20 juin 2016

Deux articles que j'ai publiés sur le site d'Ensemble!

Construisons Ensemble! Evitons les faux débats (1) 

Voir sur le site d'Ensemble! ici ...

Cet article répond à deux textes, un de Laurent Lévy (Fonctionnement et type d'organisation) et un autre signé par 16 membres d’Ensemble ! (dont Laurent). Tous les deux sont publiés sous forme de blog sur le site d'Ensemble! Les camarades s’élèvent contre des propositions non-précisées (une « petite musique » qui monte) venant de camarades qui ne sont pas nommé-e-s. C’est un procédé curieux et même désagréable. Ils pensent clairement qu’il y a des principes importants en jeu, mais ne propose aucune mesure concrète, si ce n’est de maintenir des structures « plus ou moins floues » (Laurent). C’est la raison pour laquelle j’ai pensé nécessaire de faire entendre une autre … musique.
[La métaphysique : « Spéculations intellectuelles sur des choses abstraites qui n'aboutissent pas à une solution des problèmes réels ».]
La contribution collective Construire Ensemble !, sous-titrée Un débat qui n’a rien de « stratosphérique », ainsi que le texte séparé de Laurent Lévy, souffrent de trop de généralisations et d’abstractions – l’argumentation est justement « stratosphérique ».
Ainsi, les camarades s’élèvent contre une « conception que nous pensons obsolète de la politique telle qu’elle a été portée par les formes d’organisation de la gauche du XXe siècle », mais ils ne définissent ni cette « conception », ni les « formes » qu’ils pensent obsolètes.
Car le problème ne vient pas, selon eux, des « formes des partis », mais d’une « forme-parti » qui semble exister indépendamment des partis ayant réellement existé. Laurent Lévy nous incite d’abord à débattre cette dernière question« préalable ». Mais au lieu de proposer une définition de celle-ci, il nous fait une caricature d’un parti « fermé », se constituant en « chapelle … considérant la politique comme la propriété des militant-e-s » et « revendiquant … une fonction spécifique dont serait exclu le reste de la société ».
C’est une caricature qui ne correspond ni à la réalité des partis de masse (je ne parle pas des micro-partis qui parfois ressemblent à la caricature mais qui n’ont aucune influence en dehors d’un microcosme sectaire), ni à aucune conception défendue par des camarades d’Ensemble !
Quelle est cette « forme-parti » qui serait l’essence de tous les partis « du XXe siècle » ? A aucun moment les camarades cherchent-ils/elles à analyser ces derniers dans leur contexte historique, en tenant compte de leurs rapports internes et avec le monde extérieur (institutions, syndicats, mouvements de masses, classes sociales …). 
Pensent-ils/elles que le parti social-démocrate allemand d’avant 1914, les partis communistes de l’Internationale Communiste (dont certains deviendront ‘eurocommunistes’ par la suite), le parti travailliste britannique, pour ne mentionner que des représentants de trois grandes familles politiques, partageaient la même conception et avaient le même fonctionnement, et ce indépendamment de la période historique traitée ?
Les formes organisationnelles des siècles passés, dont on sait qu’elles étaient déjà le sujet de vives controverses (il n’y a souvent rien de nouveau sous le soleil) étaient-elles le résultat d’une abstraction (la « forme-parti »), ou des réponses partielles, variées et nécessairement imparfaites aux problèmes réels posés dans des contextes historiques diférents ?
Les camarades considèrent que « penser les modes d'organisation passe par une réflexion sur ce que l'on attend d'une organisation politique de l'émancipation aujourd'hui : qu'elle permette une implication militante du plus grand nombre. »
Pensent-ils/elles que les centaines de milliers de militant-e-s qui ont rejoint les organisations ouvrières « du XXe siècle » (en fait cela remonte au XIXe) n’avaient pas le souci de « l’émancipation » ou de « l’implication du plus grand nombre » ? Ils/elles n’avaient jamais lu le Manifeste Communiste où Marx affirme que « L’émancipation du prolétariat sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes » ? Ils ne connaissaient ni L’Etat et la révolution, de Lénine, ni les écrits de Luxemburg sur les grèves de masse ? Les militant-e-s n'étaient pas impliqué-e-s dans les syndicats, et ne débattaient pas des rapports entre leur parti et ceux-ci ? Leurs organisations n’étaient pas intimement liées au développement des comités des délégué-e-s d’usine en Allemagne, en Italie, en Grande-Bretagne ou aux conseils ouvriers (soviets) en Russie ? 
La question des rapports entre l’organisation politique et les mouvements de masse (entre ‘parti’ et ‘classe’), et celle, liée à la première, des rapports internes à l’organisation (entre militants et collectifs,‘base’ et 'sommet’, 'verticalité' et 'horizontalité' - même si les mots n'existaient pas encore -, ‘centralisme’ et ‘fédéralisme’)- cette question est à la fois ancienne et contemporaine. On ne peut pas la trancher à coups de qualitatifs ou formules creuses comme « nouveau » ou « du XXIe siècle ».
Cessons aussi de créer de faux-débats. Pour Laurent, « le choix d’organisations fermées … est devenu inacceptable ». Mais à part le fait que de telles organisations n’ont existé que très rarement, que veut dire « fermé » dans ce contexte ?
A partir du moment où une organisation adopte un programme, même a minima, elle n’est pas totalement ouverte. Elle est contre le racisme et toutes les discriminations, soutient les luttes ouvrières, se bat contre les traités de libre-échange, défend les droits démocratiques … ? Par conséquent, elle n’accueillera pas des racistes, des chefs d’entreprise, des économistes libéraux ou des personnes qui votent l’état d’urgence.
Il y a forcément une « frontière » (même si elle est invisible) entre l’organisation et le monde extérieur, et c’est normal et nécessaire. Bien sûr, la sélection se fera en grande partie naturellement. Mais cela n’élimine pas la nécessité d’établir des limites et des règles. Si un-e adhérent-e ou un-e sympathisant-e s’avère être raciste ou homophobe, s’allie avec les patrons ou le gouvernement contre des grévistes …, il ou elle ne pourra pas continuer à bénéficier de ce statut – et dans le cas contraire, il y aurait de quoi s’inquiéter. A plus forte raison s’il ou elle a des responsabilités publiques (élu-e, porte-parole …). D’où la nécessité de définir le statut.
Quand Laurent décrit une « organisation de collectifs militants ouverts, poreux, souples, devant servir d’instruments pour l’intervention politique » je ne vois pas qui pourrait être en désaccord. Mais une fois quon l'a dit, on n'a rien dit, ou presque. Clairement, un collectif ayant comme but l’intervention politique doit être ouvert à la société, capable de s’adapter. Mais il ne peut pas être totalement ouvert, non plus, ni souple au point de ne ressembler à rien. Plutôt que poser une fausse alternative idéalisée « ouvert/fermé », essayons de définir précisément le meilleur rapport de l’organisation avec le mouvement social et le régime interne qui convient le mieux à ses objectifs.
La question n'étant pas épuisée, suite au prochain numéro ...

La question d'organisation. Évitons les faux-débats (2).

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La question d’organisation est liée à celle des rapports entre le ‘parti’ et la classe (ou le mouvement social, si on préfère cette terminologie). Elle est à la fois ancienne et contemporaine. On ne peut pas la trancher à coups d’abstractions ou de formules creuses.
Le mouvement ouvrier – aussi bien les syndicats que les partis – a été depuis toujours sujet à des dérives bureaucratiques. Mais sont-elles inhérentes à toute organisation un tant soit peu structurée ? Le sociologue Michels a déjà répondu à l’affirmatif en 1914 avec sa théorie de la « Loi d’airain de l’oligarchie » (« Qui dit organisation dit tendance à l’oligarchie ») – une théorie basée sur son observation du parti social-démocrate allemand. Mais croire ainsi que les travailleurs n’ont pas la capacité de contrôler leurs propres organisations est un paradoxe pour des socialistes qui pensent qu’ils ont vocation à gérer la société toute entière (« L’émancipation des travailleurs est l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. »)
On nous dit que, pour éviter une telle évolution, l’organisation doit être « souple ». Le cas historique qu’on élève souvent en contre-exemple est celui du parti bolchevique en Russie. En réalité, ce qui caractérisait le plus le parti de Lénine n’était pas qu’il se conformait à un « modèle », mais son pragmatisme et sa souplesse. Non seulement il a réussi à se lier à toutes les luttes (des ouvrier-ères dans les usines, des femmes dans les quartiers, des étudiant-e-s, des soldats …), ce qui démontre qu’il était tout sauf « fermé », mais sa centralisation était si peu achevée qu'au début de 1917 la scission entre bolcheviques et mencheviques ne s’était pas encore réalisée dans de nombreuses régions. Et bien sûr, il était traversé par de nombreux débats et conflits, qui mettaient souvent Lénine en minorité. 
De tous les partis réformistes et révolutionnaires de la première moitié du XXe siècle, c’est le parti bolchevique qui a le mieux su réagir aux événements, suivant le principe léniniste de « fermeté dans les principes, souplesse dans la tactique ». Les rapports de l’organisation avec ses propres adhérents et avec les militant-e-s en général étaient si « souples » et « ouverts » que, à des moments décisifs, Lénine n’hésitait pas à demander que les portes du parti soient ouvertes ou à faire appel aux militant-e-s ouvriers bolcheviques pour contourner le conservatisme et les hésitations d’une fraction conservatrice et hésitante de la direction du parti.
Bien sûr, je ne cite pas cet exemple comme modèle pour notre organisation aujourd’hui (quoiqu’une petite dose de ‘bolchevisme’ ne nous ferait pas de mal !), mais pour démontrer l’importance d’analyser les faits réels, plutôt que de parler de façon abstraite et grandiloquente de « forme-parti », de « verticalité », d’ « horizontalité », de « nouveaux moyens de faire la politique » …
Etre « souple », donc, est une évidence. Mais cela signifie-t-il qu’il faut se méfier de tout formalisme ? Non, et ceci pour au moins deux raisons. La première est une question de « bon sens ». Si pour éviter tout risque il faut une structure tellement « floue » (le mot est de Laurent) qu’elle empêche toute intervention cohérente, cela nous condamne à rester spectateur-trice-s.  
La deuxième raison est que le manque de formalisme est souvent source, non pas d’une plus grande démocratie, mais de son contraire. Des débats récents dans Ensemble ! en sont une démonstration. Le refus de prendre la question d’organisation au sérieux, avec comme conséquence l’absence de véritables statuts, a favorisé un fonctionnement plutôt opaque. A titre d’exemple, prenons le processus qui, à l’Assemblée Générale du 11-12 juin, a conduit à l’élection d’une nouvelle Equipe d’Animation Nationale. Finalement, celle-ci a eu lieu dans la confusion et il a été décidé de revoir sa composition de nouveau lors d’une prochaine Réunion Nationale. Cette situation aurait pu être évitée par l’adoption de quelques règles claires et simples, comme celle, pourtant élémentaire, de définir le nombre de ses membres (en ajoutant sans doute le principe de parité hommes/femmes). Aucune règle n’est parfaite. Mais l’absence de règles nuit à la clarté et donc à la démocratie (sans parler même de l’efficacité).
Au lieu de proposer des améliorations concrètes, les camarades agitent le spectre d’un « projet de constituer un nouveau ‘parti’ dont la seule différence avec les organisations traditionnelles du XXe siècle serait d’avoir une meilleure orientation politique » - sans nous dire qui porterait ce projet ni nous éclairer sur son contenu. Ils nous mettent en garde contre des « mesures organisationnelles » qui « tourne[rait] le dos à l’évolution … des modes d’engagement et de militantisme qui caractérisent les mouvements de lutte les plus dynamiques et les plus porteurs de l’avenir » - tout en concédant que ces mesures sont appuyées par des arguments qui pourraient relever du « bon sens ».
Mais de quoi s’agit-il exactement ? Encore une fois, ils ne nous disent pas, si ce n’est une vague « volonté … d’établir des mesures tendant à définir des critères d’appartenance plus précis … et à distinguer parmi les militant-e-s … ceux et celles qui, par l’accomplissement de telle ou telle formalité, seraient vraiment dignes que leur contribution à nos réflexions et à nos choix soit reconnue, et lesquel-le-s ne le seraient pas ». La seule mesure concrète à laquelle une telle charge pourrait faire référence, si je comprends bien, est celle que, pour pouvoir faire valoir du statut d’adhérent-e, chaque militant-e devrait participer financièrement au fonctionnement (s’il y en a d’autres, que les camarades les précisent).
Cela dresse-t-il vraiment une Muraille de Chine entre les adhérent-e-s et les « milliers de militant-e-s qui refusent toute forme d’embrigadement » - d’autant plus qu’on peut facilement imaginer un système souple ( !) et transparent de cotisations minimales, voire de dérogations, sous le contrôle par exemple du trésorier ou des instances locales. Reste que le principe de la participation financière est légitime. Ces « milliers de militant-e-s » sont-ils/elles incapables de comprendre qu’une organisation a besoin d’argent pour fonctionner ? Demander une contribution financière, suivant un barème qui reste indicatif, avec la possibilité à tout moment de la modifier ou la suspendre, constitue-t-il un« embrigadement » ? En sachant que tou-te-s les adhérént-e-s et sympathisant-e-s peuvent participer à tous nos débats et donner leur avis – nos réunions étant, sauf cas particuliers, ouvertes à tous et à toutes.
Franchement, pour y voir une tentative de constituer une organisation « fermée » - et pourquoi pas une mise au pas par une bureaucratie toute puissante pendant qu’on y est ? - il faut vraiment avoir beaucoup d’imagination. Ou avoir été traumatisé par je ne sais quelle expérience – ou erreurs – passée(s).
Les camarades signataires nous font aussi une belle leçon de morale, en exigeant que « soit reconnue comme appartenant à l’organisation, à égale dignité avec les autres, toute personne qui contribue à son existence et à son activité – quelle que soit l’intensité ou la temporalité de cette contribution. »
Passons sur le fait que l’« existence » d’une organisation suppose des moyens financiers et notons également que les camarades admettent ici la notion d’« appartenance » à notre organisation.
Qui propose de ne pas reconnaître la dignité de qui que ce soit ? Toute contribution sincère venant d’une personne proche de nous doit être écoutée et prise en compte si elle peut faire avancer la cause.
Qui suggère que tou-te-s les adhérent-e-s doivent militer avec la même intensité ? De chacun-e selon ses capacités …
Ce débat est d’autant plus surréaliste que les camarades eux/elles-mêmes reconnaissent qu’ « il est nécessaire de nous organiser, et d’améliorer en permanence notre organisation », y compris en mettant en place « des coordinations locales, départementales ou régionales » et en améliorant « les relations entre l’animation nationale du mouvement et ses différents niveaux d’animation locale ».
Encore une fois, si les mots sont souvent importants, ne nous faisons pas peur inutilement. Un « mouvement » ou une« organisation » ayant des « coordinations locales, départementales [et] régionales », ainsi qu’une « animation nationale » et des niveaux différentes d’ « animations locales », et bien sûr des Assemblées Générales pour élire et contrôler ses instances, des porte-parole, quelques permanents pour faire fonctionner tout ça, des locaux, des publications, des candidat-e-s et des élu-e-s, tenant une Université d’été et organisant diverses formations, des réunions publiques … pourrait bien s’appeler un « parti ». Et personne, à ma connaissance, n’a refusé que nous nous dotions d’une telle structure. 

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