15 janvier 2013

Impérialisme français: Une histoire sanglante

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Un article des archives de la revue Socialisme International (n° 11, hiver 2004)
par Stéphane Lanchon

Depuis le mois de juin de l’année 2004, la France célèbre les soixante ans de sa Libération, lorsque le déshonneur de la défaite de 1940 fut effacé et que les soldats portant le drapeau tricolore participèrent à la phase finale de la Seconde guerre mondiale, à savoir la marche sur Berlin. Au détour d’un journal télévisé on apprenait que des Sénégalais ayant servi dans l’armée française à l’époque touchaient quelques centaines de francs en guise de remerciements. Les Algériens furent plus nombreux encore à servir la France pendant cette guerre. En mai 1945, alors qu’ils n’étaient pas rentrés, et que l’on fêtait la fin du conflit, en Algérie, les manifestations de joie tournèrent au massacre. A Sétif, le 8 mai 1945, la police française ouvrit le feu sur des manifestants qui avaient eu l’impudence de brandir des drapeaux algériens au milieu des drapeaux alliés. Dans les semaines qui suivirent, l’armée, la police et les colons organisèrent la répression qui fit au moins 8000 morts?. Pour tous ceux qui pensaient qu’une évolution pacifique était possible entre la France et ses colonies, c’était une fin de non-recevoir.
Dans l’histoire de l’impérialisme mondial tel qu’il apparaît et se forme en Europe à la fin du 19e siècle, l’impérialisme français occupe une place de choix. A la veille de la Première guerre mondiale, il est en deuxième position juste derrière le Royaume-Uni. Paris est la deuxième place financière derrière Londres, sa part dans les investissements internationaux est de 21% (contre 50% pour l’Angleterre). La France possède aussi l’empire colonial le plus vaste après l’empire britannique.
Cet empire s’est formé par étapes, il y a d’une part les anciennes possessions, héritage des empires perdus au 18e siècle, et les conquêtes des trois premiers quarts du 19e siècle.
Des empires coloniaux de l’Ancien Régime, la France n’a conservé avant 1848 que les Antilles, la Guyane, Saint-Pierre et Miquelon, l’île Bourbon (la Réunion), sa colonie de Saint-Louis au Sénégal. Depuis 1830, elle a entrepris la conquête de l’Algérie. En 1848, elle prend possession de Mayotte (océan Indien), des Marquises (océan Pacifique) et s’installe dans l’actuel Gabon. En 1853, la Nouvelle-Calédonie (Pacifique) est occupée, puis en 1862 c’est la prise de Saigon (Vietnam).
Dans le dernier quart du 19e siècle, on assiste à la ruée de l’Europe sur le monde, les grandes puissances capitalistes rivalisent dans le partage du monde.
Entre 1880-1885 et 1914 le territoire colonial français passe de 900 000 km² et 6 millions d’habitants à 10,6 millions de km² et 55 millions d’habitants. Il comprend plusieurs ensembles géographiques. Il y a l’Afrique de l’Ouest Française, l’AOF (Mauritanie, Mali, Niger, Burkina, Côte d’Ivoire, Guinée, Sénégal, Bénin), l’Afrique Equatoriale Française, l’AEF (Gabon, Congo, Centrafrique et Tchad). Il faut y ajouter l’Afrique du Nord qui comprend les protectorats de Tunisie et du Maroc, et la seule grande colonie de peuplement l’Algérie, l’Indochine (Vietnam, Laos et Cambodge), Madagascar et Djibouti.
Contrairement à une idée répandue, la conquête de ces territoires ne fut en rien une promenade de santé, même si les Européens bénéficiaient d’un avantage sur le plan militaire. Dans leurs expéditions en Afrique, les armées de la république française se heurtent à des Etats. A Madagascar, par exemple, il faudra deux interventions militaires (en 1882 puis en 1895) pour établir le protectorat français. Mais très vites, les Français transforment le protectorat en colonie, il y a soulèvement. Le général Gallieni est envoyé sur place, il pratique la « pacification », cependant les résistances se poursuivent jusqu’en 1906-19082.
En la matière, l’armée française avait déjà une longue expérience acquise durant la conquête de l’Algérie entamée en 1830. Ainsi dès 1832, un général fait massacrer en représailles d’un vol la totalité de la tribu des Ouffas et il ordonne : « Des têtes… Apportez-moi des têtes, bouchez les conduites d’eau crevées avec la tête du premier Bédouin que vous rencontrerez. » Quelques années plus tard, le général Bugeaud applique la stratégie de la razzia, de brûler les villages et de réduire par la famine les populations, il ordonne à ses subordonnés : « Enfumez-les comme des renards. » Il s’agit des Algériens qui se sont réfugiés dans les grottes dans les montagnes. Il y aura dans les seules grottes du Dahra, plus d’un millier d’hommes, de femmes et d’enfants morts enfumés. Bugeaud répond à ses détracteurs : « La peau d’un seul de mes tambours avait plus de prix que la vie de tous ses misérables.3 »
Grâce aux travaux d’historiens, il est possible de dire quel fut l’effet de la conquête sur la démographie. En Algérie, en 1830 il y a 3 millions d’habitants, en 1856 ils sont 2,5 millions. C’est le résultat combiné des massacres, la conquête s’étale sur plus de vingt ans, de la malnutrition et des maladies. En 1861 la population remonte à 2,7 millions mais dix ans plus tard elle retombe à 2,1 millions (choléra, sécheresse, famine), ce n’est qu’à la fin du 19e siècle que la population trouve un accroissement annuel moyen puis à partir de 1903 dépasse l’accroissement des Européens4.
Pour l’Afrique noire, on estime que la population vers 1860 s’élève à 150 millions environ, à la fin du 19e ils sont 95 millions. Selon les régions, c’est entre un tiers et la moitié des habitants qui ont été décimés. A la violence de la conquête, des premiers temps de la colonisation (qui prend la forme du pillage systématique) viennent s’ajouter des maladies importées par les Européens (inconnues jusque là en Afrique). Le bétail est lui aussi touché, et c’est jusqu’à 90% du cheptel qui disparaît.

Le régime colonial

La conquête est toujours suivie de la spoliation des peuples vaincus. Dans tous les territoires coloniaux, les confiscations de terres sont la règle. Ainsi à Madagascar, le général Gallieni distribue les concessions, deux sociétés reçoivent 110 000 et 200 000 hectares, deux particuliers obtiennent 100 000 et 350 000 hectares5 !
Dans les colonies, le quotidien rime avec racisme, humiliations et ségrégation, dans les villes, les Européens ont leurs propres quartiers où viennent travailler les colonisés. Ce qui symbolise le plus cette colonisation, c’est le travail forcé, pratiqué sous différentes formes.
Dans un rapport rédigé en 1928 par un inspecteur des affaires politiques en Indochine on peut se faire une idée sur le quotidien des colonisés, et sur la mission « civilisatrice » de la France. Trois femmes, dont une enceinte, et un homme, employés sur une plantation, sont allés boire sans permission. La sanction ne se fait pas attendre, c’est l’intendant, un Européen, qui l’applique : il « leur fit signe de se coucher à terre, ce qu’ils firent tous quatre. Avec une canne en rotin, grosse comme le pouce et dont la poignée était entourée de fil télégraphique, il frappa lui-même successivement sur les fesses et le haut des cuisses les trois femmes (…) Elles reçurent chacune dix coups. » L’homme eut droit à vingt coups6.
Ce n’est qu’en 1946 qu’une loi est votée pour abolir le travail forcé, mais les sanctions en cas d’infraction ne sont définies qu’en 1952.
Au racisme qui règne aux colonies, répond la propagande raciste en métropole. C’est dans cette catégorie qu’il convient de classer l’Exposition coloniale de Vincennes en 1931 qui attire plusieurs millions de visiteurs7.

La décolonisation

La Seconde guerre mondiale a sonné le glas des empires coloniaux. Toute l’idéologie coloniale reposait sur la supériorité des « races » européennes, le nazisme et le génocide perpétré au cœur de l’Europe l’ont sapé. Après 1945, les discours changent en Occident ; en France, on troque le mot « empire » pour l’ « Union française ».
Cependant, la France entre 1945 et 1962 réprime et tente par la force de retarder l’inéluctable indépendance.
Deux ans après les massacres de Sétif, c’est dans l’île de Madagascar qu’éclate une insurrection, dont les dirigeants s’inspirent de la lutte des Vietnamiens. De 6000, les troupes françaises sont portées à 18000 hommes. Ils entreprennent la reconquête des régions insurgées, les opérations se déroulent « conformément aux traditions coloniales, avec incendies de villages, exécutions de non-combattants, viols… 8»
Un haut fonctionnaire parlera à propos de la destruction et du massacre d’un bourg d’un « Ouradour malgache ». Un journaliste de France-Soir raconte : « Les représailles sont effrayantes. Des prisonniers malgaches sont chargés en avion et lâchés vivants au-dessus des villages dissidents comme « bombes démonstratives ». A d’autres endroits, les rebelles, enfermés dans des cases, sont brûlés vifs. 9»
En 1954, alors que débute la guerre d’indépendance, il y a 1 million de colons et 8 millions d’Algériens. Huit ans plus tard, l’indépendance est reconnue, le coût humain de la guerre d’Algérie est terrible : au moins 500 000 morts, plus de 2 millions d’Algériens déportés dans des camps, 8000 villages incendiés et détruits, un million d’hectares de forêts incendiées.
L’indépendance pour les pays d’Afrique noire, l’ex-AOF et AEF, s’est traduite par la constitution d’Etats, régimes dictatoriaux, où une élite organise l’exploitation des ressources au profit de la France. Ces Etats sont liés par traités à l’ancienne métropole, qui dispose de bases militaires. Depuis plus de quarante ans, les Africains vivent avec le terrible héritage colonial et au rythme des coups d’état, des interventions militaires françaises et des élections truquées.
Le soutien de la France à ces régimes n’a pas de limite, y
compris quand il est question de la préparation d’un génocide, comme ce fut le cas au Rwanda en 1994. L’armée française est intervenue en invoquant un « devoir humanitaire » (ce qui remplace le devoir de civiliser de l’époque coloniale) pour permettre à la clique dirigeante de s’échapper10.
Trois ans après le Rwanda, c’est au Congo-Brazzaville que la guerre civile fait rage. D’un côté le président Lissouba, de l’autre Sassou, ancien dictateur et protégé de la France. Le Congo possède du pétrole. Officiellement la France a proclamé sa neutralité, en réalité elle choisit de soutenir Sassou. Ses miliciens reçoivent des armes transportés par les avions français et aussi des troupes (mercenaires, soldats tchadiens). Lorsque ce dernier lance son offensive il reçoit l’appui de l’Angola qui envoie un contingent prendre le contrôle de l’unique port du pays. Sassou revient au pouvoir et les massacres commencent contre les populations du Congo-Sud dont est issu Lissouba. Entre 1997 et 1999, la fourchette des morts oscille entre 300 et 500 000, victimes directes des massacres ou indirectes de la faim11.
Aujourd’hui, dans les médias on pourrait finir par croire qu’il n’existe plus qu’un seul impérialisme, celui des Etats-Unis. Certes, en tant que première puissance hégémonique, les Etats-Unis occupent le devant de la scène. Cependant, en France, en tant que révolutionnaires, notre ennemi est dans notre pays. Même si l’impérialisme français est en recul, par rapport à ce qu’il fut, il n’en reste pas moins un des piliers du système impérialiste mondial, qui maintient sous sa coupe une grande partie de l’Afrique de l’Ouest et centrale.

Stéphane Lanchon (LCR Montreuil)
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1 Yves Benot, Massacres coloniaux, 1944-1950 : la IVe république et la mise au pas des colonies françaises, Editions La Découverte, Paris, 1994, p9.
2 Antoine Olivesi et André Nouschi, La France de 1848 à 1914, Editions Nathan, Paris, 1981, p231.
3 François Maspéro, Préface de Massacres coloniaux d’Yves Benot.
4 Sous la direction de Marc Ferro, Le livre noir du colonialisme, Editions Robert Laffont, Paris, 2003, p558.
5 A. Olivesi, op. cit. p238.
6 M. Ferro, op. cit. p373.
7 Dominique Borne et Henri Dubief, Nouvelle histoire de la France contemporaine, Tome 13, Editions du Seuil, Point Histoire, Paris, 1989, p61.
8 Y. Benot, op. cit. p131.
9 Y. Benot, op. cit., p138.
10 François-Xavier Verschave, La Françafrique, Editions Stock, Paris 1998, chapitres 1,2 et 5.
11 F.-X. Verschave, op. cit., p300-316 et Noir silence, Editions les Arènes, Paris, 2000, p15-70.

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