8 décembre 2012

Deux articles des archives: Kanaky: L'espoir anéanti ? (1989) et en anglais The volcano erupts sur la Guadeloupe (1985)

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Un des sujets qui doit être clarifié au sein du Front de Gauche est celui de l'impérialisme français - et en toile de fond, celui de l'Etat. La Gauche Anticapitaliste souhaite les mettre en débat, à travers des discussions avec nos partenaires.
Personnellement, en tant que militant internationaliste, je ne me reconnais pas dans la ligne 'national-républicaine' de certains de nos partenaires dont le discours tend à glorifier le rôle de la France dans le monde.
A ce sujet, j'offre ce petit article que j'ai écrit en 1989 pour le journal Socialisme International (première série), numéro 24, juillet-août 1989.











Kanaky: L'espoir anéanti ? par C. Meunier (Colin Falconer)

Critique de livre: Les sentiers de l'espoir, de C. Gabriel et V. Kermel, La Brèche, 1988

Dans Les sentiers de l'espoir, C. Gabriel et V. Kermel reprennent l'histoire du conflit calédonien au début de 1985, date à laquelle se termine leur précédent livre, La révolte kanake.
En novembre 1984, la mobilisation du peuple kanak sous la bannière du FLNKS porta un coup fatal aux projets du gouvernement Fabius. Plus de 80% des électeurs  kanaks suivent le mot d'ordre de boycott des élections territoriales. Des régions entières ne sont plus sous le contrôle des "forces de l'ordre", et les colons isolés  se réfugient à Nouméa. Le drapeau du futur Etat kanak fleurit partout. Sur la scène internationale, la France  se trouve en mauvaise posture.
Avec le recul, cette mobilisation semble marquer le point fort de la lutte pour l'indépendance de la Kanaky. Le renforcement des forces de répression, la levée des barrages, la mission Pisani marquent le début d'une contre-offensive qui continuera sous le gouvernement Chirac avec le statut Pons, le référendum de septembre 1987 et le massacre de la grotte d'Ouvéa. Enfin, par les Accords de Matignon, les dirigeants du FLNKS acceptent de repousser le référendum sur l'auto-détermination jusqu'en 1998 (1), sans la moindre garantie d'un résultat positif. Pourquoi cet échec ?

COHERENCE STRATEGIQUE ?

Un des thèmes majeurs du livre est le manque de cohérence stratégique de la direction du mouvement nationaliste. Le FLNKS doit-il négocier avec le gouvernement français ? Bien sûr que oui. Mais comment construire un rapport de forces pour faire reculer l'impérialisme ?
Entre des actions dures, mais souvent isolées, et des périodes de gestion tranquille des institutions régionales, entre des discours sur le "Kanaky socialiste" et des tentatives d'insertion dans les circuits d'une économie sous domination coloniale, entre des appels à la solidarité internationale active et des initiatives diplomatiques douteuses, entre toutes ces 'stratégies' il y a souvent une telle incohérence que seul un mouvement doté d'une discipline de fer pourrait s'y retrouver.
Ces contradictions expliquent en partie pourquoi le FLNKS s'enfonce périodiquement dans des crises de militantisme où la base ne répond plus, ou très partiellement, aux consignes de la direction.
Le FLNKS doit-il se servir des élections et participer aux institutions pour concrétiser les avantages gagnés sur le terrain des luttes ? Rien ne l'interdit. Mais l'Etat n'est-il pas toujours fondé sur la violence ? L'assassinat de Machoro par le GIGN sous le gouvernement socialiste, le verdict du procès d'Hienghène, le massacre d'Ouvéa sont venus démontrer que l'Etat n'est pas neutre.
Une coalition de forces hétérogènes (partis, groupes de pression, syndicats, réseaux claniques, comités de lutte ...), le FLNKS ne réussit pas , malgré de fréquents et larges débats, à maîtriser la nécessaire dialectique entre l’initiative et la démocratie à la base, et la liberté d'action de sa direction. Face à un ennemi aussi rusé que la classe dirigeants française (symbolisée par un Pisani ou un Rocard), ses dirigeants se plaignent souvent d'avoir été "roulés". Ses militants se trouvent régulièrement devant le choix d'avaler des engagements pris par quelques individus ou de rompre la fragile unité de leur mouvement.

COLONIALISME DE DROITE, COLONIALISME DE GAUCHE

Mais la majeure partie du livre n'est pas consacrée à ses critiques. Gabriel et Kermel se concentrent, avec raison, sur les tournants de la politique des gouvernements français, de droite comme de gauche.
Cette politique semble être très marquée, elle aussi, par une grande incohérence. Mais cette incohérence n'existe qu'en apparence. Ce qui unit la politique des socialistes et celle de la droite, c'est la défense inconditionnelle des intérêts économiques et stratégiques de l'impérialisme [français].
Bien sûr, il y a plus que des nuances entre la stratégie d'un Pons et celle d'un Rocard. Face à la mobilisation massive des Kanaks, les socialistes sont plus prêts à accepter l'idée d'un Etat indépendant, à condition d'assurer les intérêts des "autres communautés" (c'est-à-dire des colons) et surtout les intérêts 'supérieurs' de la France. Ce fut l'objectif essentiel de l''indépendance' du plan Pisani.
Comme soulignent Gabriel et Kermel, "Depuis l'affaire du Rainbow Warrior en juin 1985, les socialistes français n'ont cessé de défendre et de justifier la présence française dans le Pacifique sud. (...) La France de Mitterrand veut rester une grande puissance militaire. Les ventes d'armes et le marché de la technologie militaire permettent encore à quelques grandes entreprises d'atténuer les effets de la crise. La diplomatie doit pouvoir s'appuyer sur une présence effective dans certaines régions d'autant que la participation dans la CEE ne réduit pas la concurrence : il faut conserver des marchés et en gagner d'autres. L'ex-empire colonial et les colonies qui restent forment à ce titre une rente de situation bien utile pour maintenir la puissance française et pour disposer de quelques avantages commerciaux et politiques."
La droite, elle, est plus prête à réagir par la répression ouverte. Elle est tentée en permanence par une politique non pas d'intégration de l'élite kanake, mais de son exclusion - allant jusqu'à nier l'existence même du peuple kanak. La tactique militaire de Pons entre 1986 et 1988 (quadrillage des tribus, "nomadisation" ...) fut empruntée à celle suivie pendant la guerre d'Algérie.
Mais en réalité, ce qui frappe est l'essentielle complémentarité des deux politiques. Même si des désaccords existent (au sujet de l'assaut d'Ouvéa, par exemple), chaque nouveau gouvernement s'appuie sur les 'succès' du précédent. Les Accords de Matignon ne sont-ils pas le fruit de l'affaiblissement du mouvement kanak sous Chirac-Pons ? Et sur le fond, cette "nouvelle" politique reçoit l'approbation de toute la droite parlementaire comme celle de la gauche.
Le livre de Gabriel et Kermel a été achevé en 1988. Depuis, avec l'assassinat des deux principaux dirigeants du FLNKS (2) - conséquence directe du massacre d'Ouvéa et de la signature des Accords de Matignon - et la réussite des élections provinciales de juin 1989, la perspective d'une véritable indépendance kanake semble s'éloigner encore plus. Mais la conclusion de Gabriel et Kermel reste juste: "Avec le plan Rocard, la France est loin d'avoir engagé un processus de décolonisation en Nouvelle Calédonie. Les accords signés en août 1988 ne sont qu'un épisode supplémentaire dans ses tentatives répétées de maintenir son contrôle sur les territoires du Pacifique. Le FLNKS dans sa diversité représente aujourd'hui la majorité de la population mélanésienne. le peuple kanak, bien que marginalisé et durement réprimé au cours de 135 ans de colonisation, a progressivement pris conscience de sa volonté d'exister en tant que nation. Le projet actuel du gouvernement français va peut-être faire illusion durant un temps mais il ne s'est pas assuré de venir au bout de la volonté d'indépendance des Kanaks."

NOTES (2012)
(1) Les Accords de Matignon ont été approuvés par les Français par le référendum du 6 novembre 1988. La question posée était : «  Approuvez-vous le projet de loi soumis au peuple français par le Président de la République et portant dispositions statutaires et préparatoires à l'autodétermination de la Nouvelle-Calédonie en 1998 ? ». La mesure fut approuvée à 80 % des suffrages exprimés. 
Un second accord (accord de Nouméa) a été signé le 5 mai 1998 sous l'égide de Lionel Jospin : il prévoit un transfert de souveraineté vers 2018, c'est-à-dire l'indépendance dans tous les domaines sauf la défense, la sécurité, la justice et la monnaie qui resteraient des compétences de la République française. Lors de la consultation des populations de la Nouvelle-Calédonie, le 8 novembre 1998, cet accord a été approuvé à 72 % des suffrages exprimés.
(2) Le 4 mai 1989, Jean-Marie Tjibaou et son numéro deux Yeiwéné Yéiwéné sont assassinés à Ouvéa par un militant extrémiste du FLNKS.

D'autres liens: Le Kanaky sur le blog le Poireau Rouge (ancienne version)

L'impérialisme français: une histoire sanglante, par Stéphane Lanchon

En juin 1985, the FLNKS déclare unilatéralement l'indépendance de Kanaky - une déclaration qui restera évidemment lettre mort. Mais le gouvernement français sait que la crise dans les départements et territoires d'outre-mer est grave. Le mois suivant, la terre sociale et politique en Guadeloupe tremble, quand l'arrestation d'un militant indépendantiste, Georges Faisans, pour un banal fait divers, met le feu aux poudres. Bientôt l'île est paralysée par des barrages routiers et des émeutes éclatent.
Voici un article que j'ai écrit à l'époque pour le mensuel britannique Socialist Review: The volcano erupts, par T. Fabrice (Colin Falconer)


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