20 juin 2014

Ensemble! et la lutte contre l'extrême-droite

Un compte-rendu complet de la réunion du Collectif national d'Ensemble! qui a eu lieu les 14-15 juin à Saint-Denis: 

Compte-rendu du CN d'Ensemble! des 14-15 juin 2014 par Ingrid Hayes


Et voici un extrait auquel je voudrais réagir :


(...) On ne s’étonnera pas que le Front National ait été au cœur des débats, qu’il s’agisse de sa nature (nature réelle, nature telle que perçue par la grande masse de la population), de la possibilité et des modalités de son accession au pouvoir ou, côté travaux pratiques, des moyens de s’opposer à lui et de le faire reculer. La ligne social-raciste qu’il développe aujourd’hui traduit-elle un changement de nature ? Quelles possibilités lui offre aujourd’hui, en perspective, le cadre de la Ve République ? Quel type de riposte mettre en place, entre les mobilisations de type « anti-fa » et l’idée qu’il faut tout concentrer sur notre capacité à proposer une perspective politique crédible ? 


Je pense que cette façon de poser le problème est trop réductrice. 


Qui parmi nous pensent que le racisme et le fascisme reculeront durablement en l'absence d'une "perspective politique crédible", donc d'une alternative de gauche aux politiques de régression sociale ? Qui parmi nous pensent que les actions de type 'anti-fa' sont une réponse suffisante au problème. Personne, je pense.


Les véritables questions qu'on doit poser sont comment s'organiser contre l'extrême-droite et aux côtés de qui, quelle priorité donner à ce combat, et comment articuler le combat antiraciste et antifasciste et les revendications 'sociales' ? 


Or, visiblement, certains camarades pensent - ou tendent à penser - soit qu'une lutte spécifique antifasciste porte nécessairement le danger de la constitution d'un 'front républicain' avec les Socialistes, soit à des actions ultraminoritaires qui nous coupent de la masse des travailleurs (c'est surtout le premier danger qui a été souligné, comme si le premier, voire le seul de nos problèmes était de nous démarquer du PS).


Bon nombre de camarades semblent considérer que notre premier souci n'est pas la faiblesse et les divisions de la résistance à l'extrême-droite mais le risque que nous nous trouvions 'hégémonisés' par le PS. On attend même de temps en temps - pas chez nous, bien sûr ! - que le PS serait 'pire' que le FN.


Je n'étais pas présent à tous les débats le weekend dernier, mais il y avait en effet dans la commission à laquelle j'ai assisté, au moins deux types d'intervention sur cette question (un débat qui par ailleurs a été très mal rendu par la rapporteuse lors de la séance plénière). 


Certains, comme moi, ont insisté sur l'urgence d'une riposte à la montée de l'extrême-droite et à ses idées racistes (islamophobes en particulier mais pas seulement bien évidemment) - une riposte à la fois idéologique et pratique. Si nous ne sommes pas attardés sur la nécessité de proposer une vraie politique de gauche, c'était en partie pour 'tordre le bâton' en faveur d'une ligne antifasciste combative, mais principalement parce que nous sommes tous d'accord là-dessus.


D'autres semblaient penser que la seule façon de barrer la route au FN est de démontrer que nous, la gauche, avons les meilleures réponses à la crise, qu'elle soit analysée principalement sous un angle institutionnel (crise du régime, nécessité d'une VIème république) ou économique et sociale.


Si ce n'est pas le cas des camarades présents au CN, on peut néanmoins souvent constater une certaine dérive chez ceux qui - disons-le de façon un peu caricaturale - 'minimisent' le danger du FN. On entend souvent des remarques comme quoi "de toute façon le FN n'arrivera jamais au pouvoir" ou "Valls est plus dangereux que Le Pen" ou encore que "le FN n'est pas un parti fasciste - la preuve, c'est il joue le jeu des institutions et modifie son discours sous la direction de Marine le Pen". Voire "il faut comprendre les électeurs de Le Pen, car ce sont de pauvres gens fragilisés par la crise qui attendent des réponses concrètes à leurs préoccupations" (donc toute réponse sur le plan idéologique et antiraciste serait contre-productive).


Il y a bien sûr une part de vérité dans certaines de ces affirmations. Ce sont des questions complexes, et je ne dis pas que les camarades qui tiennent ce type de discours ne sont pas capables de les nuancer. Mais cette tendance est inquiétante car elle peut conduire à des conclusions réactionnaires - comme le refus de participer aux mobilisations pour l'anniveraire de la mort de Clément Méric parce que cela nous conduiraient à manifester aux côtés de militants du PS.. 


Il faut bien sûr éviter de caricaturer les positions des uns et des autres. Ceux comme moi qui pensent que la lutte contre l'extrême-droite doit être au centre de notre politique ne défendent ni le 'front républicain' ni une perspective de confrontations systématiques et parfois symmétriques de type 'anti-fa' (des blousons noirs contre d'autres blousons noirs - parfois de la même marque). De telles actions, surtout quand elles remplacent un travail patient d'explication et d'agitation, nous isole de la masse des travailleurs qui peuvent légitimement penser que nous ne sommes pas si différents que cela des 'fachos'.


Mettre la lutte contre le FN et l'extrême-droite au centre de notre politique signifie pour moi oeuvrer à la création d'un mouvement populaire, inclusif (pas d'anathèmes contre des militants du PS, par exemple), massif et dynamique. Un mouvement qui ne demande pas aux gens d'être d'accord sur tout. Tu haïs le FN et ses idées ? Tu veux une société tolérante, ouverte, multiculturelle ? Rejoins-nous, on s'en fout pour qui tu votes ou ce que tu penses de la révolution ou si tu pratiques une religion. La seule chose qu'on te demande, c'est de toujours penser à comment tu peux convaincre le maximum de gens autour de toi (si tu veux simpler "casser du faf" on te défendra, mais on pense que tu te trompes de méthode).


Dans un tel cadre, les militants se posent inévitablement des questions : l'immigration doit-elle être limitée ? doit-on interdire le FN ? la police peut-elle être un rempart contre les Nazis ? la violence peut-elle être nécessaire ? faut-il s'opposer à toutes les oppressions ? pourquoi des gouvernements 'socialistes' n'ont-ils jamais introduit le droit de vote pour les étrangers aux élections locales ? qu'est-ce que l'islamisme et faut-il le combattre au même titre que le fascisme ? On peut évidemment en débattre, mais pas au dépends de l'agitation et de l'action sur des thèmes qui font accord entre nous. 


Un mouvement contre l'extrême-droite, uni et populaire, ne peut pas être limité à ceux qui ont "tout" compris. L'unité qu'il nous faut, c'est l'unité dans l'action (de masse) et non l'unité des analyses. Autrement dit, mettons-nous d'accord sur une série de mots d'ordre simples et clairs, donc mobilisateurs, et organisons une vaste campagne de propagande avec des mobilisations de rue, des concerts, des festivals ...


Un tel mouvement garderait son indépendance vis-à-vis des institutions et des partis. Mais il ne se priverait pas du concours de qui que ce soit, sauf ceux qui prêchent la haine contre tel ou tel groupe de la population. 


Bien sûr, ce ne serait pas sans poser quelques problèmes. Faudra-t-il prendre position contre telle ou telle déclaration de Manuel Valls ou d'André Gerin (pour ne nommer que ces deux-là, un peu au hasard) ? Probablement. Mais ce n'est pas pour autant qu'il faut refuser de travailler avec des élus socialistes ou communistes - et encore moins des militants - s'ils refusent de les condamner publiquement. Faudra-t-il demander à ceux qui veulent adhérer qu'ils prennent position, disons, (encore un peu au hasard) contre le sionisme ? Certainement pas, à condition qu'à leur tour ils ne refusent pas de travailler avec des militants pro-palestiniens.


Ce sont toutes des questions qui doivent être clarifiées. Mais un front anti-FN et anti-extrême-droite n'est certainement pas le meilleur cadre pour le faire.


Un tel mouvement se concentrerait essentiellement sur ce qui nous unit, et sur des actions concrètes en direction de la population. Il produirait des tracts simples, avec des explications claires, écrits en un français (ou d'autres langues ) compréhensible. Il produirait des badges, des affiches, avec un logo identifiable par tou-te-s. Il irait dans les quartiers. Il contacterait les syndicats, les responsables d'associations de quartier, communautaires, religieuses ... 


Pour cela plusieurs modèles existent dans d'autres pays (Angleterre, Allemagne ...). Il n'y a pas de raison que cela n'existe pas chez nous.


Tout cela signifie-t-il qu'il faut oublier les questions sociales, la question politique, la nécessité de faire une révolution pour éradiquer le causes du racisme ? Bien sûr que non, mais ce n'est pas le rôle d'un tel mouvement. Nous avons des outils pour expliquer aux gens que la fascisme ne vient pas de nulle part, qu'il est l'enfant du capitalisme, et que pour détruire le fascisme il faut détruire le capitalisme (donc pas faire confiance au PS etc.) Ces outils, ce sont nos partis politiques (PCF, Ensemble! NPA ...) qui continueront, tout en participant à un mouvement large, à défendre leurs idées et à proposer une stratégie pour débarrasser le monde définitivement du racisme et de la peste brune.


A mon avis, rien ne serait pire à l'heure actuelle que de nous contenter de faire des leçons de politique à des gens qui sont consternés par la montée du FN et de ces idées. 


Il faut prendre des initiatives, faire la démonstration qu'on peut faire quelque chose, qu'on peut faire reculer le FN, ne serait-ce que momentanément - pour ensuite être mieux placés pour démontrer que, bien sûr, cela ne suffira jamais pour l'éliminer complètement.


Il ne faut jamais banaliser ni relativiser le danger fasciste ni mettre cette lutte au deuxième plan sous quelque prétexte que ce soit (par exemple que cela peut arranger le PS, devenu l'ennemi numéro Un);


Il ne faut jamais oublier que le fond de l'affaire, c'est le racisme, quelque soit le vernis 'social' appliqué par les penseurs fascistes les plus intelligents - et souvent les plus radicaux (comme du temps du parti national-socialiste allemand). 


Il ne faut jamais oublier que les fascistes visent à détruire ou à neutraliser TOUT le mouvement ouvrier, y compris ce qui reste de la social-démocratie, les syndicats etc. 


Enfin, il ne faut jamais oublier que ceux et celles qui sont visé-e-s en premier lieu - les Noirs, les Arabes, les Musulman-e-s, les Juifs, les Rroms, peut-même bientôt comme c'est déjà le cas dans certains pays, les immigrés de l'Europe de l'Est - ont le droit de résister, et que nous devons les soutenir, avec comme objectif de construire un 'tous ensemble' contre l'extrême-droite. Mais il ne faut pas oublier, non plus, que, pour certains, l'antifascisme - qu'il soit du type 'républicain' ou de gauche - ne va pas de soi, car la république et la gauche coloniale, ils les connaissent trop bien. Cet antifascisme-là est souvent un antifascisme européen et 'blanc' (c'est faciement vérifiable en regardant les images des rassemblements pour Clément, malheureusement). 


Pour que cela change, il faut, non pas discourir sur l'"universalisme" ou "les valeurs de la république", ni même sur la lutte des classes, mais construire des alliances sur des bases saines (pas question, évidemment, d'accepter des mouvements ouvertement antisémites, islamophobes ou homophobes, par exemple). 


C'est dans la lutte contre un ennemi commun que l'unité de notre classe se forgera.














Aucun commentaire: