QUELLE TACTIQUE ELECTORALE POUR L'EXTREME GAUCHE ? (1er JUIN 2012)

Je ne veux pas parler ici de la question de l’unité de la gauche radicale sur le terrain électoral - une question qui a été mille fois débattue. 

Le NPA a choisi de faire campagne seul. Soit. C’est un choix logique qui découle de l’orientation de la majorité.

Fallait-il pour autant fixer comme objectif de se présenter partout où c’était possible (y compris disons-le au passage à Hénin-Beaumont ou Jean-Luc Mélenchon a choisi de défier Marine Le Pen) ?

Je veux présenter ici le point de vue qu’une autre campagne était possible. Est-il vrai que, si le parti n’est pas massivement présent aux législatives, il va « disparaître » comme cela a été affirmé ? Ne serait-il pas possible de participer à cette élection d’une autre manière ?

La période électorale qui se termine le 17 juin avec le 2ème tour des législatives a vu des changements importants des rapports de forces entre la gauche (au sens large) et la droite, mais aussi à l’intérieur de la gauche. Le PS en sort renforcé, mais – et c’est la principale surprise de la séquence électorale – n’a pas réussi à hégémoniser l’opposition politique aux attaques menées par la droite.

Le réformisme de gauche, loin d’être mourant comme on croyait, a pris des ailes avec le bon score du Front de Gauche aux présidentielles (environ 11%) et domine largement une extrême gauche divisée et sans réelle prise sur la situation. L’absence de luttes d’envergure ne permet pas à l’extrême gauche de jouer son rôle d’animateur de l’opposition extra-parlementaire.

Dans cette situation, l’extrême gauche a réagi sans trop réfléchir. Comme disaient les braves gens chez moi pendant la 2ème guerre mondiale: 'Business as usual' ('Pendant les bombardements, les affaires continuent').

Au premier tour des élections législatives elle présentera, comme d’habitude, une pléthore de candidatures. Lutte Ouvrière annonce 544 (1), le NPA 340, le POI (dernier avatar des ‘lambertistes’) 106. A cette liste impressionnante il faut ajouter quelques candidatures unitaires.

Nous arrivons donc à un total d’environ 1 000 candidat(e)s, chacun ayant son/sa suppléant(e). Autrement dit, plus de 2 000 militants ou sympathisants des trois partis trotskistes ou ex-trotskistes se présentent sur les quelques milliers d’adhérents que comptent ces organisations – sans doute moins de 10 000 en tout. Soit – c’est mon hypothèse – environ un militant sur cinq. C’est peut-être un cas pour le Livre Guinness des Records.

Dans bon nombre de ces cas les candidats ne peuvent s’appuyer sur aucune base militante et sur aucune notoriété locale. Ils sont souvent purement et simplement ‘parachutés’. On se contente parfois de déclarer la candidature, faire imprimer les professions de foi et peut-être coller sur les panneaux officiels. Dans ces circonscriptions, on ne peut pas dire qu’on fait campagne - on fait acte de présence.

Dans d’autres cas, les camarades se présentent dans une circonscription où ils travaillent mais où ils ne militent pas le reste du temps. Ils peuvent parfois compter sur le soutien de quelques militants locaux. De telles candidatures sont à discuter. Sont-elles justifiées par de réelles perspectives d’implantation ? Si c’est le cas il faudrait que la campagne soit menée sérieusement et suivie d’un effort sérieux de recrutement. Je doute fort que cela soit souvent le cas.

En réalité, à quelques exceptions près, il s’agit d’une tactique électorale curieuse basée sur la ‘politique du chiffre’. Le principe est de se présenter pour ‘faire nombre‘. Cette méthode est rarement débattue, tellement elle paraît ‘évidente’ pour les militants. Dans ma ville, la question de la candidature - fallait-il, oui ou non, se présenter ? - n’a pas été soumise au débat, tellement la réponse coulait de source. (Je le dis sans préjuger de ma réponse, le NPA ayant une légitimité certaine à Saint-Denis.)

A moins qu’il n’y ait un retournement spectaculaire de la situation, ces mille candidats – soit presque deux en moyenne par circonscription – vont se partager un électorat qui, en totalisant les scores de Natalie Arthaud et Philippe Poutou aux présidentielles, représente environ 2% du total.

Pourquoi consacrer autant d’efforts à présenter autant de candidat(e)s dans une élection dominée par les grands partis institutionnels où les bénéfices politiques sont pour le moins discutables ? Même avec un score largement supérieur au niveau actuel, l’effet aux législatives est quasi nul. Aujourd’hui il est anecdotique.

L’impact de ces candidatures sera d’autant plus réduit que les voix obtenues seront réparties plus ou moins également à travers le territoire. Car même quand elle possède des militants connus dans leurs boîtes ou très impliqués dans le mouvement social, cela ne produit pas dans la période actuelle des résultats sur le plan électoral. Ainsi, à Saint-Denis où la LCR/NPA, bien implantée, a souvent fait beaucoup mieux que son score national, Philippe Poutou n’a obtenu que 1,20% des voix en avril 2012 contre une moyenne nationale de 1,15%.

De tels résultats ne sont évidemment pas une fatalité. Nous avons vu dans d’autres pays des progrès remarquables de la gauche radicale sur le plan électoral, même si cela a souvent bénéficié à des formations réformistes de gauche ou des alliances larges plutôt qu’aux partis de la gauche révolutionnaire en tant que tels.


Ces percées peuvent venir d’une prise de conscience généralisée des travailleurs, comme c’est le cas aujourd’hui en Grèce. Mais dans d’autres cas elles sont le fruit de configurations politiques particulières liées à des situations locales ou à l’émergence d’une personnalité forte (ou les deux à la fois comme dans le cas de George Galloway à Bradford en Angleterre cette année). Une telle percée, si elle se produisait, serait sans doute réussie grâce à une alliance ou à un accord entre plusieurs forces politiques, ou à des scissions importantes au sein de la social-démocratie (Die Linke en Allemagne).

Autrement dit, percer électoralement ne viendra pas de la simple accumulation de nos activités militants habituelles (tractages, collage, ventes militantes, tables de presse, réunions publiques …), aussi nécessaires soient-elles pour assurer une présence permanente dans les quartiers et sur les lieux de travail. Mais bien sûr, le but n'est pas de 'percer', ni même de faire un score significatif, simplement de faire plus de 1%, pour des raisons financières. On espère évidemment faire mieux, sans trop y croire.

Persister dans la méthode actuelle relève davantage de la routine que d’une stratégie pour intervenir concrètement sur le terrain électoral. Cela ressemble à une opération de maintien du statu quo. Qu’il s’agisse des présidentielles, des législatives, des municipales ou des cantonales, ce qui est sous-entendu est que le parti doit se présenter pour exister, ne pas laisser le terrain aux concurrents. Mais aussi pour remobiliser les troupes – et dans le cas du NPA les ressouder et « relancer » un parti qui traverse une mauvaise période.

Pour une organisation comme Lutte Ouvrière, le problème n’existe pas. Etre présente partout signifie pour elle lever le drapeau, témoigner de sa foi dans l’avenir du communisme, rappeler aux électeurs qu’elle existe en attendant le jour où son tour viendra, du fait d’une remontée des luttes et d’une prise de conscience de la classe ouvrière.

Le NPA est, heureusement, plus soucieux de vouloir véritablement changer les rapports de forces. Il parle de la nécessaire unité dans les luttes, met en avant le combat contre l’extrême droite, et n’est pas complètement fermé à des alliances électorales. Mais à quelques exceptions près, sa tactique actuelle n’est pas très différente que celle de LO. Le but affiché est de présenter le maximum de candidats. Mais pour quoi faire ?

La première raison avancée est que cela permet de faire passer un message anticapitaliste dans les médias et directement auprès des électeurs. Mais à supposer que le message passe effectivement, et alors ? Quel est l’intérêt de faire passer un message quand le parti ne fait même pas de campagne sur le terrain, comme c’est le cas dans beaucoup de circonscriptions. Combien de contacts auront été réellement pris, combien de recrues intégrées, combien de nouvelles sections créées ? Sauf dans les endroits où le parti a une réelle existence, il s’agit plus d’une politique de propagande abstraite, déconnectée du mouvement réel des travailleurs et de la vie dans les quartiers.

Enfin, ce qui n’est pas dit très ouvertement, et que la masse des électeurs ne soupçonnent heureusement pas, c’est qu’une des raisons, sinon LA raison de la tactique actuelle, est de pouvoir recevoir pendant les cinq années de la législature des sommes considérables de l’Etat (pour être franc, il s’agit de l’argent venant des impôts payés par les travailleurs).

En effet, à condition de recevoir plus d’1% des voix dans 50 circonscriptions dans au moins 30 départements, les partis reçoivent une subvention publique calculée en fonction du nombre total de voix obtenu, y compris dans les circonscriptions où il a obtenu moins d’1%.

Pouvoir se financer n’est pas un facteur négligeable, et on doit parfois faire des entorses à la morale bourgeoise. Le parti bolchévik s’est bien financé pendant une période en pratiquant des braquages de banques (c’était notamment la spécialité de Joseph Staline) et cela pouvait se justifier à l’époque. Mais j’ai toujours cru que le premier devoir d’un parti révolutionnaire est de dire la vérité aux travailleurs. Dans ce cas, il serait peut-être préférable de leur dire, ‘Voter pour nous, nous avons besoin de votre argent’ !

En conclusion: la question électorale a été résolu par la majorité du NPA en faveur d’une ligne routinière, marquée d’une certaine passivité politique, d’une incapacité à tenir compte de la diversité et de la complexité de la situation politique, d’un souci de ‘garder la maison’ – une ligne qui se traduit sur le terrain électoral par une campagne propagandiste et des candidatures de témoignage (presque) partout.

Quelle autre tactique était possible ? C'est à mettre en débat, mais une piste me paraît assez évidente, sans que les résultats soient garantis, bien sûr : présenter moins de candidats (mais suffisamment pour avoir une bonne couverture médiatique) en ciblant les circonscriptions selon des critères à définir, comme l'implantation réelle du parti, la possibilité de présenter un(e) camarade connu(e), la configuration politique locale, la possibilité ou non de conclure des alliances avec d'autres forces ... Une fois le choix des circonscriptions 'cibles' arrêté, le parti serait mobilisé au niveau de chaque région ou grande agglomération pour soutenir ses candidats, ce qui permettrait de concentrer ses forces au lieu de les disperser comme c'est le cas actuellement.

Il faudrait en même temps réfléchir sur de nouvelles méthodes pour toucher les électeurs, surtout dans les quartiers populaires, en faisant preuve d'imagination et en expérimentant le plus possible - des méthodes plus festives, notamment. Ce qui n'est guère possible aujourd'hui, dans la mesure où l'importance numérique de l'opération nous oblige à faire des efforts énormes pour assurer les tâches obligatoires (professions de foi, bulletins de vote, affiches officielles, comptes de campagne ...).

En tout cas, à méditer pour l'avenir.

(1) Le territoire 'national', DOMs compris, est divisé en 577 circonscriptions.

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