30 octobre 2014

'Exhibit B' : De quel antiracisme avons-nous besoin ?

Exhibit B est programmé au Théâtre G Philipe à Saint-Denis. du 14 au 16 novembre. Ce spectacle met en scène, sous forme de 'tableaux', l'humiliation qu'ont subie des millions d'Africain-e-s et d'Afro-descendant-e-s à l'époque de la traite négrière, de l'esclavage, du colonialisme, de la ségrégation raciale et de l'apartheid. 

Comme dit Laurent, militant d'Ensemble, dans ce texte, on peut accepter que les intentions de l'auteur du spectacle sont bonnes. Mais cela ne change rien sur le fond. 






Toussaint L'Ouverture











Le fait que quelques acteurs ou intermittents noirs vont toucher un cachet pour y 'jouer' pendant quelques jours (ils ont comme consigne de ne pas bouger et ne rien dire), non plus. (Le TGP dit que ils le font "de leur plein gré" - ce qui est bien la moindre de choses dans le 'pays des Droits de l'Homme' !) Ni le fait que certaines associations ou mouvements antiracistes ou de sans-papiers ont cru bon de le valider. 

Le fait est que la conception même de ce spectacle est dangereuse et crée chez moi un sentiment de dégoût. Le message subliminal, le 'sous-texte', il me semble, est que les Noirs sont et ont toujours été des 'figurants', des victimes passives, et non des acteurs de l'histoire. 


A qui, d'ailleurs, est destiné ce spectacle ? Ceux qui savent ce que c'est le racisme parce qu'ils le vivent tous les jours n'en ont certainement pas besoin. Certains le trouveraient offensant, et on peut les comprendre (il suffit de se demander si un jour il sera produit à Pointe-à-Pitre ou à Fort-de-France). 


Si c'est aux Blancs, quel est le message ? Que 'Nous' devons nous sentir coupables, alors que c'est tout un système socio-économique qu'il faut incriminer ? 


Libérez Nelson Mandela

Certes, comme dit la présentation du spectacle sur le site du TGP, l'idée est de "mieux dénoncer" cette histoire atroce. 

Mais avions-nous besoin de cela ? Cette réduction des Noirs à des objets passifs est un aspect seulement d'une réalité historique complexe. Ne fallait-il pas mettre en scène la résistance des Noirs qui a eu lieu avant, pendant et après leur enlèvement ? Une résistance qui, faut-il le rappeler, a fini dans bien de cas par réduire en silence les bourreaux, au prix certes de sacrifices inouïs. 


Les révoltes des esclaves, le mouvement pour les droits civiques, les Panthères noires et Malcolm X, la résistance armée de l'ANC et les grèves des travailleurs noirs sud-africains ont été déterminants dans l'abolition de l'esclavage, la déségrégation du Sud et la chute du régime de l'apartheid. (Je n'oublie pas, non plus, que beaucoup de Blancs y ont participé, parfois maladroitement, en pensant mieux savoir conduire la lutte que les Noirs eux-mêmes, mais souvent courageusement.) C'est sur cela qu'il faut insister. 


Mulatresse Solitude, héroïne guadeloupéenne

De ce point de vue, quelques soient les intentions, et quelque soit le mérite 'artistique' du spectacle (mais je m'en fous un peu des deux), Exhibit B est un pas en arrière pour le mouvement antiraciste. 

Je ne sais pas, donc, s'il faut déprogrammer ce spectacle, comme en Angleterre (où les associations noires et le mouvement antiraciste ont mieux intégré ies idées de la conscience et de l'auto-détermination noire), ou le boycotter, ou essayer de s'en servir pour faire passer un message plus positif. 



Mais je sais que c'est une erreur monumentale de le présenter tel quel, sans prendre en compte le fait que nous sommes nombreux à trouver l'idée, disons, de très mauvais goût. Et non, si j'ai bien lu les déclarations de l'auteur et de certains de ses partisans (notammant en Angleterre où le mouvement de protestation les a obligés de se défendre), je ne l'ai pas vu. Et je n'irai pas le voir. J'ai mieux à faire que cela.

Voir d'autres articles sur ce sujet sur le blog de John Mullen

Pétition en ligne contre la programmation de ce spectacle

Le théâtre africain, afro-caraïbéen et afro-américain existe:

Monsieur Toussaint, du grand écrivain martiniquais Edouard Glissant

La Tragédie du roi Christophe, d'Aimé Césaire (qu'on ne présente pas)

Césaire a également écrit Une saison au Congo, une pièce dont le personnage principal est le dirigeant congolais assassiné Patrice Lumumba.

Un impressionnant catalogue de pièces de théâtre écrites par des dramaturges africains en langue française

Un petit article sur le 'Théâtre africain' sur Wikipédia qui contient de la matière à réfléchir

Court entretien de Sylvie Chalaye de l'Université d Paris III, sur le nouveau théâtre africain

Le théâtre en Afrique noire, itinéraires et tendances, d'Ahmed Cheniki de l'Université d'Annaba (Algérie)

Théâtre antillais, de Jean-Marc Corbin.

La romancière guadeloupéenne Maryse Condé a écrit plusieurs pièces de théâtre.

uMabatha - the Zulu Macbeth, de Welcome Msomi. Cette version de Macbeth de William Shakespeare a fait le tour du monde dans les années suivant sa première en 1970.

Orson Welles a présenté Macbeth en 1936 avec une distribution composée uniquement d'acteurs noirs. L'action a lieu en Haïti, au lieu de l'Ecosse. Cette production est connue sous le nom du "Voodoo Macbeth".

L'auteur afro-américain Langston Hughes a écrit plus d'une dizaine de pièces de théâtre entre 1931 et 1964, dont une appeléé 'The Emperor of Haiti'.

Le géant intellectuel trinidadien C.L.R. James, auteur notamment d'un livre célébrissime sur la révolte des esclaves de Saint-Domingue, Les Jacobins Noirs, a écrit une pièce de théâtre, Toussaint Louverture,  Elle fut écrite en 1934 et produite en 1936 à Londres, avec le non moins exceptionnel Paul Robeson (acteur, chanteur, athlète et militant) dans le rôle de Toussaint.

1 commentaire:

Anonyme a dit…

Après l'avoir vu à Avignon en 2013, j'avais écrit ce billet sur mon blog :
http://blog.durandandco.org/post/2013/07/16/Avignon-2013-%3A-Exhibit-B

Ce spectacle est absolument à voir !

René Durand