24 novembre 2012

Livre: Abécédaire LKP

Fresque commémorant les événements de mai 1967 à Pointe-à-Pitre (visible près de la Place de la Victoire)
***
Ce livre très accessible d'environ 250 pages écrit par un duo de journalistes guadeloupéennes (1) se présente, comme son nom l'indique, sous forme d'abécédaire. En parcourant les dizaines de courts essais le lecteur peut aller de A comme Accord Bino à Z comme Zone industrielle et commerciale de Jarry (le poumon économique de la Guadeloupe) en passant par C comme Créole, E comme Émeutes, R comme Racisme ...
Par ce biais original, les auteurs peuvent aborder aussi bien des thèmes généraux (Femmes, Jeunesse, Développement, Éducation et bien sûr Pwofitasyon) que des institutions, des événements et des personnalités ayant joué un rôle pendant les '44 jours'.














Plaque commémorative à Petit Canal

Le lecteur non-avisé est pris en considération à travers le style clair et didactique, et des explications simples, mais souvent nécessaires pour ceux qui ne connaissent pas de près la Guadeloupe. Sont évoqués l'histoire des révoltes ouvrières et paysannes, et la répression qui les ont souvent accompagnées (la Saint-Valentin de 1952, les manifestations et la tuerie de mai 1967 à Pointe-à-Pitre ...), tout comme la signification du Carnaval, l'importance de la langue créole et le rôle joué pendant le conflit par les petits 'lolos' - ces épiceries de quartier souvent minuscules qu'on voit partout, aussi bien en ville qu'à la campagne et qui ont permis aux Guadeloupéens de s’approvisionner malgré la fermeture des grands magasins, les blocages des routes et les émeutes qui ont marqué les 44 jours.






Photo Google Images







 
La décentralisation, l'incorporation d'une certaine élite nationaliste et le poids historique des partis de gauche en Guadeloupe permettent aujourd'hui la reconnaissance par les autorités de l'histoire de la Guadeloupe du point de vue des opprimé-e-s, tout comme celle de la langue créole, interdite hier, aujourd'hui enseignée dans les écoles. Ici, une statue de Maîtresse Solitude, martyre de la résistance au système esclavagiste, aux Abymes (Boulevard des Héros). Mais des statues et des fresques, cela ne change pas la vie des gens, et ne met pas fin à la 'pwofitasyon'.

C'est donc une riche mosaïque de la vie politique, sociale, culturelle et économique à un moment précis de son histoire de cette ancienne colonie française, devenue après la deuxième guerre mondiale un département d'outre-mer. Le livre relate même de façon succincte l'écho qu'ont eu les événements de 2009 en Guadeloupe dans d'autres territoires français d'outre-mer - la Martinique et la Guyane notamment. Les auteures sont de toute évidence des sympathisantes du LKP, mais leurs commentaires sont toujours nuancés. Elles jettent parfois un regard critique sur certains aspects du mouvement (voir 'Opération commando' où ce sont certaines méthodes associées avec l'UPLG qui sont visées) ainsi que sur les résultats concrets obtenus et consacrent autant de place aux opposants du LKP (comme le président du Medef local W. Angèle) et aux forces de la droite (dont le malheureux ministre de l'outre-mer Y. Jégo) qu'aux dirigeants et aux soutiens du LKP ou aux personnalités politiques 'assimilationnistes' de gauche (comme l'actuel ministre de l'outre-mer V. Lurel). Leur livre peut être recommandé aussi bien à ceux qui souhaitent se documenter sur le sujet qu'à ceux, comme moi, qui ont manifesté leur soutien aux travailleurs guadeloupéens (et martiniquais, guyanais et réunionnais - et plus récemment mahorais) et à leurs revendications. Ce n'est pas le fruit d'un travail de recherche approfondi, et les 'analyses' dont il question sur la couverture restent assez superficielles, mais c'est un bon travail journalistique.














Cité HLM à Pointe-à-Pitre (les immeubles sont parfois joliment rénovés, comme ici)





Photos Le Poireau Rouge







L'art mural fleurit ...

Aujourd'hui, le LKP n' a plus le même pouvoir d'action qu'en 2009 ou 2010 - même s'il a réussi une importante manifestation en mars 2012 - et certaines organisations importantes comme le PC guadeloupéen et Combat Ouvrier (le pendant antillais de Lutte Ouvrière) l'ont même quitté. Mais comme ce livre démontre clairement, les causes profondes du mouvement n'ont pas disparu. La société guadeloupéenne garde toujours les traces de l'esclavage, de la monoculture, du colonialisme et du racisme. En temps de conflit social, c'est toujours à des heurts entre gendarmes français (blancs) et des ouvriers et des chômeurs guadeloupéens (noirs et indiens) qu'on assiste, comme au temps des colonies. Mais aujourd'hui cette société, largement ouverte au monde, est déchirée par d'autres forces, comme le désordre régional et mondial généré par la crise économique et une crise sociétale nouvelle qui a profondément marqué les consciences. De nouvelles explosions surgiront tôt ou tard - d'où l'intérêt de lire ce livre et d'autres, plus détaillés, plus théoriques ou couvrant d'autres périodes (2).

(1) Abécédaire LKP, de Mylène Colmar et Axelle Kaulanjan-Diamant, Ibis Rouge Editions, Matoury  (Guyane), 2012.
(2) Notons la parution récente d'un autre livre, plus dense et 'universitaire', La décolonisation improbable, Cultures politiques et conjonctures en Guadeloupe et en Martinique (1943-1967), de Jean-Pierre Sainton [maître de conférences à l'Université des Antilles-Guyane et ancien militant indépendantiste], Éditions Jasor, Pointe-à-Pitre, 2012.

Par: Colin Falconer, 24 novembre 2012

Aucun commentaire: