31 mai 2015

Lutter contre les oppressions et les discriminations

Extrait du texte 'Refonder un projet d'émancipation' soumis pour discussion au Conseil National d'Ensemble du 6-7 juin 2015

Lutter contre les oppressions et les discriminations

Les oppressions et les discriminations (racistes, sexistes, homophobes…) résultent de rapports sociaux de domination. Elles sont des produits historiques des sociétés humaines et se sont transformées au cours du temps. Elles ont leur autonomie par rapport à l’exploitation capitaliste et ne seraient pas effacées par la remise en cause de cette exploitation. Elles renforcent l’exploitation capitaliste pour celles et ceux qui sont victimes de ces oppressions spécifiques.

Ces rapports de domination se croisent et se combinent entre eux ; ils se renforcent ainsi mutuellement, et la complexité de cette imbrication fait parfois obstacle au combat contre les oppressions qui en résultent. En effet, un individu qui subit une situation d’oppression sur un plan peut très bien se révéler oppresseur sur un autre. La tentation de hiérarchiser le combat contre les oppressions est donc prégnante. L’enjeu, en termes d’émancipation, est au contraire de tout faire pour contrecarrer cette tentation pour construire des alliances entre les luttes contre les différentes oppressions, tout en ne subordonnant aucune de ces luttes à d’autres objectifs.

Ces rapports sociaux de domination sont producteurs de discriminations, d’inégalités et de violences (à l’école, dans l’emploi, dans l’espace public, dans la sphère politique, mais aussi dans les relations personnelles et familiales entre individus). Ils se fondent historiquement sur un processus de naturalisation des inégalités, et plus globalement sur l’assignation sociale d’individus ou de groupes à une identité unique et amputée qui les coupe de l’universel de la société. La lutte ne se réduit pas à une lutte contre les discriminations: elle est de parvenir à s’émanciper, individuellement et collectivement, des assignations pour permettre à chacun(e) de construire des identités plurielles, ce qui ne veut pas dire la disparition de tous les attachements.

L’oppression spécifique des femmes

L’oppression des femmes peut être caractérisée comme spécifique dans la mesure où elle est transversale à tous les autres rapports sociaux de domination, et également parce qu’elle se construit en partie à l’intérieur de la sphère privée, familiale et intime. D’où la difficulté sans cesse recommencée, pour les femmes en lutte contre cette oppression, de sortir de l’isolement et des assignations psychologisantes et biologisantes, pour se construire comme un groupe social et comme un collectif en lutte. Elle se traduit par l’imposition de rôles sociaux sexués, par une division sociale sexuée du travail et par une idéologie de la complémentarité des rôles masculins et féminins qui assigne les femmes à la sphère domestique et reproductive avec un partage inégal des tâches, même si la présence des femmes dans l’emploi semble aujourd’hui irréversible.

La conséquence en est, malgré l’augmentation continue des taux d’activité et l’extension de la salarisation des femmes, le maintien de différences salariales qui semblent irréductibles, l’extension du temps partiel, de la précarité de l’emploi et de la pauvreté au travail pour les femmes, et plus globalement, une situation dans l’emploi qui fait encore l’objet d’un regard social qui le présente majoritairement comme contingent. Elle est aussi un accès au repos, au loisir et aux activités culturelles et sportives beaucoup plus contraint que celui des hommes, et une participation à la vie politique encore largement minoritaire et subordonnée. Elle est enfin l’omniprésence et parfois la recrudescence de violences physiques et symboliques. Tout cela dessine des axes de batailles permanentes dans la lutte pour la remise en cause des rapports sociaux de sexe. Les luttes féministes ont permis d’obtenir dans un certain nombre de pays des avancées considérables, dont certaines sont susceptibles d’être remises en cause, en matière d’égalité des droits entre les femmes et les hommes. Il s’agit maintenant d’aller vers une égalité réelle.

La bataille féministe pour l’émancipation a pour spécificité de heurter des positions de pouvoir acquises et considérées comme naturelles, y compris dans les rangs de ceux qui luttent pour une autre société. Pour cette raison, elle y rencontre, plus souvent que d’autres sujets, l’agressivité, le mépris ou l’indifférence. Une tentation récurrente également est de la cantonner dans un domaine de spécialistes, ne concernant en rien la bataille politique centrale. Dépasser tous ces obstacles reste un enjeu central d’émancipation.

L’émancipation contre tous les racismes

Le racisme est un poison mortel qui a eu des conséquences dramatiques au cours du 20 e siécle avec les différents génocides. Tout racisme commence par essentialiser ceux qu'il veut discriminer - les juifs, les musulmans, les Roms - et vise construire une identité fantasmatique qui s’oppose la recherche de l'égalité. Le racisme, quelle qu’en soit la forme, a pour objectif de mettre en place une hiérarchie basée selon les cas sur les origines, l’apparence, la culture ou la religion. Si le racisme anti-juif, l’antisémitisme, plonge ses racines dans une certaine vision du christianisme, le développement d'un racisme biologique, racial, trouve son origine dans la colonisation européenne qui valorise la ‘supériorité de l’homme blanc’ et permet ainsi de justifier les crimes commis au nom de la ‘civilisation’.

Les crimes nazis, puis la décolonisation ont entrainé un changement de paradigme dans l’expression du racisme: au racisme biologique a succédé le racisme culturel dont l’expression la plus aboutie a été « la guerre des civilisations ». La crise actuelle, crise à la fois économique, sociale et démocratique, est le terreau sur lequel les différents racismes se développent. La question sociale est ainsi ethnicisée et par là même évacuée en renvoyant chacun à son origine, sa culture ou sa religion.

Dans cette situation, les vieux préjugés antisémites refont surface avec une vigueur nouvelle. Si à la différence du siècle précédent, ils ne sont pas encouragés par une politique d’Etat, leur développement dans certains milieux populaires est d’autant plus inquiétant qu’il s’appuie sur le ressenti d’un traitement différent de la part de la puissance publique suivant les origines.

Le racisme contre les Roms connaît un développement spectaculaire depuis les déclarations de Nicolas Sarkozy reprises ensuite par Manuels Valls. Un véritable racisme d’Etat se développe en leur encontre avec une essentialisation prenant un caractère absolu puisqu’ils « n’ont pas vocation à rester en France ».

Mais c’est contre les musulmans que se développent depuis quelques années des campagnes permanentes. Portée par l’extrême droite, légitimée par la droite conservatrice, accompagnée par toute une partie de la gauche, l’islamophobie, le racisme antimusulman, se pare de la lutte contre l’intégrisme religieux et de la défense de la laïcité. Relayée par des mesures législatives ou réglementaires, elle recoupe en partie la question de l’immigration et du racisme « traditionnel » anti immigré mais ne s’y réduit pas. L’islamophobie, le racisme anti-arabe et la négrophobie sont des racismes postcoloniaux qui s’attaquent aussi à des individus qui sont citoyennes du pays dans lequel ils habitent. Il s’agit clairement d’introduire une discrimination entre des citoyen-ne-s suivant la religion qu’ils pratiquent ou qu’ils sont censés pratiquer. Dans cette situation, l’islamophobie concentre ses attaques contre la visibilité des musulmans dans l’espace public. A l’inverse de la nécessité de faire vivre l’unité du corps social dans sa diversité, l’exigence d’assimilation faite aux musulmans vise à construire une homogénéité qui implique de leur demander d’être invisibles dans la société.

Le racisme comporte une dimension systémique qui ne peut être combattue que par des actions positives, volontaristes. La lutte contre les différentes formes de racismes est centrale dans la construction de processus d’émancipation. Mais il y a des débats sur la stratégie en matière de combat contre le racisme. Comment articuler les combats spécifiques contre telle ou telle forme de racisme avec le combat contre le racisme en général et éviter la concurrence mortifère des victimes ? Eviter qu’en matière de lutte contre le racisme l’emporte le «deux poids, deux mesures » suppose à la fois de reconnaître la spécificité de telle ou telle forme de racisme mais aussi de construire un front commun contre tous les racismes, front signifiant à la fois unité et diversité.

Développer le potentiel émancipateur de la laïcité

La France républicaine a développé une conception particulière du rapport aux religions avec la mise en place d’un régime laïc qui a accompagné le développement de la sécularisation de la société. La loi de séparation de 1905 a un potentiel émancipateur considérable. Elle instaure une triple liberté: liberté de conscience, c’est-à-dire liberté de croire ou de ne pas croire ; liberté des institutions publiques par rapport aux religions ; liberté des religions par rapport à l’Etat, ce qui suppose leur traitement égalitaire par la puissance publique. Si la foi est une affaire privée, la religion n’est pas pour autant renvoyée dans cette sphère et toute religion peut occuper l’espace public dans les conditions prévues par le législateur qui ne peut faire aucune distinction entre elles. Pour la loi de 1905, ce sont les institutions qui doivent être laïques et non les individus. La laïcité se distingue ainsi de l’athéisme qui est une position idéologique comme une autre et est traitée de manière identique aux autres croyances par la puissance publique.

Ces principes ont été mis en place dans une société où le processus de sécularisation était en cours et où étaient déjà installées trois religions, le catholicisme comme religion dominante, le protestantisme et le judaïsme. Cela explique que la laïcité française soit fortement marquée par le christianisme (intégration par exemple des fêtes religieuses chrétiennes dans le calendrier civil) et que la loi de 1908 ait modifié la loi de 1905 pour permettre que l’Etat, les départements ou les communes puissent financer les dépenses nécessaires pour l’entretien et la conservation des édifices du culte.

Il s’agit aujourd’hui d’appliquer les principes de laïcité dans une société où la religion musulmane est devenue la deuxième religion. Cela suppose qu’elle ait le même droit de cité que les autres religions. La fin des discriminations contre la religion musulmane, son égalité de traitement réel avec les autres religions sont les conditions pour éviter le repli communautaire et la montée de l’intégrisme religieux et permettre un combat efficace contre le racisme. Nous combattons avec la plus grande fermeté – au même titre que toute autre idéologie réactionnaire. En revanche, nous ne méconnaissons pas l’apport au combat de l’émancipation des courants progressistes des religions, hier comme aujourd’hui, et refusons de les traiter autrement que les autres courants progressistes avec lesquels nous sommes amenés à travailler.

Réaliser l’égalité des droits entre tous les individus quelle que soit leur origine 

Nous concevons le peuple comme une communauté politique démocratique dans laquelle tous les individus sont égaux en droits. Nous nous opposons donc à une conception ethnique où culturelle du peuple. Font ainsi partie du peuple français tous les individus qui vivent en France, veulent y rester et participer à la vie civique. Ainsi le droit de participer à la vie publique, en particulier le droit de vote, doit être donné à toutes celles et ceux, qui venant d’un autre pays, se sont installés en France depuis un certain temps (cette durée est à débattre) et en font la demande. Au-delà des droits civiques, tout individu vivant en France doit se voir reconnaître les mêmes droits que tous les autres habitants de ce pays et ce, quelle que soit son origine.

Réaliser l’égalité des droits entre tous les individus quelle que soit leur orientation sexuelle 

La lutte contre les discriminations qui tirent leur origine dans l’orientation sexuelle des individus a connu un progrès décisif avec l’instauration du mariage pour tous malgré l’offensive néoconservatrice qui a vu l’alliance des religions et des franges les plus réactionnaires de la droite. Ce progrès est encore fragile et les discriminations contre les LGBT dans la vie quotidienne ou dans leurs droits familiaux ou reproductifs sont monnaies courantes. Elles sont d’autant plus difficiles à combattre qu’elles renvoient à l’existence profondément vivace de rôles sociaux de genre et d’une société encore hétéro centrée.

L’émancipation des peuples colonisés et des minorités nationales

La France reste encore un empire colonial, et la construction de la France républicaine s’est accompagnée d’une oppression spécifique des langues et cultures minoritaires. C’est pourquoi, nous réaffirmons le droit à l’autodétermination des territoires et départements d’outre-mer et notre soutien aux revendications autonomistes ou régionalistes qui s’expriment en France métropolitaine.

Créer les conditions sociales de l’émancipation
L’approfondissement de la démocratie, la lutte contre les oppressions et les discriminations, ne pourront se développer que si, dans le même mouvement, sont crées les conditions sociales de l’émancipation. (.

Aucun commentaire: