1 octobre 2017

L'indépendance d'Ensemble! au service du mouvement

Contribution individuelle pour le débat interne dans Ensemble! Pour la position 2.

Rendons à César ce qui est à César : le succès du 23 septembre vient souligner le rôle moteur que joue actuellement Mélenchon et la FI. Leur opportunisme (au bon sens du terme) et leur volontarisme ont porté leurs fruits. Mais, paradoxalement, le succès de la Marche est dû en partie à une inflexion bienvenue du discours des dirigeant.e.s, grâce sans doute aux critiques qu’ils ont essuyées dans les jours suivants son annonce unilatérale.

En effet, le triomphalisme, le substitutisme et la volonté apparente d’hégémoniser le mouvement qui les caractérisent (« Nous sommes la seule opposition à Macron ») nuisent à l’unité et au développement de la résistance. La présence de B. Hamon, autrefois diabolisé, comme celle de P. Laurent et d’autres figures de la gauche sociale et politique, est-elle symptomatique d’un tournant unitaire authentique, plutôt que de circonstance ? Le caractère moins cocardier que celui d’autres manifestations est-il un signe que le pire du « patriotisme » mélodramatique d’un autre âge de Mélenchon est passé ? Il est trop tôt pour le dire.

Enfin, la proposition de se ranger à l’avenir « derrière les syndicats » peut paraître comme un revirement important, mais la question est ainsi mal posée et rien n’est acquis tant qu’il n’y aura pas un véritable front unique anti-gouvernement.

L’opposition, devenue un mantra, entre le « vieux » et le « neuf » est à manier avec beaucoup de précaution. Un fois reconnus ses talents d’orateur, que dire des envolées lyriques d’un autre âge de JLM sur la République et la Nation ? Le leader de la FI reste profondément attaché à l’idée, très « Troisième République », d’un Etat français fort incarnant, contrairement à d’autres puissances, les valeurs les plus nobles. « Être français, peut-t-il affirmer sans ironie, c’est adhérer à un programme commun de l’humanité ». Il propose des réformes pour amener « le Peuple » vers, non pas l’auto-émancipation des exploité.e.s et des opprimé.e.s, mais un « Avenir en Commun » et des « Jours Heureux ». Encore une fois, c’est une idée qui remonte loin, peut-être même aux Socialistes utopiques que critiquaient déjà Marx et Engels.

Enfin, à bien des égards, Mélenchon est resté, n’ayons pas peur d’utiliser le mot, un réformiste de gauche, dans la tradition, selon ses propres dires, de Jaurès, de Blum et même de Mitterrand, tout en enlevant leurs références au « socialisme » et à la lutte des classes. Je n’utilise pas ce terme comme une injure. Entre Mélenchon et Valls, pas d’hésitation. Mais notre soutien ne peut être que tactique – et critique. Quant aux Insoumis.es, nous devons naturellement prendre en considération leur diversité et leur capacité d’innover, voire de dépasser les limites même de l’ « idéologie » (le terme est de JLM) de la FI. Mais il ne faut pas oublier, non plus, qu’ils/elles sont forcément un peu (beaucoup) à l’image de leur champion.

Notre but stratégique doit être l’émergence d’un front le plus large possible contre le gouvernement. La FI y a toute sa place, mais dire qu’elle en est le « pivot » ou le « cœur », quand ce n’est pas son unique vecteur, serait une erreur. L’hégémonie d’un pôle « républicain » aux relents parfois nationalistes, inacceptables pour une bonne partie de la gauche politique et sociale, serait non seulement une mauvaise chose en soi, mais un facteur de division et un frein à la dynamique. Il faut refuser l’idée que l’adhésion à une seule des composantes de la gauche alternative est une condition de survie de notre mouvement.

Non, un mouvement (même petit) qui se donne comme objectif d’aider à la construction des luttes et à faire émerger une alternative politique sur des bases solides (donc forcément unitaires), n’est pas voué à la « disparition ». Si le risque existe, il n’est pas plus grand que celui de l’absorption individuelle ou collective de quelques centaines de militant.e.s par la FI et ses dizaines de milliers d’inconditionnel.le.s.  

Beaucoup de camarades qui prônent l’adhésion d’E ! « en tant que tel » à FI en ont les mêmes critiques que nous, et se disent pour le maintien d’Ensemble ! Nous différons « seulement », en l’apparence, sur les moyens. Cependant, cette proximité est trompeuse. En effet, bon nombre de soutiens de cette position – pas tous – ont acté depuis longtemps leur décision de militer quasi exclusivement à FI tout en déclarant que, « bien sûr il faut maintenir Ensemble ! ». Pour ces camarades-là, c’est de la liquidation en douce d’Ensemble ! qu’il s’agit.

Malgré toutes nos réserves, l’essor de la FI est, dans sa phase actuelle, un signe extrêmement positif. Notre intervention « dedans » doit être constructive, mais elle doit être critique aussi. La FI a été bâtie sur des bases politiques qui sont non seulement différentes, mais parfois opposées aux nôtres. Nous sommes pour une perspective anticapitaliste (et non antilibérale, réformiste ou souverainiste), internationaliste (pour la liberté de circulation …), antimilitariste (contre l’arme nucléaire et la présence militaire française à l’étranger …), pour soutenir toutes les résistances au racisme (tous les racismes), opposés à tous les impérialismes (français, états-unien, russe … ) ? Nous avons des positions tranchées sur la façon de construire le « tous ensemble » contre le gouvernement ? Il faut que ses positions puissent s’exprimer clairement et publiquement, sans contraintes. Cela nécessite de maintenir une organisation ayant une indépendance pleine et entière.

Le travail des camarades qui adhèrent à la FI en voulant défendre ces orientations doit être coordonné avec celui de l’ensemble de nos militant.e.s. Des textes et du matériel, dont une publication si possible mensuelle, seront produits conjointement en respectant la diversité des positions. Il existera toujours un droit à l’expérimentation, mais une expérimentation ne peut être utile que si elle est régulièrement évaluée.  

Parallèlement, nous continuerons à soutenir d’autres initiatives.  Car, heureusement, il existe des forces en dehors de FI avec la volonté de se battre. Dans ces milieux, le désir de rester autonome existe, comme il existe aussi une certaine méfiance vis-à-vis de FI – et pas seulement chez les « vieux militants aigris ». Notre priorité doit être de lever les obstacles à la convergence de toutes les forces disponibles, en respectant leurs particularités.

On voit bien, il ne s’agit en aucun cas d’une position attentiste, ni de souhaiter l’échec de FI comme cela a été écrit de façon franchement caricaturale.

Enfin, il est dit qu’en restant en dehors de FI nous passons à côté de la « repolitisation ». Celle-ci a lieu dans le contexte des mobilisations contre la Loi Travail, des Nuits Debout, des réactions aux violences policières dans les quartiers, des luttes contre les grands projets comme à Notre-Dame-des-Landes ... Même les débats autour des primaires du PS et le programme de Hamon y ont contribué. La FI, comme nous, a diversement compris et participé à ces mouvements. Elle ne peut pas en revendiquer la paternité, ni prétendre en être l’incarnation – même si elle en a capté une partie. 

De plus est, la « repolitisation » représentée par FI n’a pas que des aspects positifs. Je ne développerai pas ici tous les arguments « philosophiques » liés à ce qu’on appelle le « populisme ». On peut citer l’importance accordée au clivage oligarchie/peuple plutôt qu’à la question de l’exploitation capitaliste, l’ « indépendantisme français » (sic), le rejet démagogique des « vieux partis » mettant tout le monde dans le même sac – sauf la FI, le manque de réflexion sur les oppressions qui divisent notre classe, la personnalisation de la politique … (les camarades compléteront). Alors, « repolitisation », peut-être, mais très marquée par le recul de la conscience de classe et par certaines idées à la mode (mais pas forcément nouvelles).

Personne ne détient toute la vérité. La FI même n’est pas un bloc homogène. Encourageons toutes les initiatives qui vont dans le bon sens. Appuyons-nous sur nos points communs. Mais il serait naïf d’imaginer que nos divergences sur ces questions sont mineures. C’est de la confrontation d’idées que nous avons besoin. Raison de plus, pour moi, de garder notre indépendance et augmenter notre visibilité, tout en cherchant par tous les moyens possibles d’agir et de débattre ensemble.

Colin Falconer, Ensemble! Saint-Denis (93)
1er octobre 2017

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