16 septembre 2015

Grande-Bretagne : la victoire de Jeremy Corbyn change la donne


Par Colin Falconer, Ensemble! Saint-Denis

Selon Margaret Thatcher, sa plus grande réussite a été de changer le parti travailliste (dans le sens de Tony Blair). Elle doit se retourner dans sa tombe – ou en enfer.

Le résultat des primaires travaillistes est une victoire décisive pour le candidat de l’aile gauche (ou la « gauche dure » selon le terme employé par la presse). Déclaré au dernier moment, coté à 200:1 par les bookmakers, le « gauchiste » Corbyn est finalement élu avec 59,5 % des voix, écrasant au passage les trois candidats représentatifs de l’élite du parti. Avec cette victoire, les ‘blairistes’ sont mis hors-jeu et les ‘modérés’ sont sous le choc. Mais avant tout, c’est l’idéologie néolibérale qui a pris un sérieux coup de vieux, et tous les militants de gauche un sérieux coup de jeune.

La Une d'un journal révolutionnaire

L’enthousiasme de la foule à chacun de ses meetings, la participation de milliers de bénévoles, la vague d’adhésions au parti qui s’est accélérée après sa victoire, l’implication de plusieurs syndicats importants - tout cela est sans précédent depuis les années 1980. Surtout qu’il n’a rien d’un tribun. Pendant la longue campagne il a impressionné par son sérieux, son amabilité, sa capacité à répondre sur le fond et à ne jamais réagir aux stupidités des journalistes, par sa cohérence.

L’échec du Labour aux législatives de mai 2015 était dû surtout à son effondrement en Ecosse, où le parti national écossais a fait une campagne plutôt à gauche. La droite a obtenu une courte majorité des sièges, mais la part des voix des travaillistes a légèrement augmenté, et les Verts ont totalisé plus d’un million de voix. L’avertissement est venu surtout de la montée inquiétante de l’UKIP, un parti anti-immigration qui a réussi à capter le sentiment de révulsion d’une partie des classes populaires.

Résultats de recherche d'images pour « Jeremy Corbyn National Gallery » Corbyn face à Cameron

Malgré ce bilan contrasté, pour la droite du Labour la leçon de ces élections était simple : la campagne a échoué parce que « trop à gauche ». Puisque les électeurs avaient « approuvé » une politique néolibérale, le parti devait les suivre. Elle essayait même sur certains points de dépasser Cameron sur sa droite. En fin de compte, leur candidate aux primaires, Liz Kendall, a obtenu 4,5% des voix !

Pendant ce temps, Cameron a fait voter une contre-réforme de l’aide sociale, et la majorité du Labour s’est abstenue (seul Corbyn et quelques autres ont voté contre). Une nouvelle loi antisyndicale augmente le seuil nécessaire de votants pour permettre à une grève d’avoir lieu, autorise les employeurs à embaucher des intérimaires pour briser une grève, criminalise les piquets de grève qui ne respectent pas des conditions draconiennes. Les syndicats la contestent, et sont soutenus par Corbyn et son petit groupe de camarades (ainsi que par la gauche radicale).

Résultats de recherche d'images pour « Jeremy Corbyn National Gallery » Corbyn du côté des réfugiés

C’est dans ce contexte que la victoire de Corbyn prend toute son importance. Mais qui est-il et quel est son programme ?

A 66 ans, ‘JC’ est un élu local puis député depuis 41 ans. Plébiscité dans sa circonscription, mais peu connu du grand public, il est membre d’un petit courant composé d’une petite dizaine de députés opposés à la ligne de la majorité. Fidèle à ses principes, rien qu’entre 2005 et 2010, sous un gouvernement travailliste, il défie la discipline du vote pas moins de 238 fois. Pas étonnant, donc, qu’il n’a jamais été ministre, ni membre du ‘cabinet fantôme’.

Militant dans l’âme, il est président de la coalition Stop the War qui a organisé la manifestation monstre contre la guerre en Irak en 2003, participe aux mouvements de solidarité internationale, soutient la People’s Assembly contre l’austérité, le mouvement antifasciste, des campagnes contre des erreurs judiciaires et les violences policières et beaucoup d’autres. En 1998 il est le seul député travailliste à voter pour un amendement interdisant la discrimination homophobe.

Le travaillisme de gauche est un courant aux contours flous caractérisé par une foi dans les possibilités de l’action parlementaire et de la gestion locale, foncièrement attaché au Labour Party, mais très lié aux syndicats et ouvert sur le mouvement social. Ce n’est pas ce qu’on appellerait en France un courant anticapitaliste, et encore moins révolutionnaire. A la différence de la droite travailliste, son but est le socialisme, mais les moyens sont réformistes.

Corbyn collabore régulièrement avec la gauche radicale et révolutionnaire. Il est parrainé au parlement par plusieurs syndicats. Il n’est pas marxiste, mais pense que « Marx a dit des choses intéressantes », et cite comme modèle le président chilien Salvador Allende. Il souhaite la réforme des institutions européennes, mais n’exclut pas la possibilité de faire campagne pour une sortie de l’UE.

Il est pour l’intervention de l’Etat dans l’économie pour soutenir l’activité et lutter contre les inégalités, le relèvement des minimas sociaux universaux, l’abolition des frais d’inscription dans l’enseignement supérieur qui avaient été instaurés par … le travailliste Tony Blair. Il soutient la renationalisation des chemins de fer, s’oppose à la multiplication des partenariats public-privé et milite pour une fiscalité plus juste, sans cadeaux aux entreprises. Il réduirait les dépenses militaires et abandonnerait la force de frappe nucléaire, romprait avec l’OTAN et avec la politique pro-israélienne.

On peut se demander si un tel programme est à la hauteur des enjeux à une époque de crise systémique très différente de celle de l’après-guerre qui a vu l’instauration de l’Etat-providence, référence fondamentale de la gauche travailliste. Le parti travailliste peut-il être l’instrument d’une transformation radicale de la société, contre toutes les leçons de l’histoire ? Quelles sont les leçons pour la gauche britannique dans l’échec de la stratégie de Syriza en Grèce ? Ce sont des questions à débattre sérieusement.


Un journal de droite imagine les 1 000 premier jours d'un gouvernement Corbyn : 'Les mille jours qui ont détruit la Grande-Bretagne'.

Il faut savourer la victoire, mais rester lucide. Les peines de Corbyn ne font que commencer. Les premiers coups de feu ont déjà été tirés par des députés travaillistes opposés à sa ligne, alors que la droite est passée à l’attaque en prétendant qu’il est une menace pour la sécurité du pays. En formant son ‘cabinet fantôme’ il a dû composer avec une partie de ses opposants (sans les blairistes, qui s’en sont pour la plupart exclus). Le nouveau numéro 2 du parti, Tom Watson, élu indépendamment du leader, n’a pas attendu pour exprimer son désaccord sur l’OTAN et les missiles nucléaires. Parmi les milliers d’élus locaux travaillistes, relativement peu lui sont favorables, alors qu’ils sont en première ligne face aux politiques d’austérité - que certains s’acharnent à appliquer.  

Pour définitivement changer la donne, Corbyn lui-même a dit que sa campagne devrait se transformer en « mouvement ». La mobilisation en sa faveur démontre qu’un solide potentiel de résistance existe. En juin 2015, une très importante manifestation a déjà eu lieu contre la politique d’austérité. La prochaine fois, le leader du Labour Party (au moins) sera  dans le camp de ceux qui résistent - et peut-être même dans la rue avec eux.


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