y a accord) ? Dans votre lettre, vous vous contentez de noter qu’il existe « avec les principales composantes du Front de Gauche des divergences politiques ». Ce qui n’est pas le sujet abordé ici. Tout récemment, dans une résolution adoptée le 22 septembre lors d’une réunion nationale, la GA annonce qu’elle « mènera la discussion démocratique avec les autres composantes [du Front de Gauche] sur la question de la stratégie ou du programme. De ce point de vue, des divergences demeurent, sur la voie de transformation de la société, les formes de la rupture, ou sur des questions programmatiques comme le nucléaire par exemple… ».
(...)
Il y a en matière de stratégie des questions qui restent de façon récurrente irrésolues ou algébriques, par exemple : comment désarmer la bourgeoisie ? (ou comment armer le peuple). Elles ne trouvent souvent réponse qu’après de nouvelles expériences historiques et à un stade avancé des luttes. Cela n’empêche pas le développement d’un « pensée stratégique » qui tient compte de tels questionnements ouverts.
Il y a aussi des données variables – liées à la période, la situation mondiale, le résultat aléatoire des luttes… – ce qui explique aussi que la définition d’une stratégie n’est jamais « achevée » : elle s’adapte et évolue. Les changements de période impliquent des modifications dans l’articulation des formes de lutte, les modalités de convergences des mouvements sociaux, les rapports entre partis et mouvements, le front uni, le « sujet révolutionnaire », les consciences et la question de l’hégémonie, etc. C’est probablement en ce domaine que nous avons le plus appris ces dernières décennies.
Enfin, il y a des données constantes qui structurent toute stratégie révolutionnaire. Intrinsèquement liées à la domination du capital, elles se situent à la croisée de la théorie, du programme et de la stratégie. Toute divergence importante en ce domaine a des implications significatives sur l’orientation stratégique (centralité de l’indépendance de classe, de la démocratie socialiste, etc.). Il s’agit aussi bien des traits propres au capitalisme et des polarités de classe qu’il nourrit que de la façon dont il s’approprie des dominations plus anciennes (division sexuelle…). Par ailleurs, une nouvelle « constante » peut s’ajouter aux précédentes comme cela a été le cas – en ce qui concerne les « contradictions motrices » (contradiction de classe, de genre) – avec l’émergence d’une crise écologique globale durant la seconde moitié du XXe siècle (et non plus seulement une somme de crises plus ou moins « locales »).
Si de nouvelles « constantes » peuvent s’imposer, je n’en connais pas d’anciennes qui aient disparu. Ainsi de l'Etat et de l’impérialisme qui étaient et restent deux discriminants majeurs. Or, nul d’entre nous n’ignore que l’on touche ici à des divergences clés vis-à-vis du PCF et du PG – que Jean-Luc Mélenchon, singulièrement, a une attitude radicalement différente de la nôtre en ce qui concerne l’Etat français et l’impérialisme français (dont il nie l’existence), ce qui se reflète dans son « patriotisme » cocardier, dans la façon dont il chante la Grandeur de la France et sa « place » dans le monde, dans sa volonté de renforcer la capacité opérationnelle « indépendante » de l’armée française, dans le choix de poursuivre la politique de dissuasion nucléaire héritée du gaullisme ou dans la facilité avec laquelle il endosse l’habit présidentiel en déclarant : « je ne peux m’engager à ne jamais utiliser d’arme nucléaire contre quelque peuple que ce soit »...
Vous vous réclamez du marxisme révolutionnaire ? L’analyse de l’Etat et le positionnement à l’égard de « notre » colonialisme/impérialisme font (entre autres) la différence entre un marxisme révolutionnaire et les marxismes édentés. (...)

Quel parti reconstruire ?
 Il est encore trop tôt pour savoir ce qui ressortira de la crise de fondation du NPA. Ce dernier doit tenir un congrès en novembre ; quant à la GA, il lui faut maintenant passer l’épreuve de l’indépendance : elle ne peut plus cimenter son unité contre l’ancienne Plateforme A. Plus profondément, le tournant dans la situation française et européenne modifie trop radicalement les conditions de construction des organisations « radicales » (mouvements et partis) pour que nous ne comprenions pas qu’il va falloir, véritablement, faire de la politique autrement… Les décennies passées nous préparent en effet très mal à affronter une crise de régime et de société (la précédente remontant aux années 60-70…) et une crise de décomposition sociale comme on en a pas connu depuis les lendemains de la Seconde Guerre mondiale.
On pourrait dire qu’alors que la situation se durci et va se durcir considérablement, la direction de la GA propose de faire plus « mou » – et que d’autres, alors que le sentiment anticapitaliste s’étend, proposent de faire plus « étroit ». Il faut pourtant, à l’évidence, faire à la fois plus dur et plus large, ce qui n’est concevable que si l’on prend en compte ce que la période ouverte en Europe a de nouveau.
Après la crise de fondation du NPA (qui est aussi une crise posthume de la LCR), il faut reconstruire. Mais quoi ? Une organisation capable d’agir en temps de crise. Ce qui était le cas de la LCR des origines – et c’est bien pour cela que se réclamer aujourd’hui de son héritage ancien fait sens ; même si bien entendu il ne s’agit en aucune façon de reproduire ce qu’était alors cette organisation aujourd’hui doublement défunte (d’abord anémiée, puis achevée dans les convulsions du NPA). Si nous avons appelé à la création du NPA, c’est bien que nous avions senti qu’il fallait faire du neuf, mais non sans maintenir ou réveiller des héritages multiples.
La question que je pose ici n’est pas où être. Dans une coalition, une forme de regroupement ou pas ? C’est une question politique concrète et un débat légitime, aux réponses variées suivant les moments et les pays. Pour ma part, je pense que l’on pourrait agir avec plus d’efficacité envers les composantes du Front de gauche de l’extérieur que de l’intérieur, mais je comprends que d’autres puissent en juger différemment. On peut construire une organisation indépendante en étant au sein d’un regroupement, comme on peut être satellisé sans y entrer. Que l’on soit à l’intérieur ou à l’extérieur d’une coalition dominée par la gauche institutionnelle, on peut se contenter d’en être la mouche du coche et abdiquer ses responsabilités propres.
La question que je pose est qui sommes nous, ou qui voulons nous être ? Et qui nous voulons être à l’heure de la crise capitaliste.
(...) Le changement de période est trop profond pour se contenter d’ajustements. Il nous faut réfléchir sur cette inadéquation. Cela aurait dû être au cœur du travail de direction du NPA, au centre des discussions des deux années passées. Il n’en a rien été.
Il en va par exemple de notre marginalité par rapport aux territoires et secteurs sociaux précarisés ; j’ai déjà eu l’occasion de le mentionner à plusieurs reprises. Faute d’une prise en compte politique de cette question par les directions, elle s’est imposée à nous de la pire façon : une crise majeure du NPA autour des oppressions et des religions ! Il y a pourtant tout un travail mené localement par des militants de la LCR puis du NPA. Ce travail n’a pas été valorisé, collectivisé et intégré à une orientation politique pensée. Les points d’appui sont pourtant nombreux : éducateurs, droit au logement, maisons pour précaires, équipes médicales, refuges pour femmes battues, enseignants, défense des migrants, antiracisme, antisexisme… Il aurait fallut réunir nos « acteurs » des quartiers populaires pour voir comment les aider, renforcer notre présence et créer une synergie entre les divers terrains d’action. Cela a-t-il été envisagé ?
Si je reviens ainsi sur cette question, c’est qu’elle illustre un problème plus général : le dispositif social hérité des décennies précédentes ne nous permettra pas d’élargir spontanément notre implantation à des secteurs sociaux et territoriaux devenus très importants – et dont l’importance (ledit « précariat ») ne va cesser de croître. Où cela sera le fruit d’une politique volontariste ou cela ne sera pas. Cela devrait être l’occasion d’un retour critique sur notre « culture » politique et organisationnelle.
Côté « culture politique », nous avons valorisé la culture de la lutte et celle des élections – d’où l’éternel débat circulaire sur les rapports entre les urnes et la rue. Or, on n’assure pas une implantation en secteur précarisé par l’élection (de plus, un électorat n’est pas une base sociale) ni un enracinement durable par le seul appel à la lutte (toujours ponctuelle). Il faut recourir à ce que j’appellerai ici la « culture de l’utilité sociale ». Rien de nouveau : le travail quotidien d’un syndicaliste est d’aider quotidiennement les salarié.e.s. Il faut tout aussi quotidiennement aider les sans-papiers à réunir leurs dossiers, les accompagner à la préfecture. Etc. Mais cela me semble encore plus vrai quand il s’agit trouver des racines dans des quartiers où les habitants vivent l’insécurité sociale généralisée. Il faut leur être utile, pratiquement, à l’heure d’une lutte, mais aussi avant et après… Un cabinet médical progressiste peut l’être, par exemple ; mais c’est plus facile à évoquer qu’à faire quand tant de docteurs quittent ces territoires où ils subissent de plein fouet le contrecoup de la crise sociale. L’appui politique et organisationnel du parti n’en est que plus nécessaire.
L’organisation dont nous avons aujourd’hui besoin doit être capable de se transformer en fonction des données de la crise qui émerge, de concentrer son attention sur ce qu’il faut changer. Pour devenir à même d’agir dans la crise.
La capacité à se transformer en continuité était une qualité de la LCR. Avec retard, non sans errements et pertes, elle a su s’adapter au changement radical de période amorcé dans la seconde moitié des années 70 – la majorité des organisations révolutionnaires de l’époque ne l’ont pas pu. Elle est restée politiquement plus « vivante », ouverte au neuf, que d’autres. Avec la décision de lancer le NPA et de lui laisser la place, on pouvait penser qu’elle assurait une nouvelle mue prometteuse, à porter au crédit de la direction d’alors. L’échec qui a suivi révèle malheureusement que bien des ressorts était brisés ; car il y a à cet échec des raisons bien plus profondes que des erreurs d’orientation sur une période de temps très courte (deux ans…). De telles erreurs éventuelles, la LCR en a commis bon nombre, mais a redressé progressivement la barre. Pourquoi n’en est-il plus le cas ?
Les questions que je vais soulever concernent en fait aussi bien le NPA que la GA. Ils sont en effet solidairement tributaires d’une double histoire commune : celle de la LCR et celle du NPA première manière (c’est-à-dire de sa crise de fondation). La GA n’est pas essentiellement issue d’un ancien courant minoritaire de la LCR : elle comprend – et en très bonne place – des cadres qui appartenaient jusqu’à tout récemment au noyau central de direction. Ce qu’est devenu la LCR et comment le NPA a été fondé est le résultat des décisions (et des non-décisions) prises par ces camarades, conjointement avec d’autres restés au NPA. Ce fut leur œuvre conjointe.
Je vais m’attacher à des problèmes qui sont trop rarement intégrés aux débats en cours (bien qu’ils soient décisifs), sans revenir sur des thèmes déjà largement traités par ailleurs. L’échec de l’entreprise commune engagée avec le lancement du NPA renvoie (notamment) à trois éléments :
1. On a dansé à contretemps. Le nouveau parti a été pensé dans le cadre de la période dont on commençait en fait à sortir (la première décennie du nouveau siècle). Il n’a pas été pensé en rapport avec les particularités de la période dans laquelle on commençait à entrer (la crise capitaliste). C’était assez naturel qu’il en soit ainsi et cela aurait pu être surmonté s’il n’y avait eu les deux problèmes suivants.
2. La direction ne s’est tout simplement pas donné les moyens de réussir. De ce fait, quelle que soit la ligne mise en œuvre, l’entreprise ne pouvait qu’échouer. J’ai déjà abordé cette question dans de précédents textes et Guillaume Liégard a répondu au dernier d’entre eux. Je y reviens ci-dessous.
3. J’avais déjà relevé que le NPA était devenu (resté) une organisation « sac de pommes de terre » où chaque entité membre gardait jalousement son identité et craignait de se fondre dans un collectif. Je portais aussi depuis longtemps un regard critique sur la direction de la Ligue que je jugeais par trop « élitiste » (ne se préoccupant pas de la mise en œuvre des orientations, etc.), refermée sur elle-même, otage jusque dans sa composition des fractions. Mais je n’avais pas pris la mesure de la déliquescence du fonctionnement de la LCR – dont a hérité le NPA.
Le NPA a mis à l’ordre du jour de son congrès les questions d’organisation, de fonctionnement. Il mérite, pour en discuter dans la clarté, que les ex-membres de la LCR portent un regard critique sur ce qu’était devenue notre organisation. Quant à la GA, elle se condamne si elle ne le fait pas aussi : elle resterait tributaire des mêmes méthodes de fonctionnement.

Quels principes d’organisations ?

(...) Comme elle avait développé une « pensée stratégique », la LCR a nourri une « pensée organisationnelle ». (...) Nous tenions beaucoup à un certain nombre de principes d’organisation qui font, en quelque sorte, partie de l’identité profonde d’un parti révolutionnaire – ou, disons, à aspiration révolutionnaire. Ils ont été progressivement contournés, oubliés, considérés comme un héritage des années « gauchistes » dont il fallait se débarrasser. Certaines évolutions ont commencé il y a longtemps, d’autres sont récentes. J’en ai perçu certaines assez rapidement, je n’en ai découvert d’autres qu’à l’occasion de la crise de 2011.
Ce n’est pas une question de statuts, mais d’ossature, d’éducation, de conviction politique. Il est facile de pervertir des statuts. Ainsi, le droit de tendance a laissé place au régime des fractions. Ainsi, le droit à l’expérimentation politique a servi justifier les pires ruptures de discipline, la négation du cadre collectif de l’organisation – comme lorsque des membres dirigeants de la LCR ont organisé la campagne présidentielle de José Bové, alors que décision avait été démocratiquement prise de présenter Olivier Besancenot. La démocratie interne de la Ligue a été construite en opposition aux traditions staliniennes, si puissantes dans le mouvement ouvrier français des années 1960-1970 ; au fil des décennies, une autre tradition tout aussi forte a progressivement imbibé notre fonctionnement : la sociale-démocrate, qui vide la démocratie militante de son contenu.
Dans ces conditions, nous nous sommes retrouvés assez désarmés face aux conséquences idéologiques de la défaite des années 1980-1990, face à la montée de l’individualisme version néolibéral (et non de l’individualité version Corcuff) ou des politiques identitaires qui valorisent les particularismes contre le collectif.
Le rapport entre direction nationale et organisation s’est profondément modifié. Le bureau politique a cessé de suivre la mise en œuvre des orientations et des campagnes – alors que c’est cette mise en œuvre qui permet de percevoir les problèmes et de nourrir « l’intelligence politique », la réactivité d’une organisation. Il a aussi progressivement cessé de se sentir responsable de « l’intendance » et des permanents, ce qui a eu des conséquences très profondes. Il s’est replié sur lui-même, accentuant ses traits « élitistes » (j’en ai irrité plus d’un en prononçant ce qualificatif). Son fonctionnement interne s’est anémié, devenant un centre de négociation entre « fragments » (fractions, cercles familiaux, sous-courants, réseaux informels…), mais je n’avais pas perçu à quel point l’information même n’était plus partagée au sein de ce qui est censé être un collectif de direction.
Dès l'origine à nos jours, l’évolution sur ces questions d’organisation n’a pas été linéaire, du moins c’est ce qu’il me semble. Il y a d’abord une séquence ou la Ligue a mûrie, dépassant le gauchisme estudiantin, le « léninisme pressé » des années de feu et l’esprit fractionnel qui peut les accompagner : construction sur le long terme, fluidité de la vie interne (les tendances ne se perpétuant pas après les congrès), attention portée à « l’appareil », etc. Une séquence de « gel » a dû suivre, avec la cassure du cadre collectif de direction (où la désastreuse aventure d’entrisme dans le PS a pu jouer un rôle pivot). Puis une dégradation libérant le fractionnalisme : ce qui était inimaginable en devient presque « naturel ». J’en prends deux exemples.
Des groupes particuliers se sentent libre d’agir comme bon leur semble, prenant des initiatives qui peuvent engager lourdement le NPA (et dont la correction politique peut être fort douteuse) sans même en informer les autres membres de la direction (dont ils font partie). Des fractions restent éternellement un pied dedans un pied dehors l’organisation et n’ont de loyauté que par rapport à elles-mêmes. Espérons que le prochain congrès du NPA sera l’occasion de dépasser cet état de fait.
(...)
Bien entendu, il y a dans le LCR – y compris « période finale » –, dans le NPA ou dans la GA, bien d’autres aspects plus enthousiasmants que ce dont je traite ici. Je peins, je le reconnais, un tableau assez sombre de la situation. Il reste pourtant une richesse politique très réelle. En bonne « logique », la LCR aurait dû disparaitre ou se « rabougrir » il y a longtemps ; elle a eu la volonté et l’énergie de tenter de se dépasser. Le NPA aurait dû se désintégrer dans l’amertume, vu la violence de sa crise de fondation ; il garde bien des ressorts. Conduite par un cercle dirigeant autiste et au nom de l’unité, la GA peut s’adapter au mode d’existence de la gauche institutionnelle ; mais elle comprend aussi des équipes militantes dont ce n’est pas le monde.
Je suis cependant absolument convaincu d’une chose : s’il n’y a pas une rupture radicale dans les fonctionnements et les conceptions organisationnelles, cette richesse persistante sera dilapidée. (...)
 
Quels choix ?
Guillaume a répondu à mes précédentes contributions avec un peu de perfidies et un zeste de condescendance, mais au moins il a répondu. Rares sont ceux qui l’ont fait. Nous sommes d’accord quand il note que le « risque » présent « est bien connu : la tentation réformiste d’un côté, le retour confortable au propagandisme d’autre part. Ni d’un point de vue politique, ni d’un point de vue organisationnel, nous n’avons su apporter de réponses satisfaisantes. » C’est de là que nous devrions partir : nous n’avons pas su apporter de réponses satisfaisantes. C’est bien des questions irrésolues que nous devrions discuter en priorité, mais cela n’a pas été le cas, car les luttes de fractions se mènent sur les certitudes passées, pas sur les incertitudes futures.
Je voudrais conclure en résumant quelques uns de choix que nous devons faire, en restant dans le cadre des questions abordées dans cette contribution (la liste est loin d’être limitative).
1. Premier choix : s’attaquer véritablement à ce qui est neuf, à commencer par les caractéristiques de la crise présente – crise capitaliste à l’ère de la mondialisation, crise de décomposition sociale, crise globale socioécologique et civilisationnelle. Elle est pleine d’inconnues pour nous toutes et tous, car quelle que soit la génération, nous n’avons jamais vécu de situation similaire. C’est aussi une bonne raison de mettre de côté les logiques fractionnelles qui interdisent de se poser collectivement ce type de questions.
2. Deuxième choix : repenser dans ce cadre la conception d’un parti stratège, c’est-à-dire capable de faire le lien entre les conditions présentes de l’action et les tâches de demain. Pour cela, il faut redévelopper une « pensée », une « intelligence » de la stratégie d’une part et de l’organisation d’autre part – deux domaines où la continuité de la réflexion est bien mince – ; et articuler l’un à l’autre ces deux domaines.
3. Troisième choix : se donner les moyens de s’implanter durablement dans des secteurs sociaux clés, mais où notre présence reste marginale. En particulier les secteurs et territoires précarisés. Modifier en conséquences notre « culture politique ».
4. Quatrième choix : se réarmer sur les principes d’organisation. Donner au collectif la primauté sur les particularismes, reconstituer des équipes de direction au sens réel du mot « équipes », redonner contenu à la démocratie militante. Assurer la transparence des politiques des directions, y compris en matière de permanentariat, ré-égaliser le statut des permanents (grille de salaire commune).
5. Cinquième choix : revoir le système d’organisation (les formes concrètes de fonctionnement...). C’est l’un des domaines où j’ai le moins à dire, car je connais trop mal ce qu’était la LCR dernière période, le NPA première période et la situation présente. Je pense seulement qu’il faut ouvrir une réflexion nouvelle, quitte à revenir sur des évidences apparentes. J’en donne un exemple. Il semblait aller de soi qu’il n’y avait pas place, aux côtés d’un NPA « ouvert », pour des structures de sympathisant.e.s. Mais serait-ce une fausse évidence ? Le problème n’est pas seulement une formation militante préalable à une adhésion (qui pourrait se faire au sein du NPA). Il peut y avoir beaucoup de gens prêts à agir avec nous, mais pas à vivre tous les aspects d’un collectif de parti (au moins pour l’heure). Ne faudrait-il pas leur offrir une structure adaptée ?
La crise de fondation du NPA a été très sévère. Elle a été ouverte par une crise de direction. Une crise de direction qui a accentué la crise d’organisation au lieu de la contenir ; et c’est bien l’une des raisons pour lesquelles il nous faut en parler, des directions.
Mais la crise du NPA n’est pas (seulement) celle d’un microcosme. Parce que la LCR était le meilleur fleuron issu de l’extrême gauche des années 60-70, parce que le NPA était la tentative la plus ambitieuse de faire en France du neuf dans la radicalité, elle est révélatrice. Elle en dit long les forces et les faiblesses de la gauche de la gauche. On peut apprendre beaucoup de cette crise, pour en tirer des leçons – en sachant que les réponses prendront du temps à être construites.

Pierre Rousset


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