30 juillet 2015

Quelques notes sur la situation politique en Grande-Bretagne: 2) L'affaire Jeremy Corbyn



La situation interne au parti travailliste a pris un tournant extraordinaire avec la candidature aux primaires pour élire un nouveau leader suite à la démission d'Ed Miliband d'un sexagénaire aux allures d'un prof de lycée jusqu'ici peu connu au grand public, Jeremy Corbyn, Le parti est actuellement dirigé provisoirement par Harriet Harman, qui impose une ligne assez droitière, prétextant la nécessité après une défaite de ne pas pratiquer une opposition systématique au gouvernement. 

Corbyn s'est déclaré tardivement et après avoir beaucoup hésité, tellement la gauche du parti paraissait affaiblie. 

Lors de sa déclaration il n'avait même pas les 30 signatures de députés nécessaires pour se présenter. Ces signatures ont finalement été obtenues grâce à la bonne volonté de quelques députés de la droite ou du centre du parti, qui voulaient que l'élection ait au moins l'apparence de donner un vrai choix aux militants, tout en précisant qu'ils ne voteraient pas pour lui. Les 3 autres candidats, 2 femmes et un homme, sont assez ou très à droite, et en plus sans grande envergure.

Depuis 2 ou 3 semaines, sensation - Corbyn est actuellement en tête des sondages, certains de ses signataires s'en mordent les doigts (ce qui est assez drôle), des voix s'élèvent pour annuler l'élection (la démocratie, c'est bien, sauf quand le peuple fait un mauvais choix), Tony Blair a fait une intervention absolument catastrophique, en disant que ceux qui avaient l'intention de voter pour Corbyn "avec leur coeur" devaient se faire transplanter ! 

Signe que l'engouement pour le candidat n'est pas une bulle artificielle gonflée par les réseaux sociaux, plusieurs syndicats importants (dont les deux plus grands, Unite et Unison) ont décidé de recommander à leurs adhérents de le soutenir. Et dans une lettre ouverte publiée par l'hebdomadaire de centre-gauche, le New Statesman, 25 porte-paroles d'associations et des artistes ont appelé à soutenir sa candidature, malgré les "raisons légitimes" de ne pas faire confiance au parti travailliste.

La droite dans un premier tem les "réserves légisent - de Corbyn pour le présenter comme un "communiste" et un partisan du Hezbollah. On peut s'attendre à de plus en plus de coups bas.

Qui est Jeremy Corbyn ?

Âgé de 66 ans, c'est un député travailliste depuis 32 ans, Il ne se soucie visiblement pas de son 'look', ne sait pas nouer une cravate et a horreur du cirque médiatique. Lors des débats il sort généralement le grand vainqueur, pas par son style oratoire mais parce qu'il est le seul candidat à répondre simplement et sincèrement à la question posée, et avec des arguments pour expliquer sa position. Bref, c'est l'antithèse d'un Tony Blair (ou d'un J-L Mélenchon, d'ailleurs). 

Il s'est séparé de sa femme quand celle-ci n'a pas voulu que leur enfant aille à l'école publique du quartier. Il est triomphalement réélu à chaque élection dans sa circonscription de Londres, même quand le score national du parti est en baisse; il est vice-président de la coalition Stop the War; il participe régulièrement à des événements organisés par l'extrême gauche; il est de toutes les luttes ... 

Il ne pense pas, comme 2 des 3 autres candidats, que les travaillistes sous Miliband ont perdu parce qu'ils étaient "trop à gauche" (le 3ème, l'ancien favori Andy Burnham, dit une chose un jour et son contraire le lendemain). Il est contre l'austérité, alors que les autres candidats, avec la majorité des députés travaillistes, se sont abstenus lors d'un vote récent sur un projet de loi qui pénalise les allocataires de l'aide sociale. Il est pour la reconnaissance de la Palestine, pour la renationalisation des chemins de fer, pour un grand service public de l'enseignement etc etc. Il est aussi le député, sur plus de 650, qui a demandé le moins de remboursement de frais dans la dernière période, alors que de nombreux députés ont été pris les mains dans le sac et le public est complètement dégoûté. 

C'est un type vraiment bien, sans aucun doute.

Le phénomène Corbyn (c'est presque de la folie par moments) démontre la pauvreté du discours dominant, y compris chez les dirigeants du parti travailliste, sur l'impopularité des valeurs de gauche (solidarités, défense du secteur public ...). Il est significatif aussi que la candidate qui arrive en dernier dans les sondages est la plus à droite des quatre - à tel point qu'elle pourrait siéger sans problème sur les bancs des députés conservateurs. 

Il est impossible de savoir si ce phénomène se traduira par un (ré)engagement politique durable, ni s'il prendra des formes nouvelles ou pas (Corbyn a dit que le parti travailliste doit ressembler à un "mouvement social"). Mais 500 personnes à un meeting à Bristol, 300 à Manchester, ce n'est pas rien. 

En tout cas, on ne peut que se réjouir en contemplant les mines détruites de Tony Blair et ses sbires et la véritable panique qui a saisi les autres candidats, qui sont chacun plus à droite que les autres.

Cependant,

- que fera Corbyn s'il est élu - ce que personne n'a jamais envisagé jusqu'à il y a quelques jours, et surtout pas lui ? Il aura sans doute comme souci de préserver l'unité d'un parti auquel il milite depuis des décennies, et pourrait modérér ses positions. Mais, 

- que fera l'establishment travailliste, qui le considère comme un homme dangereux qui rendrait le parti "inéligible" ("unelectable") ? Y aura-t-il une scission de la droite du parti ? Ou un "coup d'Etat" en interne ?

Enfin, comment la gauche radicale en dehors du parti travailliste doit-elle réagir à la Corbynomanie d'une grande partie de la gauche de la gauche et aux dizaines de milliers d'adhésions au parti travailliste (d'autres encore ont payé 3 livres pour pouvoir voter sans adhérer)? Tout en ayant beaucoup de sympathie pour ce mouvement spontané en faveur d'un authentique homme de gauche, il me semble que d'énormes illusions existent dans la possibilité d'un vrai changement par cette voie-là. 

Le Labour Party sous Corbyn attirerait de nombreuses personnes qui sont aujourd'hui proches (ou membres) de la gauche radicale. En même temps, une victoire ouvrirait certainement une crise dans le parti. Elle aura également des effets imprévisibles sur la gauche radicale. Beaucoup de ses sympathisants sont d'ex-membres du parti travailliste qui ne supportaient pas sa dérive droitière depuis Tony Blair, et son soutien à la guerre en Irak (Corbyn est un opposant de la première heure), mais reste fidèle à l'idée que le changement passera par les élections. 

Pour l'instant, l'enthousiasme l'emporte sur les doutes et les difficultés à venir. La gauche radicale ne doit pas bouder son plaisir quand des milliers de gens retrouvent l'espoir qu'une alternative est possible. Mais elle doit rester lucide.

En tout cas, les derniers jours ont été particulièrement intéressants. Affaire donc à suivre ...

1 commentaire:

Annie a dit…

j'avais vu et twitté des twitteurs concernant cet homme qui avait l'air de gauche. Merci pour ce portrait qui en dit plus et en french c'est mieux.
Si jamais il était élu cela aurait un grand écho en France où la gauche est à peu près dans le même état que ce vous décrivez de la GB. Mais vous le savez déjà.

plus que 3 jours d'attente si j'ai bien compris. Espérons.