13 septembre 2015

La victoire étonnante de Jeremy Corbyn : et maintenant ?

Le résultat des primaires du parti travailliste pour désigner son nouveau leader est une victoire décisive pour Jeremy Corbyn, de loin le candidat le plus à gauche des quatre en lice. Il était un outsider à 200:1 chez les bookmakers, il est élu avec plus de 59% des voix au 1er tour, écrasant sur son passage l’ancien favori, le plus ‘modéré’ Andy Burnham, qui n’a totalisé que 19%. La plus grande réussite de Margaret Thatcher a été, disait-elle, de … changer le parti travailliste (dans le sens de Tony Blair). Elle doit se retourner en enfer.



Letter to a Jeremy Corbyn supporter (SWP)

Déclaration du Socialist Workers Party (en anglais)

De moi:

Qui est Jeremy Corbyn ?

A 66 ans, ‘JC’ est un élu de Londres depuis 41 ans, d'abord comme conseiller municipal, puis député d'Islington depuis 1983 (il avait donc 25 ans à l'époque). Plébiscité dans sa circonscription, où il a été réélu en mai 2015 avec 20 000 voix d'avance, il n’était connu nationalement que dans les milieux militants. 
Membre du Socialist Campaign Group, composé d’une petite dizaine de députés opposés à la ligne majoritaire du parti, il n’a jamais été ministre ni fait partie du ‘cabinet fantôme’. Pour la direction, c’est l’éternel indiscipliné. Entre 2005 et 2010, sous un gouvernement travailliste, il défie la discipline du vote pas moins de 238 fois ! En réalité il est simplement fidèle à ses principes.
Il n’est pas marxiste, mais pense que « Marx a dit des choses intéressantes ». Ses modèles sont Salvador Allende et Nye Bevan - le ministre travailliste fougueux qui en 1948 a créé le service national de la santé, dont Corbyn, en accord avec la majorité des Britanniques, est un défenseur acharné. Il est républicain, sans penser qu’il faut agiter pour l’abolition de la monarchie. A priori pro-européen, il souhaite la réforme de l’UE et n'a pas exclu de faire campagne pour le Non si Cameron réussit dans son ambition de négocier une libéralisation du marché du travail.
Corbyn le militant pro-palestinien



Jeremy Corbyn soutient la grève des employés de la National Gallery à Londres
John McDonnell, le possible futur ministre de l'économie dans un gouvernement Corbyn. Il est considéré par la classe dirigeante comme encore plus dangereux que son collègue et ami.

Impossible d’énumérer tous ses domaines d’activité. Mentionnons simplement la coalition Stop the War (dont il est président), qui a organisé manifestation monstre contre la guerre en Irak en 2003, la solidarité avec la Palestine et l’Amérique du Sud, l’Assemblée populaire contre l’austérité, l’antifascisme, l’unification de l’Irlande, des campagnes contre des erreurs judiciaires et les violences policières. En 1998 il est le seul député travailliste à voter pour un amendement interdisant la discrimination contre les homosexuel(le)s.
Corbyn, c'est en quelque sorte l'anti-Montebourg et l'anti-Mélenchon. Calme et posé, il impressionne par son sérieux, son amabilité, sa capacité à répondre sur le fond et à ne jamais réagir aux stupidités des journalistes, par sa cohérence. Il ne connaît pas l’ambition personnelle.
Décrié dans la presse comme "un gauchiste stéréotypé du Nord de Londres" (on dirait sans doute en France un bobo de gauche) parce qu'il est végétarien, ne boit pas d'alcool, se déplace à vélo et cultive son propre jardin (d'autres députés ont sans doute des jardiniers qu'ils paient sur les fonds publics), Corbyn est avant tout un militant.
Un détail en dit long sur le personnage: au cours du dernier parlement il était le député (sur 650) qui a réclamé le moins de remboursement de frais (il s'est expliqué modestement en disant qu'il avait "oublié" d'en faire la demande). Alors que d'autres se faisaient rembourser leurs piscines, et même dans un cas la restauration des douves de son château.

Un excellent article de Tariq Ali (en anglais)

Un article de Pierre Khalfa sur le site d'Ensemble! et mon commentaire:

Pierre Khalfa écrit: "Quelles seront les conséquences de la victoire de Corbyn sur la social-démocratie européenne ? Il est probable que le premier réflexe de l’oligarchie européenne et de l’establishment social-démocrate sera de tout faire, avec la droite, pour que Corbyn échoue. Va donc se rejouer, dans une configuration différente, un scénario similaire à celui auquel Alexis Tsipras a été confronté. La question est de savoir si la victoire de Corbyn sera suivie dans la social-démocratie d’une contestation des orientations antérieures." 

Il a bien sûr raison. Mais l'enjeu ne se limite pas à ce qui va se passer "dans" la social-démocratie. En juin 2015, des manifestations de masse ont eu lieu contre les politiques d'austérité de Cameron, sous la bannière de la People's Assembly et avec le soutien de nombreux syndicats et sections syndicales. Corbyn y a évidemment participé. En octobre, une nouvelle manifestation aura lieu à Manchester, à l'occasion du congrès du parti conservateur, cette fois-ci appelé par le Trades Union Congress, la centrale syndicale unique. Simple député, Corbyn n'a jamais hésité à soutenir les luttes, au parlement mais aussi dans la rue. Contre les "morts-vivants" (la phrase est de Tariq Ali) de l'establishment travailliste, la meilleur façon de lutter est en renforçant cette opposition. 

Déclaration de Left Unity

Après l’élection de Jeremy Corbyn

Fondée en novembre 2013 à la suite de l’appel lancé par Ken Loach en faveur de la création d’un nouveau parti, Left Unity défend la perspective d’un parti large de la gauche radicale.
Dans la déclaration suivante, Left Unity analyse à chaud l’élection de Jeremy Corbyn et dégage quelques indications sur la manière dont la gauche radicale doit concevoir ses rapports avec le mouvement qui s’est créé au cours de cette campagne pour la direction du Parti travailliste.

Jeremy Corbyn est donc le nouveau leader du Parti travailliste. Qui aurait pu s’imaginer écrire une telle phrase, il y a simplement quelques semaines ? Sa victoire a brisé le consensus en faveur de l’austérité qui a dominé la politique britannique ces cinq dernières années.

C’est une victoire pour le mouvement pris dans sa globalité. C’est une victoire pour tous ceux qui ont combattu les coupes budgétaires dans la protection sociale, pour tous ceux qui ont mené campagne contre la guerre et le racisme, pour tous ceux qui luttent pour défendre le système public de Santé (NHS) et c’est un point d’entrée pour d’autres questions.

L’élection de Jeremy va avoir l’effet d’une rupture de digue dans la vie politique britannique.  Elle va faire glisser son centre de gravité vers la gauche.

Derrière la progression spectaculaire de la campagne Corbyn, il y a deux courants qui se recoupent. D’abord, il y a eu le ressentiment longtemps refoulé contre l’aile blairiste du parti, un ressentiment qui a pu se déployer grâce aux nouvelles règles de désignation du leader du Parti.

Malgré le flot ininterrompu de barons du parti annonçant l’apocalypse qui ne manquerait de s’abattre sur le Parti travailliste en cas de victoire de Corbyn, la campagne de Jeremy a été la seule à mobiliser les militants  travaillistes. Les blairistes n’ont suscité qu’indifférence et Jeremy a gagné, bien que des milliers de ses partisans aient été écartés du scrutin. On aimerait toujours bien savoir pourquoi le dirigeant syndical Marc Serwotka et bien d’autres n’ont pas pu voter…

Ensuite, la campagne de Jeremy a su s’adresser aux mêmes forces nouvelles qui sont représentées par de nouveaux partis et de nouveaux mouvements à travers toute l’Europe, de la Grèce à l’Espagne, et au-delà : les gens qui ne veulent plus subir la brutalité économique et la malhonnêteté politique des élites dirigeantes. En Grande-Bretagne, ces développements politiques ont trouvé une expression partielle dans la montée des Verts avant les dernières élections législatives et à travers les événements spectaculaires qui ont accompagné la campagne du référendum en Ecosse, où le SNP a éclipsé le Parti travailliste quant les gens se sont mis à chercher une alternative aux politiques d’austérité. La campagne de Jeremy est une nouvelle expression de ce mouvement.

Cette campagne a drainé des dizaines de milliers de personnes qui sont venues assister à des meetings politiques à travers tout le pays. Elle a élevé l’espoir politique à un niveau impossible à imaginer auparavant.

La victoire de Jeremy annonce une nouvelle période pour le combat politique et ouvre de nouvelles possibilités politiques. Un mouvement de masse est né, rassemblant tous ceux qui partagent son orientation politique, qu’ils soient à l’intérieur ou à l’extérieur du Parti travailliste. Alors que les événements se déroulent, nous devons travailler ensemble pour permettre que ces possibilités se réalisent.

Cela ne fait aucun doute : Jeremy va être la cible d’attaques constantes. Ces attaques ne viendront pas seulement de quelques députés travaillistes mais aussi de la plupart des médias et, ce qui est plus important encore, de l’élite dirigeante britannique. La pression sera forte pour démanteler les politiques qui remettent en question le pouvoir de cette élite. A l’inverse, un soutien de masse, impliquant la société, à ces politiques aiderait Jeremy à résister et à rejeter cette pression.

Pour tous ceux d’entre nous qui soutenons les solutions politiques défendues par Jeremy, la question centrale est de savoir comment défendre cette nouvelle direction et comment soutenir, aider à maintenir et à développer le mouvement qui a donné naissance à cette nouvelle orientation politique.

Pour nous, à Left Unity, ce sera notre priorité politique. Ancrés à gauche dans la vie politique britannique, nous avons vocation à combattre aux côtés de Jeremy et de ses partisans, qu’ils soient membres ou non du Parti travailliste, afin de promouvoir les solutions politiques que nous partageons tous. Ces solutions comprennent notamment la renationalisation d’activités essentielles comme les chemins de fer et les services publics, la défense de notre service de santé, l’arrêt des coupes budgétaires punitives dans la protection sociale, l’arrêt du programme de remplacement des Tridents et bien d’autres choses.

Tous ces objectifs sont maintenant réalisables.

Ce qui ne signifie pas qu’il faille attendre les prochaines élections législatives de 2020. Par exemple, le gouvernement a déjà dit que la victoire de Jeremy Corbyn pourrait arrêter les bombardements sur la Syrie parce que Cameron ne peut continuer cette politique qu’à condition qu’un nombre suffisant de députés travaillistes continuent de l’approuver.

Ce nouveau mouvement doit continuer à se développer et à se renforcer. Cela ne sera possible que pour autant qu’il continue à s’impliquer dans tous les combats dont il est né.

La première échéance sera la manifestation appelée par le mouvement syndical contre la conférence du Parti Conservateur, le 4 Octobre à Manchester, afin de renforcer la rupture avec le consensus en faveur de l’austérité et de proposer une politique alternative.

Les différentes initiatives organisées par l’Assemblée populaire dans la semaine qui vient seront autant d’occasion de discuter en détail les défis qui sont devant nous.

Left Unity contribuera et aidera à faciliter ces discussions au cours des prochains mois : par un travail en commun avec d’autres, nous allons organiser des initiatives et lancer un journal en ligne comme support pour l’analyse et le développement de ces possibilités nouvelles.

La victoire de Jeremy constitue une occasion capitale pour le peuple britannique, pour la classe ouvrière qui a été brutalement mise de côté aussi bien par les Conservateurs que par les Travaillistes, de reprendre en main notre société, nos ressources, nos priorités, pour le bien de tous.

Cette victoire a également une importante signification au-delà de nos frontières : celle d’une Grande-Bretagne sans armes nucléaires, mettant fin à ses expéditions guerrières, traitant les autres pays et les autres peuples de façon égalitaire, avec dignité et respect. C’est là une vision – et une réalité – qui vaut la peine de se battre pour elle.
C’est maintenant que l’on peut la concrétiser.

Left Unity

Traduction : François Coustal

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